OPINION – La gauche de gouvernement, au pied du mur, peut rebondir à condition de considérer ses erreurs et d’amplifier ses bonnes initiatives. Sinon, rien ne pourra arrêter le retour de Nicolas Sarkozy

Hier soir, à mi-mandat, quatre jours après la défaite attendue des sénatoriales 2014, la droite a eu à sa disposition de 100% des ondes audiovisuelles françaises, avec la réunion publique de campagne interne de Sarkozy retransmise en direct sur deux chaînes infos, puis la prestation d’Alain Juppé sur « Des paroles et des Actes », tous deux rivaux pour la candidature à la présidentielle de 2017

Juppé a, aux dires des commentateurs, été bon, et Sarkozy a mis des propositions fortes sur la table (« CDDisation du statut des fonctionnaires, retour sur les 35H, référendums, etc.). Ils bénéficient du caractère oublieux des Français sur leur bilan désastreux, tant sur le plan économique que du point de vue de la cohésion intellectuelle, morale et sociale de ce pays, mais ils peuvent aussi surfer dans l’opposition sur la difficulté d’être populaire lorsqu’on est au pouvoir. Le Président François Hollande est confronté à des niveaux d’impopularité records, et le Premier Ministre Manuel Valls tient encore dans des scores de popularité élevés, mais en baisse depuis son accession à son poste actuel. Ce n’est pas anormal, tant la situation sur le front économique est tendue, tant les autorités politiques au pouvoir sont la cible de tout et de tous, plus encore à l’ère de l’hyper-réactivité de l’opinion sur Internet. Mais, tout comme les chiffres de la croissance (0% aux deux premiers trimestres 2014), de l’inflation (qui ne dépasse plus 0,5%/an) ou d’autres indicateurs (les « PMI » ne dépassent pas 50, signe de contraction de l’activité) ce sont des signaux graves pour la gauche de gouvernement.

La gauche doit considérer avec sérieux la droitisation de la société française. Les medias, particulièrement les médias privés – dont on connaît la proximité de ses patrons avec Nicolas Sarkozy – sont en ordre de bataille pour lui donner la priorité d’ici 2017. La gauche ne gagnera plus si elle ne surmonte pas ses tabous sur l’entreprise, le libéralisme, l’étatisme, les rigidités structurelles, tous les conservatismes de gauche, si elle reste cabrée sur certaines de ses dogmes et de ses logomachies les plus sacrés, si elle n’évolue pas dans ses pratiques, rationnellement analysées par Rémy Lefebvre et Frédéric Sawiki dans « La société des socialistes, le PS aujourd’hui« , si elle ne surmonte pas ses postures (qui découlent de deux principes : « on ne sort de l’ambiguïté qu’à son propre détriment » et « il faut peser au prochain Congrès ») et si elle ne se concentre pas sur le parler-vrai aux Français. Elle risque la défaite en 2015 et en 2017 non pas parce qu’elle n’aura pas fait une politique suffisamment à gauche, mais parce qu’elle ne sera pas parvenue à montrer qu’elle assume la modernité, en respiration avec une société qui veut de la croissance, qui veut des emplois, qui veut plus de prospérité, qui veut de l’innovation, qui veut rester au premier plan des standards mondiaux de qualité de vie. Et si l’on veut cette croissance, des emplois et la prospérité, toute une partie de la gauche ne peut persister à se voiler la face sur les (bonnes) incitations économiques. Tant que le dogme l’emportera sur un regard lucide et réaliste sur l’économie de marché, la mondialisation, la réalité financière, on alimentera la « préférence pour le chômage » de l’économie et de la société française.

Trop de mesures prises en cette première moitié de quinquennat, prises sur un fondement idéologique sans pragmatisme et analyse contradictoire des situations, sont venues entraver la route vers la réalisation des objectifs originels de compétitivité et d’attractivité. La loi alur, la limitation à 24H des contrats courts, la refiscalisation des heures supplémentaires, l’application tardive de certains projets de réforme annoncés (faute d’avoir d’ailleurs réorganisé suffisamment les administrations centrales pour être sûr de leur action et de leur loyauté), l’abandon de la RGPP, la suppression d’une journée de carence alors qu’il y en a 3 dans le privé, la création de nouvelles contraintes sur les entreprises, les coups fiscaux de 2011-2012-2013 (dont la moitié provient de Sarkozy mais les Français focalisent sur les mesures de ce gouvernement) et pourtant la non-réalisation des objectifs de déficits budgétaires faute d’avoir inclus dans la réflexion la courbe de Laffer et simplement des enseignements de l’époque Jospin où l’on avait obtenu une « cagnotte » en diminuant les impôts.

Et pourtant, à côté de ces mesures à effets négatifs sans qu’elles aient pour autant démontré une réelle utilité sociale, d’autres ont tâché de relancer la compétitivité, de créer des emplois :
– Le pacte de compétitivité,
– la loi sur le marché du travail,
– les emplois aidés,
– le choc de simplification,
– la réforme des retraites,
– le Pacte de responsabilité,
– les 34 plans industriels,

– les assises de l’entrepreneuriat,
– la loi sur le crowdfunding,
– la réforme territoriale,
sont venues mettre un terme à 10 ans d’inactivisme de l’Etat en matière économique et de compétitivité, et sont venues freiner la perte tendancielle de compétitivité du tissu productif français pris dans son ensemble (il y a évidemment d’énormes écarts dans cet ensemble) depuis environ 12 ans. Pour plusieurs de ces grands programmes gouvernementaux, il s’agit de déploiements à long terme qui ne montrent qu’avec retard leurs effets positifs et qui demandent un suivi serré par les administrations pour garantir l’application en temps et en heure.

Il faut que la gauche regarde ce qui s’est fait à l’étranger, là où ça a marché, là où les résultats sont meilleurs que chez nous : aux Etats-Unis, où la gauche d’Obama a atteint de beaux taux de croissance et un niveau de chômage inférieur à 6%, en Grande-Bretagne, où la période Blair a montré qu’avec une politique forte sur le front économique, on peut vaincre le chômage et obtenir de la croissance, en Allemagne, où les réformes réalisées par un chancelier de gauche permette aujourd’hui à ce pays d’être en situation très favorable. En Suède, c’est là encore la gauche qui réalise de beaux résultats. Le Parti Socialiste français ne peut rester aveugle à cette réalité : c’est de la gauche que sont venues les réformes qui, dans ces pays, ont apporté des réussites. Lorsqu’elle est réformiste, la gauche réforme plus, et gère mieux. Elle se perd en cours de route lorsqu’elle se laisse étourdir par ses propres miroirs aux alouettes.

Et pourtant, François Hollande a sur le front international démontré qu’il était un grand Président. Au Mali, en Centrafrique, en Irak, Il a su user de la force pour faire respecter le droit humanitaire, pour éviter des génocides, pour combattre ceux qui commettent d’atroces crimes de zones de guerre. Avec les Etats-Unis, il a su recréer un partenariat durable avec Barack Obama, sur les cendres de la politique sarkozyste de suivisme aveugle sur le mauvais front afghan, d’engagement aux suites calamiteuses en Lybie, d’acoquinement avec le régime de Bachar Al-Assad. Avec l’exécutif allemand, les rapports sont bons, malgré une divergence politique naturelle entre une leader de la droite conservatrice et ordo-libérale allemande, et un socialiste, social-démocrate français.

C’est sur le front intérieur que des initiatives fortes sur le plan des mesures doivent être prises, dans le domaine de la simplification administrative et légale, sur le front des entreprises, sur le front fiscal, pour rattraper certaines erreurs. Le retour sur la loi alur est de ce point de vue une initiative aussi courageuse qu’utile au marché immobilier autant qu’au secteur de la construction, durement affectés par les anticipations négatives que certaines de ses mesures ne pouvaient pas ne pas créer, tant à cause de l’instabilité qu’elles créaient, que des complexité administratives qu’elles ajoutaient en même temps que l’on appelait à un choc de simplification ! Valls aurait dit que cette loi, qui aurait couté 0,5% de PIB cette année, « nous a mis dedans ». Il avait bien raison. On ne peut plus se payer le luxe de lois politiques dans le domaine économique, qui plus est dans des secteurs aussi important en France et aussi décisif pour tirer la croissance globale.

