La crise économique et financière européenne avant le sommet européen de fin juin 2012 : fondements historiques, économiques et informationnels, enjeux politiques et solutions possibles pour le prochain sommet de Chefs d’Etats européens

A l’orée du premier grand sommet des Chefs d’Etats et de gouvernements européens depuis l’élection de François Hollande, il est temps de reprendre un peu de recul et d’analyser en profondeur et dans le détail les divers phénomènes historiques, économiques et politiques à l’oeuvre dans la situation présente afin d’envisager les issues possibles de ce sommet.

Les ingrédients de la crise : d’un endettement incontournable mais mal maîtrisé aux logiques  nouvelles du big bang informationnel en passant par les carences de la gouvernance économique européenne. 

Si cette crise est le produit d’un ensemble complexe de phénomènes combinés, tout part de la dette. Tout part de ce que les générations passées font peser sur les générations présentes et tout explose au moment où les créditeurs « anticipent négativement » et cessent de créditer. Les dettes publiques représentent en moyenne, dans la zone euro, entre 70 et 120% du PIB. Celles-ci, rapportées aux patrimoines et aux actifs des Etats, apparaissent moindres. Mais elles exigent de la liquidité à court terme pour leur remboursement. La France paye 49,5Md€ par an en remboursements annuels d’intérêts d’emprunt, quasiment le produit de l’impôt sur le revenu.

Dettes publiques et privées des principaux pays de l'OCDE

Le système économique est confronté à un paradoxe sur l’endettement. D’un côté, celui-ci est incontournable, puisqu’à travers lui, c’est l’investissement – et donc le risque – qui accompagne la création, le développement de l’activité où simplement la gestion de la trésorerie courante de l’entreprise. Sans dette, moins voire pas de croissance économique. D’ailleurs, les divers régimes de déductibilité fiscale font de l’endettement un type d’accès aux capitaux moins coûteux et moins dilutif que les recapitalisations par appel public à l’épargne.

D’un autre côté, la dette (ou son non-remboursement) est la principale cause des diverses crises qui ont affecté « l’économie-monde » du début de XXIème siècle : emprunts subprimes, dettes souveraines et bientôt peut-être, dettes étudiantes. Dès lors qu’un risque de défaut augmente sur une classe de créances, tous les investisseurs, animés par un certain esprit moutonnier (et robotisé à 70%, en fait) des marchés, anticipent la chute du prix de ces créances ce qui conduit à effectivement faire augmenter immédiatement les taux d’intérêts de celles-ci et à asphyxier financièrement par là-même l’emprunteur. Tout le monde est frappé par ces crises : les emprunteurs, immédiatement mis en situation de faillite économique individuelle (expulsion, saisies des meubles…) ou pire, de faillite nationale lorsqu’il s’agit d’un Etat en défaut (cf. l’exemple Argentin) ; Les prêteurs aussi, banques et Institutions financières institutionnelles pour l’essentiel, qui voient immédiatement la valeur de leurs actifs affectés par la baisse du prix de ces créances- et encore plus avec la mise en oeuvre des normes comptables IFRS qui valorise les actifs comptables à la valeur immédiate de marché, dite « mark-to-market ». Il faut dès lors les renflouer soit par recapitalisation, soit par nationalisation, afin d’éviter une panique bancaire. La mise au jour d’une situation de défaut de crédit sur une des mailles de la chaîne met en cause la crédibilité et la confiance sur l’ensemble de la chaîne écnomique, particulièrement dans une situation d’interdépendance économique élevée et de transparence accrue par la société de l’information.

Tout un ensemble de phénomènes ayant trait à l’économie informationnelle, à la guerre et au pouvoir de l’information, ainsi, également qu’à de simples phénomènes de perception juste ou erronée, interviennent dans l’emballement de ces situations financières, particulièrement à l’ère du tout-informationnel. Des logiques comptables aux obligations liées à l’information financière en passant par l’explosion de l’Internet, out converge pour faire de l’information autant un outils de gestion incontournable qu’une arme de destruction. La notion d’anticipation auto-réalisatrice est de ce point de vue de plus en plus fondamentale à un moment où l’information est devenue synchrone. Le monde ayant connu un bouleversement fondamental avec le big bang informationnel de ces 5-10 dernières années, toutes les informations deviennent disponibles. Nous sommes tous devenus, en quelque sorte, nos propres big brother et cela affecte particulièrement le monde de la finance. La réflexion qui anime les sociétés sur les liens entre vie privée et vie publique dans la société de l’information prend une raisonnance particulière dans le monde de la finance. La notion de même de pouvoir (ou par exemple de célébrité)est remise en cause puisque dans la société de l’information, cette dernière peut devenir une véritable arme psychologique massive contre les individus, livré à la vindicte publique. Le cas Trierweiller est symtômatique : au-delà du caractère anecdotique de « l’affaire du tweet », cette polémique a montré que l’effet viral d’Internet pouvait prendre dans certaines circonstances des proportions extrêmes et conduire à un emballement incontrôlable. Dans un tel monde, la marge de manoeuvre des décideurs est bien différente de l’ère du secret des Donjons anciens, de l’éloignement et du cloisonnement. Ces phénomènes informationnels, apparus avec l’Internet, touchent encore plus particulièrement le monde de la finance puisque l’interconnexion (et aussi, l’effet social de milieu ou de champ pour reprendre l’expression de Bourdieu) y est plus présent qu’ailleurs dans les salles de marchés, ces open space dôtées de consoles multiples toutes interconnectées en temps réel afin de capter, au sens propre, et comme le dit la théorie économique des marchés efficients, « toute l’information disponible« . Il nous est possible d’utiliser un datastream à HEC et je dois dire que c’est impressionnant.

Triple Deep : étapes de la crise et étapes de la formation des crises

Ce qui est saisissant dans la crise européenne, que l’on peut faire remonter à l’été 2011 est qu’elle en est déjà à son deuxième temps qui sont les deuxième et troisième temps de la crise mondiale de la fin de la première décennie du XXIème sicèle, liée à ce que l’on pourrait appeler « l’approfondissement-achèvement de la mondialisation ». Cette crise smble se structurer en véritable « Triple Deep« , puisque après une phase de défiance aigüe entre août et décembre 2011, entre janvier et mi-mars 2012, tout repartait à la hausse. Les résultats des entreprises laissaient penser que le pessimisme antérieur alimenté par des stratégies croisées et non-coopératives de déstabilisation informationnelle des marchés européens était malfondé, du moins excessif. Làs, la situation informationnelle s’est à nouveau brusquement dégradée, entraînant à nouveau la réapparition d’une nouvelle première puis deuxième étape de crise. D’autre part, dès lors que la liquidité apportée par les deux LTRO avaient fini de se déverser sur certaines classes d’actifs et de compmenser les pertes sur bilans bancaires, ses effets ne se faisaient plus sentir. Pire, en situation d’anticipations négatives, ces liquidités pouvaient également alimenter les mouvements baissiers brutaux, avec les opérations de short-selling à nu et/ou avec effet de levier.

S’ensuivit une nouvelle baisse des valeurs des entreprises européennes avec un double découplage : découplage entre les valeurs américaines et les valeurs européennes (les valeurs du CAC40, pour exemple, ne valent qu’1 fois leurs fonds propres !) ; découplage sectoriels puisque certaines entreprises cotées sont littéralement outrancièrement dévalorisées selon leur proximité avec les problèmes conjoncturels et structurels perçus par les agents économiques, alors que d’autres secteurs considérés comme plus solides résistent à la baisse. Interviennent dans cette logique financière de dévalorisation massive  et cette volatilité extrême autant des stratégies des gérants de fonds que des robot-traders qui réalisent en réalité aujourd’hui 70% des transactions (et dont profitent NYSE Euronext et toutes les entreprises proposant des interfaces boursières)  et que l’on devrait purement et simplement interdire ou taxer.

Les premiers moments d’une crise sont ainsi, le plus souvent informationnels. L’information va tout au long du processus de crise, être autant conséquence que déclancheur des problèmes européens. Articles de presse fallacieux voire mensongers, fausses rumeurs, usage immodérés des algorithmes de trading (dont le développement ont d’ailleurs, il faut le savoir, accaparé une bonne partie des milliards distribués chaques années par le crédit-impôt recherche), voire utilisation de « robots-traders fous » ou de « drones financiers », abaissements de notation abusive, etc. On peut avec un certain nombre de relais de défiance comme des « Plunge protection Teams » chargées de mener des attaques financières et informationnelles, dans des stratégies qui peuvent réussir à miner la crédibilité d’une économie et déclencher puis amplifier une situation de crise. Cette première phase, informationnelle, d’une crise entraîne ensuite un second moment par lequel ce sont tous les acteurs (particulièrement bancaires et financiers) qui sont mis en suspicion, entraînant une diminution des dépôts et du crédit et partant, des investissements. Les anticipations se retournent beaucoup plus vite qu’auparavant, dans un contexte d’interdépendance accrue du système économique par l’effet de synchronicité de l’ère informationnelle. On entre alors dans la troisième étape d’une phase de crise, où c’est l’activité économique elle-même qui est frappée, par le canal des anticipation des chefs d’entreprises, des directeurs d’achats et des DRH. L’informationnalité répand tout, tout de suite.

Force est de constater, également, que la zone euro est plus attaquée pour son incapacité à surmonter politiquement le problème que pour des conditions économiques fondamentales en réalité meilleures que d’autres zones économiques développées. Les Etats-Unis sont bien plus endettés que nous. Nous restons le premier PIB mondial et le premier marché mondial. Nous attirons une bonne partie des capitaux investis au plan mondial. Dans cette perspective, c’est la combinaison d’un endettement réel mais en réalité gérable, d’une logique d’attaque informationnelle contre l’Europe, et d’une incapacité à avoir une unité de gouvernance rendant impossible de faire face à ces attaques informationnelles qui crée le cocktail explosif de la crise européenne.

Comment se protéger ? Et comment s’adapter ?

Face à ce problème d’un endettement incontournable et pourtant si dangereux dans un environnement mondialisé en permanente mutation, la solution réside naturellement dans le discernement que les prêteurs ont à apporter dans leurs allocations d’investissements, ainsi que le discernement des emprunteurs sur les protections à inscrire dans les contrats qui les lient à leurs créditeurs. La saine gestion budgétaire pour les Etats, la seine gestion  financière pour l’entreprise, la seine gestion patrimoniale pour les familles. Et parallèlement, l’attitude que l’on peut adopter face à l’endettement, une attitude éthique, c’est tout simplement son refus. Etre capable de vivre avec ce que l’on peut gagner sans s’endetter, et se maintenir dans une situation financière saine est le mieux que l’on puisse espérer pour chacun. Une telle logique de refus pur et simple de l’endettement est dangereux si des projets d’investissements qui se seraient révélés rentables sont repoussés. Mais dans un contexte de défiance, le recours au crédit privé diminue et l’Etat peut se révéler le pilote de projets d’envergure qui mettent en mouvement les entreprises.

Le retour à l’économie patrimoniale et le désendettement sont des solutions incomplètes face au big bang informationnel et géopolitique que nous vivons depuis 10 ans. C’est bien l’innovation et l’adaptation à cette économie de l’information et de ses nouvelles possibilités qui doit accompagner ce mouvement. Assurément, la crise a fait passer le monde développé dans une nouvelle période de « déleveraging » (désendettement) important, ce qui correspond en général aux cycles baissiers de l’histoire économique, avec une baisse des prix des actifs et une hausse des prix des actifs de précaution (immobilier, or, ressources les plus raréfiées). Dans cet environnement, les particuliers sont pris en étau entre le resserrement du marché du travail, la hausse du coût de la vie et la baisse de voilure généralisée liée aux effets du déleveraging imposé aux entreprises.

Les solutions viennent de l’innovation et de son potentiel de création de nouvelles activités. Nous devons tous nous adapter à ce big bang informationnel qui affecte le monde depuis près de deux décennies. Prenons à titre d’exemple le domaine de l’écriture et de l’édition qui montre le bouleversement à l’oeuvre. Auparavant, l’écrivain vivait solitaire, écrivait dans la solitude de sa propre inspiration ; le temps marquait la construction de son oeuvre. Aujourd’hui, sa publication peut être immédiate. Le rapport à l’écrit, au texte et à la « publication » a lui aussi basculé (au grand dam des Académies !). « L’Oeuvre » d’un auteur est aujourd’hui multiforme et multi-média. Les structurations anciennes de l’écrit se modifient et le texte se délinéarifie. L’hyperlien tient lieu de roman perpétuel du web. L’ordinateur et sa connexion a remplacé l’imprimerie du monde cloisonné. Cela n’ira-t-il pas de pair avec une ultra-sédentarité – qui fait place à l’ultra-nomadisme de la période de la croissance du trafic aérien mondial – où la puissance de l’ordinateur surpassera celle de l’aviation ? Rien n’est moins sur, mais il y a probablement une carte à jouer dans l’économie numérique et dans l’économie de l’information.

Cette économie passe par la croissance exponentielle des savoirs. Dans un tel contexte, le cloisonnement des savoirs cher à un certain académisme, apparaît totalement désuet. Les formations du futurs devront être toujours plus multidisciplinaires. La spécialisation exigée aux nouveaux entrants sur le marché du travail est elle aussi inadaptée aux structures de la société informationnelle où la polyvalence et la diversification des compétences construit un « travailleur nouveau ». D’ailleurs, pour multiplier les opportunités sur le marché du travail, la pluri-disciplinarité est une force d’adaptation.

De ce point de vue, le rapport au travail est changé avec les nouvelles technologies. D’une part l’imbrication entre vie privée et vie publique connaît des modalités nouvelles, tant au travail qu’à la maison. La transversalité des technologies de l’information bouleverses l’ancienne séparation entre vie privée et vie professionnelle. Ensuite, la tradition « monotravailleuse » de la carrière est battue en brêche par les possibilités informationnelles nouvelles, qui permettent à chacun de construire ses propres outils web de génération de revenus. Site internet, e-commerces personnels fleurissent.

