Le nouveau couple franco-allemand Hollande Merkel : entre divergences originelles et compromis obligatoire (mai 2012 – septembre 2013)

Du constat affiché par Angela Merkel sur les différentiels de résultats économiques entre l’Allemagne et ses partenaires à l’utilisation du terme de « médiocrité » pour qualifier des mesures suggérées par divers partenaires européens au cours d’un discours devant des chefs d’entreprises, les oreilles ont sifflé dans les chancelleries européennes. Le raidissement d’Angela Merkel de ces dernier jours est inquiétant, même si ses prises de positions offensives bien que pas encore offensantes, ont en grande partie répondu à des nécessités de politique intérieure. Il s’agissait en effet de rassurer son électorat et de répondre aux sondages allemands qui montrent qu’une majorité d’interrogés ne veulent pas payer plus pour résoudre les problèmes des pays en difficulté. Assurément, par cet échange de tirs, Angela Merkel veut qu’on se le dise : « l’Allemagne ne paiera pas« .

Il y a que l’Allemagne se targue d’être le pays générant le plus de croissance « post-austérité » (+3% en 2011), celui qui a les meilleurs chiffres à l’export (150 Md€ d’excédent commercial) et le plus faible taux de chômage (moins de 7%). Ces résultats sont liés d’abord sur l’expertise industrielle allemande, sa spécialisation dans le haut de gamme, ensuite sur les réformes structurelles  du marché du travail mises en oeuvre au début de la décennie par le gouvernement Schroeder et qui ont permis une moindre augmentation du coût du travail sur les 10 dernières années, aboutissant à un différentiel de 10 à 15% en 2011. Mais ce ne sont pas seules secret du succès allemand : ce pays a su saisir l’opportunité ouverte par sa situation de pont stratégique entre l’Europe de l’Est – notamment la Pologne qui connaît une forte croissance économique – et ses exports de produits finis en jouant sur les différentiels salariaux et monétaires faisant les beaux jours d’une partie de l’industrie allemande qui a parfaitement disposé de cette « Chine d’à côté », dans un renouveau de la politique de Mitteleuropa qui a caractérisé une bonne partie de l’histoire et des problématiques géopolitiques du Saint-empire Romain Germanique puis de l’Allemagne contemporaine. N’oublions jamais que la Prusse dont est issue l’Allemagne contemporaine est au Nord de l’actuelle Pologne !

Concernant le couple Angela Merkel-François Hollande lui-même, la situation par rapport à celle du précédent quinquennat a profondément évolué.

Avant, avec Nicolas Sarkozy, sur le plan politique et aussi sur celui de la vision économique, l’on se comprenait entre conservateurs. Nicolas Sarkozy agaçait Angela Merkel, comme tout le monde, pour son comportement, mais le comportement, après tout… Sur le plan politique, Nicolas ne faisait pas le difficile, il voulait avancer, et si pour cela la position de son adversaire était divergente à la sienne, il était prêt à céder tant que l’on pouvait dire qu’on avait trouvé là « l’accord de la dernière chance » (une forme de « syndrôme de superman » médiatico-politique). Il y en a eu de si innombrables…

Ce qui est saisissant par ailleurs dans la situation allemande d’aujourd’hui, c’est que l’on constate tout au contraire des « heures les plus sombres de leur histoire », tout au contraire d’une volonté de domination, une volonté de retrait, de dégagement des responsabilités politiques qui siéent à sa position de moteur économique de l’Europe, devant une nécessité appelée par tous les pays du monde, d’un vaste plan de relance européen.

Ce qui gène Angela Merkel, c’est que là, il y a une véritable vision de politique économique : Angela Merkel incarne une vision très conservatrice et orthodoxe économiquement, classiciste, basiquement libérale et anti-interventionniste, un « consensus du boutiquier souabe ou bavarois », en référence au consensus de Washington des années 90. Elle est mal à l’aise avec cette avancée keynésienne dans le débat européen, qui contrevient aux principes de la pensée économique allemande, orthodoxement monétariste et de la plus austère rigueur budgétaire (idem pour le budget européen) et refusant de s’engager  vers et/ou d’assumer une Europe des transferts ; Ou au mieux elle laisse entrevoir la possibilité d’avancée à l’avenir à condition que les Etats partenaires aient démontré sur plusieurs années leur respect d’une austérité budgétaire considérée comme l’horizon indépassable de la politique économique. Mais au-delà de l’agacement, Ce qu’Angela Merkel craint, c’est qu’elle sait que cette vision économique plus keynésienne, cette Europe des transferts, est propre aujourd’hui politiquement, à convaincre plus d’Etats de la zone euro. Et le tour d’Europe effectué par François Hollande est une façon de s’appuyer sur la diversité géographique et politique de l’UE et de la zone euro pour peser dans le débat européen, au sein des institutions européennes et dans le processus intergouvernemental courant qui préside à l’Europe post-non à la constitution européenne. Cette prégnance des  mécanismes intergouvernementaux sur la scène européenne est montée en puissance depuis  « les Traités difficiles » d’Amsterdam et de Nice et plus encore depuis le non à la constitution européenne, en France. Ce, après les grandes heures de l’espérance communautaire portée par la période delorienne marquée par l’Acte Unique, le Traité de Maastricht, les élargissements, et l’abondante créativité juridique de l’ancienne CJCE, aujourd’hui renommée CJUE. 

-> Le plan d’Europe duale proposée par Angela Merkel, qui concerne les modalités d’accès aux marchés du crédit pour les Etats de la zone euro en difficulté, est symptomatique de cette affirmation en retrait d’une prédominance allemande. Ce plan permettrait aux Etats en difficulté d’utiliser des euro-bonds, à partir d’une stratégie annuelle de recours au besoin de financement qui serait décidée de concert entre Etats membres de la zone euro. Ceci revient, vous l’aurez compris à un transfert de souveraineté sur la gestion de l’endettement pour les pays ayant recours à ce mécanisme, le plan annuel de financement devenant décidé de concert entre les Institutions européennes et les Etats membres.

Ce « système de financement européen des Etats en difficulté » ne concernerait évidemment pas l’Allemagne, la France et tous les Etats de la zone euro qui peuvent eux-même gérer leur recours au financement. L’Allemagne conditionne tout usage d’un circuit de financement européen à un nouveau transfert de souveraineté forcé, et après les preuves de retour dans les clous budgétaires. Quelque part, l’on peut comprendre cette volonté de définir en amont la stratégie de financement. Il n’est pas anormal que l’Allemagne pose des garde-fous. Et sur ce point on ne peut manquer de se rappeler que c’est l’Allemagne qui avait en partie privé d’effet les bornes du pacte de stabilité et de croissance, autour des années 2003-2006. Certes, tout passera à l’arrivée par le compromis et il serait opportun d’opérer une transaction sur la mise en place d’une licence bancaire, soit pour le FESF, soit pour le MES dans le cadre de la mise en place de cette « Agence France Trésor » européenne, accompagnée du processus .

Une telle évolution irait naturellement de pair avec une Union bancaire et financière, c’est à dire une réglementation et un encadrement juridique européens, comme il existe déjà , par exemple, dans le domaines des marchés financiers (Directives prospectus, MIF ou OPA). Cette idée d’une union bancaire et financière reste bien incertaine : l’Association des banques allemandes s’étant prononcé dessus défavorablement dessus, du moins pas avant de nombreuses années ; les banques allemandes, tout comme leur gouvernement et d’autres pouvoirs publics allemands ne veulent se voir imposé des réglementations supplémentaires « à cause » des autres banques européennes. Autre exemple de ce « coup de frein » à l’avancée européenne en Allemagne, la Cour Constitutionnelle de Karlsrue a d’ailleurs elle-même posé des limites à l’application du Droit européen dans le droit Allemand, estimant toujours que le droit européen est de rang inférieur à la Loi Fondamentale allemande. La Bundesbank, de la même façon, milite au sein du SEBC (système européen de banques centrales) et des instances de la BCE pour le maintien de cette stratégie allemande au niveau européen. En ce domaine cependant, elle a du faire à deux reprises des concessions : d’abord sur le rachat de dette souveraine sur le marché secondaire, en « ultra-dernier ressort », et ensuite les deux LTRO, qui constituent désormais un « précédent sans précédent ». Le tenants de cette nouvelle ligne monétaire ont néanmoins du largement donner des gages à la « Buba », la Bundesbank, avec un jeu des taux directeurs plus rigoureux (augmentation des taux en 2010 avant de lancer les opérations de rachat de dette souveraine ; stabilité du taux à 1% suite aux deux LTRO en 2012 et peut-être dans la perspective de relancer une nouvelle série de rachat de dette souveraine dans les mois qui viennent).

D’autres signes ont eu lieu sur cet agacement allemand : un grand professeur, Markus Kerber, s’est énervé en direct au cours d’une émission de France 24 avec ses interlocuteurs français, en affichant un agacement maximal devant la situation des pays du Sud et sur la position française qui voudrait aller dans leur sens. Angela Merkel est agacée du fait que la France lui ait changé d’interlocuteur. Ce professeur milite pour un abaissement du niveau d’engagement de l’Allemagne d’une Europe qui ne lui apparaît « déséspérément pas assez allemande ».

Alors certes, nous le comprenons bien. L’Allemagne est agacée. Angela Merkel soutenait Nicolas Sarkozy, on pouvait de ce point de vue s’y attendre. Agacée que nous osions demander une résolution à court terme de la situation qui est minée depuis trop de mois, trop d’année maintenant. Agacée aussi, semble-t-il, du fait que François Hollande rencontre les principaux dirigeants du SPD dans le cadre de ses consultations multilatérales en Europe. Agacée, au final, que l’Allemagne qui s’en sorte bien soit sommée de s’orienter vers une Europe des transferts. L’Europe, première économie mondiale (avec un PIB de 17 000 milliards de dollars par an), est parfaitement capable de surmonter le problème. Le blocage  est décisionnel et vient de ceux qui ont réussi, les fourmis. La Cigale est la Fourmi est la fable éternelle de toute cette histoire. Les cigales d’Europe du Sud peuvent-elles blâmer les fourmis Allemandes ? difficilement bien-sur.

Sauf que. Sauf que d’abord l’Allemagne paiera encore plus cher une éventuelle désagrégation de la zone euro sous l’effet des conséquences de cet « agacement transitoire ». Sauf que l’Allemagne fait toujours 65% de ses exportations au sein de la zone euro. Sauf que l’Allemagne pâtira elle aussi d’une démonstration prolongée d’une incapacité politique de la zone Europe et de l’UE à faire face à une crise qu’elle peut économiquement formellement résoudre. Sauf que l’Allemagne a largement profité de l’euro fort, qui a accentué l’avantage que lui procure sa forte spécialisation technique et sa compétitivité-produit, en empêchant tout usage de la compétitivité-prix. L’euro a de ce point de vue parfaitement joué son rôle dans la stratégie allemande en éliminant toute possibilité même subsidiaire, de recourir, pour ses voisins, à des politiques de passagers clandestins monétaires par de successives dévaluations compétitives. Sauf qu’enfin, les multiples plans de rigueur n’ont pas démontré leur efficacité dans le retour d’une croissance qui permettrait de combler les déficit des Etats en difficulté, et qu’il est peut-être temps de remettre en question une stratégie qui a montré ses limites.

Alors au total, il faut laisser passer ces bourrasques, poursuivre le dialogue comme si ces propos n’avaient pas été tenus et surtout parvenir à des accords qui amènent l’Europe vers un nouveau pas fédéraliste fondé sur un nouveau compromis qui surmonte les carences originelles de l’Union Economique et Monétaire.

Grégory Chidiac

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