Et pour quelques électeurs de plus – le surf eurosceptique de Nicolas Sarkozy : remise en cause des accords de Schengen, sortie sur une modification du rôle de la BCE peu appréciée en Allemagne et à contre-courant de l’actualité monétaire (LTRO)

Nicolas Sarkozy se livre à un étrange ballet eurosceptique au cours de cette campagne présidentielle. Le 10 mars, il menaçait les partenaires européens de la France d’une remise en cause des accords de Schengen et de la liberté de circulation des personnes entre les Etats signataires ; le 15 avril, Place de la concorde à Paris, il interpellait l’Allemagne pour modifier le rôle de la BCE, sacrifiant temporairement le couple « Merkozy ».

Nicolas Sarkozy à la Concorde, le 15 avril 2012

Cette sortie sur la BCE, à une semaine du premier tour, est des plus saisissantes. On y verra un côté pile : celui de la réflexion sur la gouvernance économique européenne, technique, ancienne, mais peu au fait de l’actualité ; et un côté face : une sortie peu diplomatique d’abord, peu opportune au regard des évolutions de la politique monétaire ces derniers mois ensuite ; électoraliste enfin, d’un troisième point de vue.

Côté pile, on ne peut que noter que le débat sur le rôle de la Banque Centrale européenne agite les milieux universitaires, politiques, administratifs de toute l’Union et la zone euro depuis les origines de l’Union économique et monétaire, le Traité de Maastricht. J’avais moi-même développé en 2004 un ensemble de mesures visant à modifier le système de gouvernance économique européenne afin d’intégrer la BCE dans un cadre de décision collectif où elle garderait néanmoins son indépendance, mais où elle pourrait intervenir dans l’économie par des opérations de relance monétaire. Et de ce point de vue, si la réforme proposée par Sarkozy est celle qu’appellent depuis des années les économistes français de tous bords, rien de nouveau sous le soleil des propositions. Cela fait des années que de droite comme de gauche en France, nous espérons une évolution du rôle et des statuts de la BCE, non pas pour entraver son indépendance, mais bien pour la faire travailler aux côtés, en partenariat avec les Institutions et les Etats de l’UE, et pour lui permettre d’intervenir avec le même spectre de leviers et de compétences que toutes les banques centrales du monde entier. Le débat sur la gouvernance économique est permanent et en creux dans toute question économique affectant de près ou de loin la zone euro et même l’Union européenne dans son ensemble.

Au cours de l'hyperinflation allemande de 1932, on allait faire son marché avec des brouettes de liasses de billets

Au cours de l'hyperinflation allemande de 1932, on allait faire son marché avec des brouettes de liasses de billets

Les Allemands – les conservateurs allemands encore plus que les autres – ne veulent pas toucher au rôle de la BCE. Échaudés par l’histoire – l’hyperinflation des années 20 – mais aussi porteurs d’intérêts bien compris – l’avantage compétitif de l’Allemagne sur son positionnement industriel est amplifié par l’absence de levier monétaire pour les Etats concurrents à l’export– L’Allemagne a tout intérêt à maintenir l’euro fort pour empêcher que la compétitivité prix ne puisse contester son leadership économique flagrant sur la zone euro (3% de croissance, 150Md€ d’excédent, taux de chômage au plus bas).

Mario Draghi et Jean-Claude Trichet

Mais malgré ce leadership, les Allemands ne sont pas parvenus à empêcher à l’arrivée, 11 ans après le lancement de l’euro fiduciaire et devant l’imminence d’une crise interbancaire, qu’un nouveau Président de la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi, modifie drastiquement la politique de la BCE en jouant clairement un rôle de prêteur en dernier ressort qui lui faisait jusque là défaut. Rôle qu’elle avait d’ailleurs déjà, timidement commencé à jouer sous Jean-Claude Trichet en achetant des titres de dette souveraine sur le marché secondaire. Mais à rebours, il faut noter que sans son indépendance au cours des 11 premières années, la marge de manœuvre aurait aujourd’hui été largement diminuée. en conséquence, l’indépendance de la BCE ne me paraît pas en soi poser de problème, dès lors qu’elle sait, dans les moment exceptionnels, infléchir sa position et transgresser le surmoi monétaire allemand.

Côté face maintenant.

Le couple Merkozy, un amour-haine...

Il est assez caustique de remarquer que c’est après des dizaines de sommets (dont beaucoup furent « de la dernière chance ») où Nicolas Sarkozy avait tous ces Chefs d’Etats devant lui et resta silencieux sur ce sujet qu’est intervenue cette interpellation à l’Allemagne, en pleine campagne électorale. Cette sortie fut d’abord diplomatiquement peu appropriée. Aller ouvertement interpeller Angela Merkel en période de campagne, c’est prendre le couple franco-allemand en otage d’une stratégie électorale ; c’est contraindre notre partenaire à une immixtion dans le débat interne. C’est aussi obscène que de prendre un malin plaisir à inviter des amis pour départager des scènes de ménage.

Naturellement, il ne doutait aucunement recevoir des louanges chez nos partenaires. Car il s’agissait d’abord et avant tout par cette sortie, comme pour celle sur une éventuelle renégociation des accords de Schengen, de surfer sur le courant eurosceptique, et de tâcher d’y capter quelques voix nécessaires au premier tour pour relancer une dynamique de campagne qui « n’imprime désespérément pas ».

Cet euroscepticisme est peut-être le trait le plus latent et le plus marquant dans cette campagne présidentielle de 2012. En vérité, à part François Hollande, aucun des 8 autres candidats n’a en effet résisté à la tentation du rejet des responsabilités de la crise sur l’Union européenne.