De même, d’un point de vue organisationnel, les NTIC change drastiquement la donne pour l’organisation des grandes entités, entreprises ou Etat. Assurément, nous n’avons pas fini d’être surpris par les modifications à l’oeuvre par la société de l’information.

Mais ces adaptations économiques ne rendent pas moins nécessaire une adaptation politique de la zone euro aux exigences du monde actuel. Le concert de la société internationale actuel exige une unité de gestion d’une zone économique et monétaire et donc une gouvernance économique rénovée et unifiée qui permette de faire face aux chocs symétriques et asymétriques, aux risques systémiques et aux risques idiosyncratiques. Et dans une société de l’endettement généralisé, moteur économique paradoxal, nous risquons de tomber sur de nouveaux chocs financiers liés aux problèmes de solvabilité y afférents. Il faut donc bien répondre à ce »désir extra-européen d’unité européenne ».

Mais avant d’étudier les leviers d’action, faisons un détour par les student loans, qui pourraient être la prochaine cause de crise.

Les Student Loans, nouvelles subprimes ? 

Pour en revenir à nos moutons après cette parenthèse sur l’un des chocs informationnels  de ces dernières années, considérons la situation des « Student Loans », ces créances aux étudiants américains. Originellement considérés comme surs, ces prêts se révèlent aujourd’hui voir leur niveau de risque anticipé augmenter. Leurs taux augmente, augmentant les défaillances sur ces prêts, créant une anticipation négative sur l’ensemble de cette classe de créance. Celles-ci parsèment les systèmes financiers du fait de leur titrisation virale au sein de CDO (Collateralized Debt Obligations), des « paquets de titres de dette » revendues « en gros » que que les agences de Notation avaient pour ceux contenant des subprimes indûment qualifié de surs.

Les prêts étudiants posent actuellement question aux Etats-Unis et une crainte qu’une « spirale anticipationnelle » proche de celle qui s’est réalisées sur les subprimes soit à l’oeuvre. Les systèmes de financement des études mis en place dans bon nombre de pays anglo-saxons réside sur le recours à l’emprunt individuel des étudiants. Dans certains cas, comme au Royaume-Uni, les prêts ne sont remboursés que lorsque la personne décroche un emploi. Dans une situation où le marché n’est pas pertinent pour structurer l’accès aux ressources, comme pour les études, la vision financiarisée de l’humain conduit à une situation de crise. Il y a fort à craindre que, comme pour la crise des subprimes celle-ci ne puisse, si elle n’est prise en main dès le départ, aboutir à une situation proche de celle qui a conduit à la chute de Lehmann Brother. Là encore il y a des enjeux informationnels et des solutions politiques, à condition de s’y prendre suffisamment tôt. Barack Obama semble vouloir insister sur cette question dans sa campagne de réélection et aller vers une modification des conditions contractuelles des prêts étudiants aux Etats-Unis, afin d’éviter la réalisation d’une spirale informationnelle et financière négative.

Manifestations étudiantes au Quebec contre la hausse des droits de scolarité et la massification du recours aux emprunts étudiantsCes dispositifs sont d’ailleurs au centre d’une mobilisation étudiante sans précédent au Quebec, surnommé un peu rapidement « révolution érable », où le gouvernement de Jean Chrétien veut imposer le recours au crédit étudiant pour financer les études universitaires des jeunes québécois. Ce gouvernement conservateur a d’ailleurs mis en place une loi spéciale répressive pour limiter les manifestations étudiantes contre ce projet de loi, confirmant que le couple « domination financière – répression policière » fonctionne bien dans les régimes conservateurs version XXIème siècle. C’est au moment même où l’on commence à craindre une spirale négative sur les student loans américains que le gouvernement canadien s’est lancé dans cette bien étranger aventure qui rappelle à maints égard un Nicolas Sarkozy prônant quelques mois avant la crise des subprimes la mise en place des crédit hypothécaires sauce « mortgage » en France. Cet exemple des student loans permet d’ailleurs d’anticiper les prochaines crises, face auxquels les Etats européens doivent se préparer en ayant conscience du caractère contraint de leurs leviers d’action

Le levier budgétaire seul moyen d’action en situation de perte de souveraineté monétaire

En ce qui concerne la relation des Etats à l’endettement, dès lors que l’illusion monétaire disparaît (avec la perte de souveraineté monétaire) et qu’il n’est plus possible de rembourser sa dette avec une inflation provoquée directement par création de « liquidités banque centrale » sous contrôle de l’Etat, le levier budgétaire devient le seul possible et par conséquent le recours à l’endettement public croît à des vitesses insoupçonnées auparavant. Le fait que 550 milliards de dette supplémentaire ait été créé en 5 ans, soit 30% de plus de dette que toute celle créee au cours des trente années précédentes, n’est pas simplement imputable à la crise et à la logique fiscale de redistribution inverse du sarkozysme ; elle est également imputable au fait que ces évènements se déroulaient dans une situation de constriction monnétaire complète. Parallèlement à cette création de dette, et ce transfert de souveraineté monétaire, les dépenses publiques connaissent une brusque augmentation, arrivant à 56% et les taux de prélèvements obligatoires atteignent 44,9%, des niveaux où la marge de manoeuvre budgétaire atteint évidemment sa limite. Dès lors, les gouvernements sont pris entre faible marge de manoeuvre budgétaire et constriction monétaire stricte.

François Mitterrand et Helmut Kohl, bien que de tendances politiques opposés, étaient deux hommes ayant connu la guerre et restaient déterminés, dans un contexte de sortie de la guerre froide, de sceller l'unification monétaire européenne autour de l'euro, lui-même défini autour du mark

François Mitterrand et Helmut Kohl, bien que de tendances politiques opposés, étaient deux hommes ayant connu la guerre et restaient déterminés, dans un contexte de fin de guerre froide et de réunification allemande et de mondialisation, de sceller l'unification monétaire européenne en la bâtissant sur les fondements conceptuels monétaristes allemands et sur la domination du mark. François Mitterrand avait d'ailleurs non seulement obtenu la création de l’euro-corps en échange de l'acceptation de cette logique et tâcha sans trop de succès d'utiliser un frein à la réunification comme moyen de faire accepter l'euro à l'Allemagne. En creux, il y avait aussi l'idée que ce serait une façon de perpétuer la politique du franc fort.

En soi, et dans l’absolu, cette constriction monétaire n’est pas un mal. C’est l’application rigide et doctrinale de cette constriction monétaire qui pose problème. Elle découle des principes monétaristes fondamentaux qui ont présidé au compromis historique fondateur de l’euro : Maastricht. La France, portée par une vision politique européenne et elle-même parallèlement engagée dans une politique du Franc fort dont Jacques Delors – d’abord Ministre des Finances avant de porter les Travaux des Communautés européennes – fut l’apôtre précoce et Pierre Bérégovoy le continuateur, était déterminée à créer une monnaie unique. Ce serait une étape historique que les générations futures auront ensuite à poursuivre, mais cette étape serait décisive car elle constituerait une sorte de « no-turning back » d’une construction européenne qui tenait bien son rythme, depuis les temps difficiles de l’époque Gaullienne.

L’étape d’après, c’était aller plus loin avec un mécanisme de gouvernance économique qui accompagne l’unification monétaire. Mais la logique intergouvernementale de l’UE a fait traîner les choses et cette question n’est revenue au coeur de la scène européenne qu’au moment de l’incendie financier. 

Pourtant, l’on vit revivre une certaine faveur européenne au début de la décennie 2000 dans certaines tranches de la population et notamment dans les universités, l’un des rares lieux où l’Europe avait bonne presse. Le modèle Erasmus avait enthousiasmé toute une génération. La créativité des projets européens ne se démordait pas : Constitution européenne, ouverture aux pays de l’est, Processus de Lisbonne. D’aucuns prônaient l’entrée de la Turquie dans l’Europe. De nombreux projets de gouvernance économique ont circulé au début de la décennie mais rien n’a aboutit et en réalité, le Pacte de Stabilité et de Croissance avait été annulé par ceux-là mêmes qui aujourd’hui demandent des mesures de sanction nouvelles dans le pacte budgétaire. Las, cette génération « européiste », un peu idéaliste, allait se heurter au mur du « non » Français au Traité de 2005 qui a mis un cran d’arrêt à une période de créativité. La phagocytation de l’UE par la logique intergouvernementale, a au cours de cette période repris le dessus. L’UE était bien une Union d’Etats et c’était bien les Chefs d’Etats qui faisaient l’Europe, excluant toute orientation fédéraliste pour un certain nombre d’années.

On s’en est donc tenu pendant plusieurs années à un statu quo, et l’UE n’a du se remettre en cause qu’à partir du moment où l’effet de la crise américaine de 2007-2008 a commencé à fortement affecter sa croissance et ses comptes publics. Lorsque les Etats les plus fragiles sur le plan financier ont vu leurs recettes diminuer et brusquement pour certains, leurs taux d’emprunt augmenter, leur recours au crédit (on y revient) – qui était devenu « automatique » puisqu’ils disposaient d’une certaine « unité de valeur de signature » au niveau européen, tenue pour garantie par les prêteurs institutionnels du fait de la monnaie unique – devenait brutalement soit impossible soit asphyxiant financièrement (selon la logique informationnelle susmentionnée). Dès lors que les taux atteignent 7-7,5% la situation est intenable.  C’est à ce moment là que le débat sur la gouvernance économique de l’Europe, auparavant un débat un peu techno ou considéré comme secondaire est revenu sur le devant de la scène tant sur le registre de l’Urgence (et son cortège de « sommets de la dernière chance ») que sur celui de l’impuissance, puisque l’intergouvernementalité institutionnelle de l’UE couplée avec la doctrine monétariste rendait toute avancée impossible tant que l’Allemagne ne le voulait pas. Et l’Allemagne, qui avait acquis au cours de la décennie en question des atouts économiques fondamentaux majeurs, avait su, après le coup de semonce de 2008, rebondir et surperformer les résultats économique en 2011. De façon saisissante, c’est sur les biens de consommation industriels classiques où la France était pourtant très bien classée dans la seconde moitié du XXè siècle  que l’Allemagne a su s’imposer.

L’Allemagne a su utiliser ses atouts origines pour s’imposer économiquement, sans vouloir assumer quelque mission historique sur le plan politique

Elle opère un recentrage sur ses fondamentaux, capitalisant sur les réformes structurelles entreprises par le gouvernement SPD précédent. Elle  se concentre sur son point fort : l’esprit de système technico-économique efficace. Elle a parfaitement utilisé l’atout de la MittelEuropa et l’intégration de l’Europe centrale et orientale dans l’UE tant dans sa division internationale de la chaîne de valeur que dans une « politique des entreprises des marges à l’export sur des produits haut de gamme ». « Deutch Qualitat ». Mieux, elle a transformé le poison en élixir en réussissant l’intégration et la modernisation de l’ancienne « Allemagne de l’Est » (RDA) et notamment avec la modernisation de Berlin et la reconversion par la formation des anciennes infrastructures, activités et hommes. Autre atout pour cela, qui manque désespérément à la France, c’est une politique qui mette au premier plan la technicité dans les études. Les filières technologiques sont en France les filières que l’on fait lorsque l’on ne fait pas les autres. En Allemagne, la vision est toute autre. Organisée autour de pôles de compétitivité industriels locaux du fait de sa tradition fédéraliste qui assure un maillage harmonieux des activités, les parcours techniques de formation universitaire et professionnelle sont bien mieux valorisées qu’en France. Au total, ce rebond économique est, dans le débat politique actuel, un atout incontestable pour acquérir un rôle de primus inter pares pour l’Allemagne, avec un droit de véto implicite sur toutes les questions économiques européennes.

Pas de secret ; d’un point de vue politique, l’Allemagne est conservatrice depuis 2005. Elle a imposé un dispositif de rigueur massive dans les pays en difficulté financière ce qui a miné les conditions de la croissance. La conditionnalité de la Troïka dont Angela Merkel et Christine Lagarde furent les fers de lance ont abouti à la situation humaine que l’on sait du fait du régime pain sec imposé aux grecs. La crise économique, sociale et humaine qui existe ne pourra pas être résolue, aujourd’hui, avec plus de rigueur. Elle se refuse à assumer d’autre part quelque mission historique, même si elle est prête à entrer dans des accords techniques dès lors qu’une absence d’accord pourrait être plus coûteux. Et elle l’a souvent fait ; car outre les plans de rigueur, il faut considérer ce qui a été fait depuis 2010 : plus de 130 millliards ont déjà été payés à la Grèce, des centaines de milliards ont été mis en garanties, un plan d’abandon volontaire 50% de dette (le PSI)  a été mis en place. Entre ça et la brutale cessation de paiement à l’Argentine et la pauvreté qui s’en est suivie, il y a une grosse différence. La sortie de la Grèce, hypostasiée et construite en épouvantail agit de ce point de vue comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus des frontispices européens et comme ce qu’il faut absolument éviter.

La cristallisation grecque

Carlos Papoulias (Président), Antonio Samaras (actuel Premier Ministre), Evangélos Vénizélos (Président du PASOK) et Alexis Tsipras (Pdt du Parti d'extrême gauche Syriza)

Carlos Papoulias (Président), Antonio Samaras (actuel Premier Ministre), Evangélos Vénizélos (Président du PASOK) et Alexis Tsipras (Pdt du Parti d'extrême gauche Syriza)

Reste que l’on peut raisonnablement comprendre que l’Allemagne puisse s’agacer d’une situation grecque que l’on croyait réglée avec un gouvernement Papademos qui tenait plutôt bien sa barre et qui s’est brusquement dégradée avec les élections législatives. Depuis le 6 mai, date plutôt joyeuse pour la France, la guerre du Péloponèse repart de plus belle avec des chutes de gouvernements en série et un système qui manifeste les pires travers des régimes parlementaires. Il a fallu deux scrutins (à un tour…) pour donner une majorité bancale à un gouvernement, tenant en haleine le monde entier pendant un plus d’un mois ! Au lieu des coupes sombres dans les salaires des fonctionnaires ou les pensions, on aurait pu réfléchir à fiscaliser les catégories ou organisations qui sont actuellement exonérées… Au lieu de poursuivre une politique militaire qui absorbe un pourcentage de PIB excessif on pourrait réfléchir à faire les réformes organisationnelles exigée par la situation faillite ou de quasi-faillite de l’Etat grec. Il faut dire aux grecs, que cela ne peut continuer comme ça. Qu’ils doivent faire ces choix décisifs. Il y a probablement des réformes institutionnelles à mettre en oeuvre en Grèce. Le système proportionnel à un tour a des effets catastrophique. Une cure de système majoritaire, à l’épreuve duquel les socialistes se sont formés dans la Vè République, leur ferait peut-être du bien. Un rajeunissement de la classe politique aussi. Les pays d’Europe centrale et orientale nous donnent une leçon en cette matière : ces pays ont amené de nouvelles générations aux commandes. Mais la solution est aussi économique. Et là, sans de grands projets européens, sans une remise à flots de l’économie grecque, l’Europe maintiendra un système de perfusion (qui peut tenir longtemps…) en échange d’une rigueur économique imposée, dispositif qui a montré ses limites après trois ans.

Une insuffisante « stratégie de la perfusion » qui doit déboucher sur un compromis entre la vision conservatrice Merkelienne et la vision keynesienne Hollandienne.

La « Troïka » (Péres-Troïka, souvenez-vous…) tient en effet la Grèce sous perfusion avec plusieurs centaines de milliards de garanties et quelques milliards libérés au compte-goutte. Parallèlement à cela, les banques européennes ont été « renflouées » (le terme n’est pas injuste) par la BCE à hauteur de 1020 milliards d’euros avec les deux LTRO. Il faut aussi relever que l’UE a formellement mis 100 milliards sur la table pour renflouer le système bancaire espagnol qui n’en demande pas tant (62Md€ seulement). On est également prêt à mettre 10 milliards pour renflouer les banques chypriotes ayant subi des pertes sur la dette grecque.

Pourtant, du point de vue des marchés financiers, toutes ces mesures ne sont pas suffisantes. Tous ces systèmes de garanties croisées ne sont jamais suffisant pour répondre à la soif de ventes à découvert de titres européens. Pourquoi ? Parce que rien n’est jamais suffisant dans la guerre informationnelle pour les marchés financiers dès lors que l’existence même de l’UE est mise en cause dans les pays extra-européens par les divergences économiques asymétriques et par l’incapacité à assumer une gouvernance économique pour la première zone économique mondiale.  Là encore, la logique intergouvernementale couplée avec une vision européenne « faible » ou conservatrice et où le principal acteur se refuse à s’engager dans un processus de créances communes et/ou de gouvernance économique fédéralisée, joue un rôle important dans l’échec européen à présenter une image unie et souveraine dans le monde.

Ce qui a été vu pour les gouvernements nationaux conservateurs comme la garantie de garder en main le processus européen (ou le non-processus) conduit aujourd’hui à la difficulté que nous connaissons aujourd’hui, notamment en situation de clivage droite-gauche au sommet des Institutions européennes, situation de  « cohabitation  intergouvernementale » qui structurera, du moins jusqu’en septembre 2013, toute la situation institutionnelle européenne. On peut tâcher néanmoins de faire confiance aux sherpas franco-allemands pour trouver des compromis techniques voire politique qui parviendront à combiner les divers mécanismes voulus par les uns et les autres : la poursuite de l’aide aux pays en difficulté en échange de l’Europe politique selon la « vision Merkelienne ». L’abandon des euro-bonds à court terme et la poursuite des efforts de diminution des déficits en échange d’un plan de relance budgétaire européen.

L’Europe demandée par Mme Merkel est celle d’une Europe à deux vitesses : les Etats en difficulté doivent transférer leurs compétences économiques pour bénéficier des soutiens qu’elle accepte de mettre en commun avec d’autres (tant aux travers des garanties dans des Fonds de secours type MES, qu’éventuellement d’un système de créance commune européenne). Le Pacte budgétaire de la fin 2011, pas encore ratifié en Allemagne, présenté comme un accord historique de dernière chance et comme un pré-requis dans la stratégie de négociation allemande pour toute étape supplémentaire, ne semble n’avoir été qu’un accord temporaire destiné à montrer la force du couple franco-allemand dans le contexte de l’élection présidentielle française avec l’achèvement que l’on sait. Il est très incertain qu’Angela Merkel ne parvienne à trouver la majorité des 2/3 nécessaire pour obtenir sa ratification.

