De la productivité bureaucratique

2/3 des activités privées des pays développés étant des activités de services et la majorité de ces services se déroulant en bureaux, plus de la moitié des activités humaines appartient au phénomène bureaucratique. Chacun à son bureau, pour produire raisonnements complexes, études, projets, présentations, rapport, dossiers, agenda, rendez-vous.

Le bureau est définitivement le grand outil universel des sociétés de services, plus encore dans les sociétés de l’information, où l’ordinateur a remplacé une bonne partie de la paperasse et des outils qui figuraient sur les bureaux anciens.

La question de la productivité bureaucratique se pose, dans cet environnement. Elle se pose économiquement, elle se pose organisationnellement, elle se pose informatiquement (informationnistiquement même, au sens où le contenu même de l’information influe sur la structure des activités), elle se pose humainement, elle se pose même en termes d’architecture d’intérieur.

La pensée économique commune hypostasie les gains de productivité dans les usines, comme les physiocrates la pensaient sur la matière agricole. Or, la question de la productivité dans les bureaucratie se pose et interroge avec elle tout un ensemble de phénomènes sociaux, économiques, représentationnels et même environnementaux.

Les gains de productivité ont assurément grandement augmenté, d’abord et évidemment, au cours de la fin du XXème et du début du XXIème siècle avec l’apparition des ordinateurs. L’Internet a démultiplié cette productivité du point de vue de l’accès à l’information. toute la bureaucratie universelle de l’humanité est devenue interconnectée ainsi qu’aux serveurs de bases de données universellement accessibles. Ces deux éléments décisifs ont bouleversé les sociétés humaines en donnant le primat à la bureaucratie.

La question de la productivité bureaucratique réside dans la question de savoir combien, avec un serveur, l’on est capable de générer comme utilité, comme richesse, qu’il s’agisse de richesses/d’utilités économiques ou monétaires, ou de bien de richesses/utilités humaines ou publiques.

La question de la productivité bureaucratique est également, naturellement, toujours posée en creux dans toute analyse liée aux réformes de structures dans les grandes administrations (par exemple la réforme de l’Etat) et dans les entreprises (des déploiements d’infrastructures de gestion informationnelle par les SSII aux restructurations dans les entreprises de services). Cette question est généralement pensée dans ce cadre en termes de coûts, de synergies, d’efficience. Comment développer la meilleure infrastructure, la meilleure organisation bureaucratique pour générer le plus de gains à partir d’un nombre plus limité d’intrants en capitaux bureaucratiques. Dans cette vision, il y a deux moyens d’augmenter la productivité bureaucratique : le temps et la polyvalence. Le temps, c’est le fait de rester bosser tard le soir au bureau. La polyvalence c’est le fait d’être capable de gérer le plus de type de tâches bureaucratiques possibles. Lorsque l’on dit le plus de tâches, il faut autant comprendre les tâches de forme que les tâches de fond qui découlent de la connaissance de tel ou tel domaine bureaucratique : le droit, l’économie, la finance, la médecine de ville, l’informatique, évidemment, et bien d’autres chacun de ces domaines demandent la connaissance préalable de corpus importants de données qu’un temps nécessaire aux études doit leur être consacré, si possible dans leur profondeur, leur technicité et leur diversité. Les plus grandes universités mondiales forment, au fond, les bureaucrates les plus productifs du monde.

Tout le secteur de l’Internet est au premier chef bureaucratique. Il est même ultra-bureaucratisé au point qu’il en est souvent difficile d’avoir un correspondant humain au téléphone pour avoir la réponse à un éventuel problème ou interrogation qui se pose sur les sites internet. Passons. Temps prolongé pour réaliser les tâches induite par tel ou tel projet bureaucratique (mais aussi pour acquérir la foultitude de connaissances associées à tel et tels domaines de savoir), et polyvalence opérationnelle, dès lors que la tâche est bureaucratique et qu’elle fait appel à l’information. Voilà comment l’on peut cadrer notre définition de la productivité bureaucratique à l’heure actuelle.

Dans une perspective adverse, on pourrait faire valoir que, dans les administrations, la question de la productivité bureaucratique ne se pose plus. Les agents étant en fonction quelle que soit leur productivité, aucune incitation en soi ne permet d’y associer une valorisation de productivité. Le profit n’étant pas une aune à laquelle juger les administrations, il est difficile priori d’y appliquer les critères de bonne restructuration. C’est tout à fait faux. Chaque opération administrative peut être recensée, décomposée, évaluée, calculée. La LOLF, à maint égards, avec les dispositifs d’objectifs de gestion associée aux procédures d’évaluation et d’attribution budgétaire (les « BOP »), a ouvert les premiers sentiers d’évaluation et peut-être d’amélioration de la productivité administrative dans les diverses tâches qui composent la « supply chain » administrative de la France. L’existence du statut de la fonction publique n’est donc pas un rempart contre une réflexion en terme de productivité dans la fonction publique, et celle-ci doit impacter l’allocation budgétaire pour chaque administration.

La réforme de l’Etat suédois nous donne une bonne idée de ce que peuvent signifier la productivité bureaucratique : En 10 ans, la Suède a diminué ses dépenses publiques de plus de 12% sans altérer d’aucune manière la qualité des services publics. Ils ont supprimé les doublons, restructuré et fusionné en 13 pôles ministériels et administratifs les diverses fonctions de l’Etat, réduit le statut de la fonction publique à un noyau dur extrêmement restreint en « CDIsant » tous les autres. Cela s’est fait de façon démocratique avec un pilotage du Parlement et une concertation large et approfondie avec les syndicats. En France, les dépenses publiques ont atteint le niveau record de 56% avec une dégradation des services publics (particulièrement les services publics locaux, dévastés par la stratégie de désertification rurale, sorte d’application de la charcuterie industrielle à la restructuration des services publics.

Concernant la productivité bureaucratiques individuelle, deux leviers d’accroissement quantité produite bureaucratique existent, toutes technologies égales par ailleurs : le temps consacré au travail et la polyvalence bureaucratique toujours accrue qui passe par la maîtrise des tous les outils informationnels qui accompagnent le travail bureaucratique. Ces outils sont autant la connaissance (la matière première bureaucratique) que la maîtrise des logiciels et les interfaces opératoires dans le champ bureaucratique.

Et de ces deux leviers, seul le levier de polyvalence bureaucratique – qui est parallèle voire intimement liée au principe d’équivalence informationnelle – peut être le levier principal d’augmentation de la productivité. C’est donc dans l’enrichissement, la formation toujours en cours des individus aux plus d’outils informationnels que l’on parviendra à poursuivre l’accroissement de la productivité bureaucratique individuelle. L’aboutissement de cela, c’est la multi-entreprise monopersonnelle, permise par l’équivalence informationnelle et la capacité des individus à utiliser cette dernière pour augmenter leurs revenus par des canaux multiples.

La première crise de l’Internet peut être interprétée comme la découverte du gap entre ce que l’Internet rendait possible et ce que les individus allaient devoir mettre d’eux-mêmes pour s’adapter à ce nouvel outil. La seconde révolution de l’Internet, celle des web 2 et 3.0 (qui sont en fait une seule et même phase de structuration, upload, rédaction et agrégation des contenus et des flux multi et open sources et avec l’émergence des principales interfaces universelle de webisation des activités et d’accès à ces flux) a permis de surmonter ce que les financiers avaient un moment cru impossible. La troisième révolution de l’Internet résidera dans l’usage immodéré par « l’homo-webicus » de la polyvalence bureaucratique lui permettant de générer de l’utilité/des richesses par la conversion de capital informationnel (et avec le principe d’équivalence informationnelle, tous les types de capitaux au sens bourdieusien peuvent se fondre d’une façon ou d’une autre dans le capital informationnel) en capital monétaire (lui-même n’étant qu’un type d’information comme une autre).

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