En réponse à Jacques Sapir : il est urgent de guérir la zone euro (et non de tuer le malade !)

Jacques Sapir, économiste médiatique, a commis dans Le Monde de ce lundi de rentrée un papier aussi stupéfiant que dangereux. M. Sapir n’est heureusement pas médecin, il n’est qu’économiste. S’il était médecin, il aurait été un fervent adepte du clystère, cet outil par lequel la médecine ancienne effectuait les « saignées », cette pratique consistant à vider  de leur sang les malades qui se présentaient à eux pour les « purger » des toxines et du « malin » qui les affectaient. Pratique évidemment abérrante qui n’aboutissait que rarement à une guérison et qui accélérait parfois, carrément, la mort du malade.

Une saignée "médicale"

Une saignée « médicale ». Jacques Sapir serait-il un Diafoirus de l’économie ? Certes, rendons à César ce qui est à César, l’Europe n’est pas un malade imaginaire.

M. Sapir va ici droit au but : il faut tuer le malade pour le guérir. Enfin, pour guérir ses membres. Coupons le bras pour faire revivre l’épaule. Tel est en substance ce que Jacques Sapir nous propose sans plaisanter pour aider les pays européens en difficulté, qu’un quarteron d’odieux financiers dénomment sans vergogne les « PIIGS » (pour Portugal, Italie, Irlande, Greece and Spain).

En appelant à la dissolution de la zone euro, cet économiste ne semble pas se rendre compte qu’il adopte ici la position de tous les adversaires de la zone euro, plus nombreux dans certaines officines de la City ou du quartier de Wall Street (je n’ose pas dire à Washington…) que parmi ceux qui recherchent sérieusement une résolution du problème des dettes souveraines européennes. Cette position consiste à jouer à fond la carte de la guerre informationnelle, qui passe par la stigmatisation, le dénigrement – au moyen s’il le faut d’un usage immodéré de la désinformation et de la diffusion de fausses rumeurs – la vente à découvert massive de titres financiers européens (actions, obligations, ETF et autres produits dérivés) permettant d’initier d’impressionnantes phases de baisse accréditant les attaques informationnelles originellement agitées par différents groupes d’intérêts qui rêvent de voir s’effondrer la zone euro et avec elle l’Union européenne dans son entier. Dans des marchés où les volumes sont faibles (entre 1 et 3 milliards d’euros sont échangés sur chaque marché européen au cours de chaque séance) et où soit les robots, soit les grands fonds ont la main, initier des mouvements baissiers n’est plus si compliqué et n’exige pas tant de liquidités que cela.

Pire, en voulant jeter le bébé avec l’eau du bain, Jacques Sapir n’accrédite pas seulement les thèses des fossoyeurs de l’Europe, il leur donne une légitimité académique, il accrédite l’idée de la division intellectuelle européenne, à un moment où décideurs, intellectuels, économistes, chefs d’entreprises et citoyens européens devraient faire front commun pour crédibiliser, protéger, renforcer la zone euro et l’Union européenne et enfin solutionner ses problèmes.

Pourtant, Jacques Sapir ne se trompe pas sur le diagnostic. Que dit-il ? Que l’euro est trop élevé et affaiblit notre compétitivité-prix à l’export. Il a raison. Que cet euro trop élevé, ainsi que d’autres éléments non monétaires brident notre compétitivité hors coût. Il a également raison. Que le coût du travail est relativement trop élevé (et trop bas en Allemagne) et qu’il faudrait de l’inflation plutôt que de la déflation pour recréer une forme de confiance économique. Il a encore raison. Que la cure de rigueur et d’austérité imposée a entraîné et entraîne encore l’Europe dans une spirale dépressive. Il a toujours raison. De ce point de vue, on n’assimilera pas bêtement son propos – comme le font ceux qui ne cherchent qu’à discréditer leur interlocuteur plutôt qu’à débattre – aux appels à la sortie de la zone euro prononcés soit par l’extrême droite (et une certaine droite souverainiste) soit par une partie de l’extrême gauche.

Mais au lieu de réfléchir et d’appeler – voire de militer – à une action de nos décideurs vers une modification de leur stratégie et vers l’établissement d’une zone euro construite sur des fondements plus solides que ce qu’ils n’ont été jusque là, il conclut qu’il faut dissoudre une zone euro qui ne parvient pas à surmonter ses erreurs originelles. Le malade ne prend pas les bons médicaments : il faut l’achever ! Modifier la thérapie lui paraît impossible (faute de médecins qualifiés ?) ; tuons le moribond ! Rectifier le tir ne lui paraît être qu’une cautère sur une jambe de bois : coupons la cuisse et laissons fuiter l’artère de son hémoglobine jusqu’au décès du patient !

En mauvaise langue, l’on supputera que Jacques Sapir semble plus intéressé par sa propre notoriété et par la création d’une polémique médiatique que par l’élaboration d’un plan crédible visant à corriger les erreurs originelles de la construction de la zone euro et à solutionner un problème dont chacun connaît les solutions qu’empêche l’égoïsme des incontestables fourmis contre les incontestables cigales. Préférant une véritable « solution finale » à la mise en oeuvre progressive d’une solution crédible et d’une réorganisation d’une zone euro stable, réactive et dotée d’outils forts et concertés d’actions monétaires et budgétaires  efficaces et intelligentes pour faire face aux chocs asymétriques, Jacque Sapir n’apporte de l’eau qu’au moulin des adversaires de la zone euro et met de l’eau dans le gaz de la crédibilité de la zone euro.

Pire, ce faisant, Jacques Sapir semble oublier les conséquences à court et moyen termes de son appel à dissoudre la zone euro. Toutes les études montrent que la panique que causerait une dissolution de la zone euro serait non seulement imprévisible mais certainement dévastatrice. Les exportations et partant la production et l’emploi s’effondreraient. La croissance négative s’ajouterait aux années de croissance négative passées qu’ont déjà connus les Etats en difficulté. La crédibilité extérieure des Etats de la zone euro serait totalement réduite à néant. Les marchés européens s’effondreraient avec des effets catastrophiques sur les entités bancaires et financières européennes (avec naturellement une contagion immédiate à toutes les entités bancaires et financières extra-européennes ayant des investissements chez nous) et sur les particuliers détenteurs de comptes titres et de PEA. Les investissements étrangers dans nos Etats reflueraient à une vitesse insoupçonnée. On ne parle même pas des coûts de transactions supplémentaires induits par les commissions de change entre les citoyens européens, ainsi que la hausse du coût du risque de change pour toutes les multinationales européennes. Jacques Sapir semble s’abandonner à un délire sacrificiel plutôt qu’à une constructivisme positif. Et si en effet le constructivisme européen a eu ses limites, ses erreurs ou insuffisances de conceptions originelles, tout n’est pas à jeter et il vaut mieux analyser ces défaillances afin de les surmonter (étant entendu que des freins politiques existent mais peuvent, avec le temps et les alternances, être surmontés) plutôt que, d’un coup de stylo, détruire l’édifice par démolition contrôlée. Je dis contrôlée car Jacques Sapir se défend d’une pure pulsion sacrificielle (dans une émission de France Culture de mai ou juin dernier) en affirmant qu’il vaut mieux contrôler cette dissolution plutôt que de la subir. De ce point de vue, on est rassuré sur la santé psychique de M. Sapir. Sauf que même en la « contrôlant », on ne peut à aucun moment « maîtriser » les nombreux effets dévastateurs qu’une telle dissolution implique.

Seul aspect positif d’une telle sortie de la zone euro, à long terme (les argentins ont mis 10 ans à se sortir de la crise, et encore…) les devises nationales étant dévaluées, les exportations pourraient éventuellement reprendre après une durée indéfinie et les Etats pourraient produire de la monnaie afin d’éroder leur endettement réel grâce à l’inflation, inflation qui affecte au passage en priorité les agents économiques aux revenus fixes et faibles : retraités, bas salaires, étudiants, etc. En bref, une bien pâle espérance qui suivrait un inferno économique dont il est impossible de prévoir la durée.

Comme vu ci-dessus, le diagnostic de Jacques Sapir est pourtant juste. Mais au lieu de s’abandonner à cette vision sacrificielle, ce diagnostic devrait l’amener à suggérer, à militer même, auprès des décideurs européens :

– pour une modification des statuts et du mandat de la BCE afin que celle-ci puisse être au service des peuples et non d’un pur dogme (pour ne pas dire d’un fétichisme !) monétariste aberrant qui ne profite à personne. Certes, on l’a maintes fois vu, la BCE a su s’extraire temporairement du corset qui lui interdit d’agir, comme toute banque centrale qui se respecte, en prêteur de dernier ressort. Mais c’est pour le moment insuffisant et les blocages sont nombreux, provenant notamment du dogmatisme d’une vision fétichiste de la monnaie, maintes et maintes fois analysée sur ce site et ailleurs.

– Il devrait appeler au rachat de dettes souveraines européennes dès lors que celles-ci ateignent des taux élevés (et des spreads trop importants entre Etats de la zone euro) qui minent les situations financières des Etats attaqués et empêchent toute résolution de leur problème malgré un solde primaire budgétaire excédentaire (dans le cas de l’Italie par exemple) et une cure de rigueur dépressive (dans le cas des autres Etats en difficulté)…

– Il devrait appeler à la mise en place d’euro-bonds dans les mêmes conditions qu’une intervention éventuelle de la BCE par le biais de SMP, euro-obligations qu’un certain état d’esprit qui relève plus de l’égoïsme idéologique que de l’intelligence économique freine des quatre fers. Certes, quelques milliards de project bonds ont été acceptés au sommet du 29 juin, mais on attend toujours leur mise en oeuvre effective (et l’on aurait espéré qu’ils se fassent sur des montants plus élevés).

– Il devrait demander que les mesures décidées de concert par les décideurs européens fin juin soient mises en place en urgence plutôt que d’être ralentie par un petit jeu de dupe opéré par un Etat en particulier qui fait traîner en longueur leur mise en oeuvre, un jeu fait de petites phrases contradictoires lancées ici ou là par des seconds voire troisièmes couteaux d’une majorité conservatrice plurielle que l’on ne citera pas pour raisons diplomatiques mais qui fait tant de mal à la zone euro.

Jacques Sapir devrait demander plus d’ambition pour la zone euro, plus d’ambition dans ses projets structurels, plus d’ambition pour le budget européen, plus d’ambition dans sa fiscalité et non plus d’ambition dans une forme de nihilisme économique dont il se fait le porte-voix, sans sembler voir qu’il n’est plus que le porte-parole d’intérêts opposés à ceux des Etats de la zone euro. En d’autres termes, M. Sapir devrait surmonter son propre fatalisme devant une résolution si lente de la crise à cause de freins politiques évidents, qu’il faut continuer à affronter plutôt que de baisser les bras en appelant à la pire des solutions.

 

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