François Hollande, de son côté, demande 130 milliards pour des projets, au travers des Fonds Structurels, au travers d’une augmentation de capital de la BEI. en plus des diverses centaines de milliards déjà mis sur la table sous forme de garanties dans le FESF et bientôt le MES (à hauteur de 700 Md€ libérés sur 5 ans), ainsi que dans les milliards injectées sois diverses formes par la BCE en direction du système bancaire. C’est 1% du PIB européen. C’est à peu près le budget de l’UE. D’ailleurs, 80 Md€ capitalisés sont « non utilisés par l’UE ». On fait les fonds de tiroir, mais il est vrai que mettre les projets avant les banques, et passer par un levier budgétaire européen, serait séduisant. Jean-Marc Ayrault, abandonnant à court terme les euro-obligations (point d’achoppement avec l’Allemagne), montre que la position française est souple, et capable de s’adapter, à condition de l’esprit de la stratégie soit celle de l’intelligence des projets, et non l’alimentation d’une finance gloutonne. Pendant ce temps, régulièrement, Pierre Moscovici réaffirmera les objectifs de déficit. Les symboles de modération budgétaire sont régulièrement répétés cependant que les excès du système antérieur sont mis au jour.

On est donc suspendu aux négociations européennes, qui aboutiront on l’espère à un compromis complexe mais que l’on espère entier. De nombreuses solutions intermédiaires sont possibles :

Acceptation du pacte budgétaire par la France, poursuite des efforts. Mise de côté des euro-bonds. Poursuite plus généreuse de la perfusion des « maillons de la chaîne en difficultés. Lancement des 130 milliards de relance. Des compromis parallèles pourraient être trouvés pour rapprocher les positions : sur l’Union bancaire et financière, sur l’union fiscale avec une convergence des assiettes d’imposition des entreprises. Des accords pourraient également, enfin, intervenir sur des régulations financières nouvelles (TTF ou régulation du HFT). Les idéalistes comme moi diraient en outre qu’il faudrait envisager une annulation d’une partie de la dette grecque détenue par des bailleurs publics, comme cela a été fait, à la demande légitime et parfaitement fondée de l’Allemagne de demander l’annulation volontaire par le secteur privé. Par ce PSI, on a annulé 50% de la dette souveraine grecque détenue par des acteurs privés (les LTRO, dans ce contexte a permis de lisser les effets du PSI et d’inciter les acteurs à une juste évaluation de l’utilité « d’apporter à l’offre » du PSI leurs titres de dette grecque, ce qu’ils ont globalement fait). Autre possibilité, que l’Allemagne accepte une réflexion sur divers systèmes d’euro-créances, et qu’elle pose pour l’avenir ses conditions actuelles pour un tel système. En l’état, on peut comprendre qu’Angela Merkel refuse de garantir la création de dettes d’autres Etats sans qu’elle ait la garantie que personne ne puisse aller au-delà de ses possibilités. Ce faisant, Angela Merkel imprime une marque dans la droite ligne d’une Europe pilotée par les intérêts nationaux avant les intérêts européens, et il se pourrait bien qu’ils aillent en conséquence à l’encontre des intérêts mondiaux : en effet, faute d’un accord, le monde entier, déjà agacé par les blocages liés à des positions trop farouches visibles autour du dernier G20, risquerait d’ôter encore un peu du crédit qu’il porte à l’Union européenne, première zone économique mondiale.

Cette dernière a toutes ses Institutions fondées sur la Démocratie, un régime inventé par des hommes de lois et des philosophes grecs il y a 2500 ans et qui s’est imposé comme modèle politique dans le monde au cours des deux derniers siècles. La Démocratie est d’abord et avant tout acceptation des différences. Dans cette perspective, si les valeurs démocratiques d’écoute et de respect de l’autre structurent la dynamique qu’adopteront François Hollande, Angela Merkel, les Chefs d’Etats européens et leurs sherpas dans l’amicale et franche négociation qui aura lieu cette fin de semaine, il n’y a pas lieu de croire qu’ils ne parviennent pas à trouver de nombreux terrains d’entente. Que, sans même qu’une résolution définitive n’ait lieu à court terme sur le problème grec, un plan global soit élaboré qui permette de concilier les diverses propositions sur la table et aboutisse à maintenir à flot l’ensemble des acteurs en difficulté, que la chaîne d’interdépendance montre qu' »elle tient » et que les anticipations puissent redevenir favorables et initient un nouveau cercle vertueux de confiance économique.

 

Grégory Chidiac

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