Ensuite, cette sortie apparaît peu compréhensible économiquement, et peu opportune au regard de l’agenda, au regard de l’actualité monétaire et des vastes évolutions de politique de taux et d’intervention de la BCE ces derniers mois.

Comme expliqué et développé dans un article antérieur, la BCE vient de réaliser deux vastes opérations de refinancement des banques (LTRO) à hauteur de 1020 milliards d’euros. Elle vient donc d’intervenir au premier chef dans l’économie pour relancer l’activité. Il me paraît donc complètement inopportun de demander à ce moment précis une révision du rôle de la BCE alors que celle-ci vient justement de profondément modifier de facto sa ligne de conduite. Elle a en outre comme dit plus haut à maintes reprises dès 2010 et plus en core en 2011 racheté des titres de dette souveraine mise en difficulté sur le marché obligataire. Elle a d’ailleurs pu réduire ces rachats dès lors que les effets du LTRO ont permis d’assouplir jusqu’à la fin du mois de mars les dettes de l’Italie et de l’Espagne par le simple jeu du rachat de dette souveraine par les acteurs bancaires et  financiers.

Dans cette perspective, une négociation sur ce sujet eut été opportune dès (ou avant) le début de la crise de 2008, intervient alors même que la BCE a montré que dans la pratique, elle savait faire primer les impératifs de la réalité d’une crise financière et interbancaire sur les injonctions normatives des traités. Mais la vérité est que chacun sait qu’il est extrêmement peu probable de parvenir à modifier les traités en ce sens, avec une zone euro à 17 Etats membres et une Union européenne à 27 Etats membres. Les procédures de révision des Traités impose une unanimité, soit au niveau du texte final, soit au niveau du passage aux « clauses-passerelles », des clauses de révision simplifiées sur des points particuliers des Traités.

Au total, Sarkozy a quelque peu loupé son coup. Ouvrir subitement une querelle technique avec l’Allemagne à ce moment précis sur ce sujet précis me paraît complètement à côté du sujet prioritaire concernant l’UE, quand bien même cette question technique que tout le monde appelle de ses voeux hors d’Allemagne depuis 10 ans eut été utile au moment de la crise financière de 2008. Et ce sujet prioritaire, celui sur lequel un Nicolas Sarkozy bien avisé aurait pu viser juste, c’est celui des euro-bonds d’un côté et celui de la politique de croissance européenne de l’autre, c’est bien plus sur la question des euro-bonds qu’il aurait pu, qu’il aurait du lancer le débat et ce, dès les sommets de la fin de 2011, où Nicolas Sarkozy, quémandant le soutien d’Angela Merkel dans sa campagne présidentielle a, pardonnez-moi l’expression, baissé sa culotte sur ce sujet primordial. Ces euro-bonds, associés à une politique de grands investissements à l’échelle européenne, c’est justement là le grand absent des plans européens successifs des derniers mois. Et c’est aussi le grand absent du plan de relance européen, car sur les 1020 milliards d’euros injectés dans la machine bancaire et financière par la BCE, plus de 750 milliards dorment actuellement dans des comptes de banques à la banque centrale, dits « facilité de dépôt à 24H à 0,25% ». Autrement dit, tout cet argent banque centrale n’a, 1 mois et demi après le second volet du LTRO, tout simplement pas trouvé preneur. Et c’est justement ça que l’on attendrait de nos décideurs politiques et bien sur des entrepreneurs et chefs d’entreprises : de mettre  des projets en face de tout cet argent « ligne de compte ». Dans l’attente de ces projets, il ne faudrait pas que cette montagne d’argent ne serve pas à alimenter des bulles spéculatives ou sectorielles. Les banques ont donc la double responsabilité (volée ?) d’injecter cet argent dans l’économie réelle d’une part, et de ne pas sombrer dans « l’argent pas cher » qui alimenterait des augmentations sectorielles et excessives des prix des actifs au regard des capacités et du niveau de production réel de biens et de services, autrement dit de l’inflation et des phénomènes de bulles ou de surrallocations sectorielles d’investissements.

Un homme d’Etat réfléchi aurait d’autre part mieux mûri son opération : quitte à bousculer un partenaire, autant le faire en temps et en heure (au cours des bons sommets, dans les bonnes négociations et pas après que l’Institution concernée ait agi dans le sens attendu par ces propositions) sur les bons sujets (les euro-bonds et une politique de croissance et de grands projets européens) et avec un peu plus de tact diplomatique.

Mais l’objectif n’est-il pas, au total, de surfer sur la tendance eurosceptique, comme une dernière embardée de campagne, un « barouf d’honneur » comme Libé a pu le dire en Une, où l’on mise le tout pour le tout sans vraiment savoir si l’on pourra suivre derrière ? Cette sortie n’est-elle pas également l’indice, à nouveau, d’une carence certaine dans la connaissance économique et technique du candidat Sarkozy ? Mélanie Delattre et Emmanuel Lévy décriront dans leur récent ouvrage « Un quinquennat à 500 Milliards € » en effet notre candidat-Président comme ayant une culture économique schizophrénique, plus dirigée par ses stratégies médiatiques et politiques successives et souvent contradictoires que par quelque cohérence d’ensemble ni par quelque rapport avec la réalité des besoins économique de notre pays. Leur analyse de 5 ans de politique fiscale  peut facilement être reliée avec cette sortie du Président candidat, sortie diplomatiquement mal préparée, inopportune d’un point de vue de l’évolution monétaire et surtout économiquement à côté du véritable problème : celui de la croissance, des projets d’investissement, d’innovation, d’infrastructures, de compétences, de développement, à mettre en face de l’argent papier que produit improductivement la BCE.

 

 

Ce contenu a été publié dans Actualité juridique, Actualité politique, Economie, Magazine étudiant, Relations internationales et géopolitique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire