La semaine des deux « D-Days » : l’Europe a affirmé sa double souveraineté géopolitique et monétaire

En ce début de mois de juin 2014, ce ne furent pas un, mais deux D-Days qui ont marquée une nouvelle étape de la construction européenne.

Nous avons en effet vécu en Europe un moment doublement historique marqué tout à la fois par les cérémonies du débarquement et par une inflexion de la politique monétaire de la Banque Centrale Européenne (BCE). Le fil directeur de ces deux jours de surprises enchaînées réside dans une affirmation sans précédent, par la voix de la France et par celle de la BCE, de la souveraineté et du rayonnement européen dans le monde.

Souveraineté monétaire : Draghi Day.

Mario Draghi avait bien attendu son moment pour affirmer une nouvelle orientation monétaire pour la zone euro, attendue depuis des années. Moins de quinze jours après des élections européennes calamiteuses au cours desquelles les Peuples européens faisaient le bilan peu enviable de toutes les incomplétudes sur lesquelles l’Europe de ces 20 dernières années s’était construite.

Le jour précédent les cérémonies du débarquement, l’arrivée des personnalités étrangères, de sorte que toutes puissent voir en action, de près, l’Europe se doter de nouvelles modalités dans l’exercice de sa souveraineté monétaire.

D’un point de vue technique, Draghi a initié un « carré magique » de mesures : ils contraint les Banques à payer le « non-prêt aux PME » ; il réactive et prolonge en réalité les LTRO de 2012 ; il « dé-désactive » le SMT de JC Trichet ; enfin, en promettant des rachats d’ABS, il engage la voie à un véritable QE européen. Ce faisant, il répond à une ancienne, longue, mais simple exigence de la France, celle de pouvoir enfin bénéficier d’un policy mix où la politique monétaire et la politique budgétaire marchent de concert, se coordonne (ou se compensent lorsqu’il s’agit de maîtriser les dépenses publiques) pour favoriser la relance du crédit, la croissance et l’emploi.

Mario Draghi, le 5 juin 2014

Cette batterie de mesures prises par la BCE s’apparente à un véritable quantitative easing à l’européenne, bien que cela se doivent encore de rester quasi-implicite. Draghi, et tous les membres du système européen de banques centrales ne peuvent s’exprimer de leur propre gré. Ils doivent composer avec toute une série de contrainte réglementaires, internes et externes qui leur interdit de dire explicitement ce qu’ils font autrement que par une qualification technique de leur action. Mais en creux, le coup est bien joué : l’Europe a fait œuvre le même jour d’une spectaculaire geste souveraine, économique d’un côté, par l’intermédiaire de sa Banque Centrale, géopolitique de l’autre, en montrant son rôle de « pont » entre l’Union sov… la Russie de Poutine, et les États-Unis.

Souveraineté géopolitique : Disembarkment Day.

Vladimir Poutine et Barack Obama se sont parlés à l’occasion des cérémonies du débarquement

Car en organisant au mieux les cérémonies du débarquement, au beau milieu d’une crise internationale qui rappelle à certains égards les péripéties de la guerre froide, en jouant un rôle de pont entre les Etats-Unis et la Russie, en rassemblant autour de lui et des savoirs-faire français, François Hollande a porté au monde le message de la France, un message de liberté, d’égalité, de fraternité, un message de paix, mais aussi, en filigrane, un message de souveraineté, celle de l’Europe unie et sure de ses valeurs, consciente de sa puissance autant que de ses limites.

Car par-delà la symbolique émotionnelle forte qui caractérise toujours ce genre de cérémonies, particulièrement important pour maintenir vivant le souvenir des horreurs de la guerre, un véritable jeu de pouvoir se déroule, de véritables échanges de première importance se font entre les chefs d’Etats, à l’occasion des rencontres privées. François Hollande a ainsi du faire deux diners le jeudi 5 mai : un « souper » avec Vladimir Poutine, où François Hollande n’a certainement pas manqué de rappeler la position de la France et de l’ensemble du monde occidental sur la souveraineté ukrainienne et les manœuvres qui ont permis à la russie d’annexer « à l’ancienne » la Crimée ; puis un diner avec Barack Obama, où d’autres sujets, plus « intrafamiliaux » ont pu être évoqués, notamment, à n’en pas douter, la volonté de certaines autorités américaines de mettre BNP Paribas, première banque française et européenne, à l’amende d’une façon parfaitement disproportionnée au regard des antécédents judiciaires en la matière, et de façon tout à fait extraterritoriale puisque ces opérations, réalisées hors du territoire américain (hors compensation) parfaitement légales en France et en Europe, ne peuvent être poursuivies que parce qu’elles furent libellées en dollars.

Reste qu’au-delà des péripéties des relations franco-américaine, franco-russe, et américano-russes, ces rencontres permettent de maintenir un cadre d’échange nécessaire, un équilibre diplomatique où les sujets qui fâchent sont généralement soigneusement dilués dans les marques d’amitiés. A n’en pas douter, cette séquence constitue un succès diplomatique majeur du quinquennat de François Hollande.

François Hollande, à l’occasion du déjeuner rassemblant tous les chefs d’Etats présents aux cérémonies du débarquement

En permettant par ailleurs aux Présidents russe et ukrainien de se rencontrer, initiant des appels croisés à la fin des hostilités armées sur le terrain, François Hollande a favorisé le déploiement des valeurs de paix qui ont fondé la création de l’Union européenne.

Vladimir Poutine et Victor Porochenko, le nouveau Président ukrainien

Ce n’était pas le double corps du roi, mais la double souveraineté de l’Europe, qui a été manifestée avec force au monde, ces deux derniers jours, par Mario Draghi et François Hollande.

 

Ce contenu a été publié dans Actualité politique, Economie, Magazine étudiant, Questions et problématiques européennes, Relations internationales et géopolitique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire