Révolution en Egypte – Acte II ou pétard mouillé ?

Retour sur le départ d’Osni Moubarak. A moment là, il était de bon ton d’estimer que les choses étaient « accomplies » et j’étais légèrement dubitatif. Le départ de Moubarak et cette focalisation sur la seule personnalité du dirigeant ne pouvait suffire à mes yeux à emporter un véritable changement de régime, comme ça a pu être le cas par la suite en Tunisie, où les élections ont été régulièrement organisées, et en Libye où nous avons eu droit à une véritable substitution de régime par la guerre. Cela ne pouvait durer et il semble bien que le peuple égyptien (du moins celui du Caire pour le moment – la clef de ce second mouvement réside dans l’extension ou non du mouvement) ait, après une première phase d’euphorie, compris que le mouvement s’était arrêté avant que le basculement ne soit suffisamment important pour réellement modifier la donne.

Osni Moubarak

En effet, les militaires n’ayant pas tenu leur promesse céder le pouvoir aux civils au bout de 6 mois, le manège de la place Tahrir a repris, mais avec cette fois une encore plus grande détermination des manifestants, mieux préparés aux chocs (ils sont équipés de protections), et mieux organisés, sans qu’il y ait pour autant de domination politique sur leur mouvement. C’est un mouvement très populaire, voire populiste, très spontané et très déterminé, où d’ailleurs les frères musulmans ne s’imposent pas.

Manifestation monstre place Tahrir

Manifestation monstre place Tahrir

Le peuple du Caire a subitement décidé de remettre la démission de leurs dirigeants, militaires cette fois (mais Moubarak est également, originellement, un militaire de l’armée de l’air), à l’ordre du jour. D’ailleurs, à voir la réaction du pouvoir politique, nous retrouvons là une forme de « légitimité insurrectionnelle » au plus pur sens utilisé par Pierre Rosanvallon dans « La légitimité démocratique » comme forme embryonnaire, immature, des légitimités démocratiques.Ce qui a renforcé leur volonté, c’est l’usage de la violence par les forces de la police anti-émeute, tout comme elle a suscité de nouvelles vocations pour le mouvement Occupy Wall Street aux Etats-Unis. En recommençant à tirer sur la foule, se comportant donc exactement comme le régime antérieur (on ne parle pas encore « d’Ancien régime »), et en rompant le pacte qui liait le Peuple à l’armée (« le peuple et l’armée ne forment qu’une seule main » scandait les manifestants en mars), cette dernière a très mal jaugé la situation qui lui retourne au visage comme un boomerang. On sent d’ailleurs le général Tantaoui fébrile, car c’est lui (ou son élimination), qui devient l’objet même de cette seconde révolution.

Le Maréchal Tantaoui

Le Maréchal Tantaoui

Les militaires hésitent : d’un côté ils font régner la violence sur le terrain, croyant « maîtriser » le mouvement, mais l’irritant et l’excitant, en fait. De l’autre, ils viennent de promettre des présidentielles pour juin prochain. Ils ont même un temps héisté à organiser un référendum pour transmettre « immédiatement » le pouvoir aux civils (« si le peuple le demande », a dit Tantaoui dans son allocution). Cela a probablement visé à susciter un espoir endormant chez les manifestants qui leur permettrait de gagner du temps, et surtout du terrain. On est bien dans le cadre de guérillas et de contre-guérillas urbaines de fait, et il s’agit toujours dans ces contextes de guerres irrégulières « de gagner les esprits et les coeurs » tout en utilisant la force sur le noyau dur. Après cette phase d’usage de la force, l’armée s’est excusée pour la quarantaine de morts qu’ils ont provoqué, au moyen d’armes anti-émeutes utilisées de façon disproportionnées, quand les forces de police ne tiraient pas tout simplement sur la foule. Les élections législatives promises arrivaient pourtant, calmant relativement le jeu en le déportant vers la légitimité légale-rationnelle des urnes. Légale-rationnelle est un bien grand mot, quand on sait que les frères musulmans sont la seule force politique suffisamment organisée et structurée pour réaliser un résultat leur permettant de construire une majorité (40% des voix, aux premières estimations). Et derrière les frères musulmans, ce sont les salfistes du parti Al-Nour, qui réalise 20%. Les libéraux, insuffisamment connus, ne parviennent pas à peser sur une situation révolutionnaire qui ne correspond pas à leur logiciel d’action et face à laquelle ils restent hésitants. Mohammed El-Baradei, ancien secrétaire général de l’AIEA, qui s’est illustré lors de la polémique sur les fausses armes de destruction massive irakiennes (et aussi sur la question du nucléaire iranien), incarne l’espoir des démocrates et de la communauté internationale pour ls prochaines présidentielles, mais il ne dispose pas d’une organisation structurée lui permettant de peser sur les législatives et de s’imposer dans l’espace public égyptien. Il ne reste aux démocrates qu’à compter, un peu idéalistes, sur les manifestants de la place tahrir pour incarner une résistance face aux militaires et aux mouvements religieux, sans qu’ils ne parviennent à s’imposer au ventre mou électoral égyptien.

Hélas, les conséquences économiques négatives de ce nouveau soubresaut certes utile, sont importantes. L’économie égyptienne connaît de graves difficultés, autant par contagion des problèmes économiques mondiaux actuels (Les Etats-Unis et l’UE étant ses premiers partenaires commerciaux) que du fait d’une dynamique domestique encore difficile, dans la foulée de la première révolution (d’où l’importance de régler le plus rapidement possible les problèmes politiques afin de pouvoir relancer la machine économique). L’économie égyptienne, très dépendante du tourisme (plus de 7% du PIB) connaît évidemment un gap de recettes important en ces temps de crise politique. Causant par contagion chômage très important et croissance amoindrie. L’état de la bourse égyptienne connaît le plus fort recul par rapport à toutes les autres places mondiales. Et dans cette perspective, il est certain qu’en « repartant pour un tour », l’Egypte ne va pas arranger les choses.

Reste que l’on ne voit pas bien quelle solution pourrait être trouvée en urgence. Les frères musulmans sont évidemment aux portes du pouvoir. Les élections égyptiennes de décembre devraient normalement – même si rien n’est jamais sur en matière de révolution – appaiser les tensions. Les manifestants de la place Tahrir et d’ailleurs feraient bien dans cette perspective de s’organiser politiquement s’ils veulent constituer une force civile et politique capable de faire face à l’étau qui l’enserre, entre le pouvoir militaire et le pouvoir religieux.

Ces élections ont comme prévu mis les Frères musulmans en tête, avec une forte participation. Pour beaucoup, c’est la première fois qu’ils votaient librement. On retrouve peut-être là un classique de l’Histoire Française où, après une phase révolutionnaire, les conservateur récupèrent le pouvoir dès la première élection : c’est le scénario de 1848, mais aussi celui du début de la troisième République et au total celui, plus allongé, de la Révolution Française qui s’achève dans le bonapartisme.

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