De l’obésité informationnelle au low-cost intégral : comment l’équivalence informationnelle bouleverse les structures économiques

L’économie et la société tendent progressivement à calquer leurs structures profondes sur les structures informationnelles du monde. Les circuits d’information relient tout, copient tout, absorbent tout.

A l’ère de l’explosion informationnelle, le coût, la valeur des informations tend vers zéro alors que, paradoxalement, la valeur de l’Information croit exponentiellement. C’est bien de l’agrégation (et donc des mécanismes de sélections/hiérarchisation/curation) des informations que l’Information, c’est à dire la matrice informationnelle mondiale, Internet, parvient à accroître son impact effectif sur l’économie réelle, jusqu’à totalement restructurer en profondeur les process organisationnels économiques et socio-culturels.

Mais les informations, qui sont elles, de plus en plus fluides, voient leur valeur diminuer, selon un mécanisme classique de rendement décroissant. Si l’information par défaut – c’est à dire sans mécanismes juridiques de protection des droits d’auteur – est parfaitement fluide, les satisfactions qu’elles procure sont originellement difficiles à « faire payer« . C’est particulièrement saisissant sur le marché des médias culturels, où la chute du traditionnel « support individuel » (CD, Cassettes vidéos) a fortement diminué au début de la décennie 2000 les revenus de l’industrie cinématographique et musicale. Le renforcement des moyens de protéger les droits d’auteurs et droits voisins par les dispositifs DRM, DADVDI puis Hadopi I et II et l’accessibilité progressivement accrue de l’offre en ligne légal a néanmoins corrigé ces phénomènes brutaux liés aux logiciels de peer-to-peer.

Par ailleurs, il est notable que l’uniformisation de tous les types de médias et de supports – qui se fondent dans le médias Internet unique – aboutit à une « équivalence informationnelle« , au sens où tous les types de flux d’informations, tous les types d’informations, pouvant être traités de la même façon, constitue en réalité une matière première unique dont la distinction ne réside plus que dans la thématique informationnelle, et la structure de l’interface qui permet le traitement de cette information. L’information financière, la musique, la vidéo, les ouvrages, l’actualité, tout se fond en une matière première unique que chaque organisation et que chaque modèle économique utilisera à sa manière pour le convertir en capital économique. Le capital économique étant lui-même devenu du fait de cette équivalence informationnelle, une information comme une autre accessible par la même structure d’interface informatisée et « webisée ». Dans cette perspective, et d’un point de vue économique et technique, un bit en vaut un autre. Le cauchemar d’Alain Finkielkraut.

Comble de cette réalité, dans un tel univers, ce que l’on appelait la spéculation philosophique rejoint la spéculation financière. Les deux empruntent à la même logique informationnelle et peut aujourd’hui revenir au même type d’activité : celle d’être derrière un ordinateur et d’effectuer des opérations informatiques. L’informatique et l’Internet supprime les intermédiaires entre l’Esprit et la valeur.

Le « cloud« , dans cet univers, n’est qu’une appellation qui ne fait que marqueter une réalité massive : celle de la « webisation » progressive et totale du monde, de l’informationnalisation universelle d’une grande partie des activités humaines, au travers de la noosphère matérialisée qu’est le web que l’on peut imaginer d’un point de vue organique comme une sorte de cerveau du monde où, comme pour le cerveau humain, les « circuits » constituent des pensées et les pensées s’appuient sur une représentationnalisation du réel qui passe par l’interfaçage généralisé des activités et du monde dans les sites Internet et les applications informatiques en ligne. Chaque « serveur » constitue un neurone qui produit et diffuse de l’information, des informations.

Sommes-nous entrés dans l’ère du low-cost intégral ?

Le tout-informationnel va de pair avec le low-cost intégral. Le low-cost intégral découle et découlera logiquement de cette logique informationnelle forcément financiarisée. Les aspects environnementaux se combineront et se combinent déjà pour inciter les populations à « réduire la voilure », au sens propre du terme. Les transports deviennent moins nécessaires (et cela tombe bien puisque nous devons parallèlement entrer dans une économie sobre en carbone), où l’individu peut accomplir bien plus d’opérations avec peu de capital qu’il n’en pouvait auparavant. Le coût du capital, dans cette perspective, décroît bien trop rapidement pour le coût du travail au sens où on l’entend traditionnellement (le salaire + les cotisations y afférentes). Dans un tel contexte, la compétitivité informationnelle va de pair avec des économies de coûts dans tous les domaines. Loyers, masse salariale, dépenses de communication. La sobriété associée à ce train de vie ascétique d’entreprises de petites tailles les rend potentiellement d’autant plus agiles. C’est là l’essence du lean-management, c’est-à-dire le tâtonnement qui mène une entreprise vers son meilleur modèle possible, sa meilleure organisation possible, ses meilleurs services et produits possibles.

L’activité spéculative est d’ailleurs elle-même un corrélat naturel de cette explosion informationnelle. Chacun ayant bien compris les impacts des « Dieux marchés » sur nombre d’aspects de leur situation personnelle (épargne, fiscalité, patrimoine…), la sagesse consiste dans un tel contexte à s’informer de ce dont il s’agit et d’étudier en profondeur leurs mécanismes qui dirigent une bonne partie de l’économie mondiale. Les marchés sont par nature informationnels. Totalement imparfaits du point de vue de leur organisation, ils sont effectivement « parfaits » au sens où la théorie financière a utilisé ce mot, c’est à dire entre autres pour qualifier la perfection de diffusion de l’information. De ce point de vue les interfaces et les consoles de gestion financière illustrent cette obésité informationnelle qui caractérise la société de l’information.

Cette évolution contient de très nombreux défis à affronter pour les sociétés.

Sur le marché du travail, les individus sont sommés de s’adapter à un environnement en permanente mutation, c’est à dire être prêts à être polyvalents, à pouvoir bouger, combiner les compétences et les savoirs, aspects qui ne sont pas nécessairement ceux qu’attendent ou souhaitent une bonne partie de nos concitoyens. Cela est gérable si les individus sont suffisamment créatifs pour développer des activités nouvelles créant les emplois de demain, remplaçant les activités anciennes dont les gains de productivités dégagent de nouvelles économies. Pris en étau entre l’automatisation et la robotisation généralisée, les délocalisations recherchant les écarts de coûts du travail et le low-cost intégral que nous promet la société de l’information, le marché du travail exigera des individus qu’ils soient plus aptes à, justement, développer leurs propres activités, leurs propres revenus informationnels, latents dans la vaste soupe cybernétique.

D’autre part, dans un tel environnement, la démocratie doit pouvoir également garder ses droits, et doit pouvoir réguler ces flux informationnels, qu’ils soient financiers (l’on sait en ce domaine qu’il y a de nombreuses réformes à accomplir pour encadrer la spéculation moderne) ou de tout autre type d’information dès lors qu’elle porte atteinte aux droits ou à la sûreté publique. En sens inverse, la Démocratie elle-même est profondément bouleversée par l’apparition des médias sociaux, soumise à une accélération des flux, des commentaires, des réaction à la moindre information nouvelle. L’espace public s’enrichit d’une myriade de débats de qualité, autant qu’il est mis au défi par l’expression de la haine sous toute ses formes.

La logique du low-cost quant à elle implique une déstructuration de la chaîne de valeur qui fait des victimes parmi toutes sortes d’intermédiaires qui existaient entre les matières premières (qu’elles soient naturelles ou informationnelles) et le revenu net sur produit fini. Elle accélère la destruction des structures économiques anciennes et/ou inadaptées et exige par conséquent une accélération parallèle des transferts d’investissements et de main d’œuvre vers de nouveaux types d’activités. En outre, une telle économie fonctionne avec des marges beaucoup plus réduites, qui limitent par conséquent les possibilité d’auto-financement des entreprises et l’investissement global. Dans un tel environnement, l’Etat doit jouer un rôle essentiel de pilotage de grandes masses d’investissements de plus en plus difficiles à engager pour les entreprises, particulièrement dans un domaine tel que la recherche & développement qui, en tant qu’elle implique des externalités positives liées à la difficulté de garantir l’exclusivité des droits d’invention, reste coûteuse et risquée. L’investissement public, actuellement très réduit si on le compare aux autres grandes masses financières de l’Etat (et largement mené en fait en France par les collectivités territoriales), devrait être le principal levier d’action d’une stratégie de relance de l’économie que pourrait mener un Etat stratège conscient de ses responsabilités et des réalités d’un environnement où l’adaptation à une mutation sans précédent constitue la condition de survie des Etats-Nation et des économies occidentales dans le contexte mondialisé.

La société de l’information dans laquelle nous sommes entrés, bon gré, mal gré, offre d’incroyables perspectives aussi enthousiasmantes pour certaines que terrifiantes pour d’autres. Mais que nous le souhaitons ou non, nous sommes confrontés à cette mutation technologiques que nous sommes bien obligés de creuser, dans toutes les possibilités. A la démocratie de faire, en définitive, la protection et l’incitation du bon grain et la régulation et l’encadrement de l’ivraie.

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