Il faut lancer de nouveaux bons signaux en série si l’on veut relancer la confiance et sortir de cette torpeur économique que nous connaissons depuis trop longtemps en France, alors que nos partenaires rebondissent. Il faut cesser, sous la pression latente d’un sur-moi marxo-gauchiste, de craindre les « archéo anti-économiques » qui s’indignent à bon compte dès que l’on veut agir pour surmonter les blocages et les archaïsmes de notre société, qui se heurteront toujours à la logique démocratique du fait majoritaire (mais l’opposition est si confortable…), et qui semblent incapables de regarder en face la réalité des entreprises françaises aujourd’hui et qui, quelles que soient les mesures de gauche, en demanderont toujours plus. La gauche doit considérer avec attention la logique qui a amené le Parti Communiste à des scores électoraux extrêmement faibles, à partir du milieu des années 80 ; c’est cette même logique qui menace le PS si ce dernier ne se lance pas avec ferveur dans la modernité du XXIème siècle. Et ce, sans renoncer à tout ce qui constitue le socle des valeurs de la gauche : la solidarité, la défense (et l’amélioration, pour assurer sa pérennité) d’un modèle qui ne doit laisser personne au bord du chemin, le refus des injustices, la progression dans l’égalité des droits, la priorité donnée à l’éducation pour apporter l’égalité des chances d’abord et dans la mesure du possible des conditions, l’acceptation de l’équilibre démocratique des contraires et de la contradiction, le respect sourcilleux de la séparation des pouvoirs, de l’état de droit, le progrès des droits fondamentaux, le régulationnisme, un certain patriotisme économique et le volontarisme industriel. En ce  domaine, beaucoup de bonnes mesures de gauche ont été prises : La retraite à 60 ans pour ceux qui ont commencé à travailler avant 19 ans, les recrutements de professeurs et de policiers, les revalorisations du SMIC et d’autres minimas sociaux, le mariage pour tous, la loi de transition énergétique pour bientôt, la réduction de l’écart fiscal entre PME et grands groupes, entre ménages riches et modestes, le ralentissement de la réduction du déficit afin d’éviter les effets trop récessifs à court terme.

Mais côté entreprises, le compte n’y est pas. Beaucoup de mesures pourraient être prises pour favoriser plus encore l’entrepreneuriat français, car c’est de là que viendra la croissance et les pépites de demain, pour améliorer les trésoreries des entreprises, pour alléger le coût du travail, pour réduire les contraintes dans la gestion sans amoindrir les protections des salariés, pour accroître l’attractivité fiscale de la France. Toute la question est de savoir si le courage des Ministres permettra de sortir de la logique conservatrice qui anime les administrations qui font parfois office d’insurmontables murs de chewing-gum face à l’action et face à la bonne application des mesures annoncées. Cela impliquerait de réfléchir à se rapprocher d’une forme de spoil system qui permette de s’assurer de la bonne et rapide application par les administrations des mesures exigées par la situation et par le sommet politique de l’Etat.

Sur le front de la réduction du déficit, François Hollande a démontré sa capacité à gérer de façon très parcimonieuse l’Institution dont il est le dépositaire, l’Elysée. Il serait formidable que la même stratégie soit implémentée dans toutes les entités qui composent la matrice de l’État français, de prendre des décisions qui permettent de réduire de la même manière, les trains de vies publics, Ministère par Ministère. C’est également vrai pour les Collectivités Territoriales, qui ont triplé leur déficit annuel en 2013.

Sans de grandes offensives sur les fronts des blocages de la société française, la gauche perdra. Et de ce point de vue, François Hollande fait bien d’agir sans penser à une éventuelle réélection, dans une forme de « réformisme d’abnégation ». D’abnégation et donc de courage. C’est au pied du mur que l’on peut rebondir, c’est acculé que l’on réagit le plus fort. Acculée, au pied du mur, la gauche de gouvernement doit aujourd’hui réagir fort et rebondir. Et cela implique qu’elle remette en cause ses totems et tabous et qu’elle se lance à fond dans le XXIème siècle. Manuel Valls a engagé ce travail. Il faut poursuivre, amplifier et accélérer. Et la gauche doit aider Manuel Valls à réussir dans cette direction car sinon, ce n’est pas seulement la gauche de gouvernement qui disparaîtra, c’est toute la gauche qui peut mourir.

 

Ce contenu a été publié dans Magazine étudiant. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire