Crise grecque et menace systémique : pour un policy-mix européen (quantitative easing et grand emprunt) – Ce que les citoyens et les marchés attendent des dirigeants européens, actuellement incapables d’être à la hauteur de la situation de la crise financière et économique, contrairement aux Etats-Unis

Evangélos Vénizélos ministre grec de l'économie et des finances

Evangélos Vénizélos ministre grec de l'économie et des finances doit jouer de la plus fine diplomatie pour faire accepter aux autres Etats européens de suivre la Grèce dans ses difficultés d'endettement sans fond, alors que les Etats d'Europe du Nord ne veulent pas accepter de faire un chèque en blanc : la Finlande demandé des garanties, l'Allemagne ralentit le processus et un Ministre hollandais a ouvertement parlé de mise sous tutelle ou exclusion de la Grèce de la zone euro

Face à la complexité de résolution du problème grec – à cause des contradictions entre les objectifs de réduction du déficit et de dette (qui réduisent les dépenses et donc la demande globale) et la nécessité de générer suffisamment de croissance pour obtenir les recettes adéquates – nous entrons dans une période indéterminée d’attaques spéculatives contre la valorisation de nos entreprises et de notre épargne. Faute de croissance (à cause la rigueur), la Grèce ne dispose pas de suffisemment de recettes pour diminuer son déficit, aboutissant à une situation terrible où malgré sa rigueur, elle ne parvient pas à réduire son déficit et son endettement. Un comité d’experts budgétaires européen qui a voulu contrôler l’exacte périmètre de la dette grecque et de la situation budgétaire a plié bagage dès sa première intervention devant la gravité de la situation, et manifestement les désaccords d’analyse qui l’opposait à l’administration grecque. Il est apparu que le déficit public serait proche de 9 % cette année, contre 7,4 % visés. La dette grecque représente aujourd’hui 350 milliards d’euros et que les intérêts font rapidement augmenter par accumulation des « services de la dette ». Cette dynamique toute psychologique peut prendre la forme d’un effet boule-de-neige et l’emballement des marchés depuis cet été suit et aggrave les difficultés originelles. Reste qu’Athènes veut continuer de montrer de l’optimisme, en travaillant sur un plan d’échange avec ses créanciers.

taux d'intérêts européens comparés

taux d'intérêts européens comparés

Expositions des banques européennes à la dette grecque

Expositions des banques européennes à la dette grecque

taux grecs et spreads avec le Bund allemand

Les taux grecs à 10 ans et leur spread avec le Bund allemand

Les marges de manoeuvres de la politique budgétaire grecque sont ainsi réduites au minimum, et le FESF, utile pour éviter les problèmes de liquidité à court terme, ne résoud pas le problème de fond et la création continue de cette dette. Un défaut grec aurait un effet systémique, et comme les acteurs financiers l’anticipent (dans un processus d’auto-réalisation), nous nous en approchons. L’engagement des banques françaises et allemandes sur la dette grecque menace d’être la courroie de transmission du défaut grec aux marchés, avec des pertes àprovisionner difficiles à évaluer, en dépit des stress tests qui avaient eu lieu, et qui s’étaient bien passés pour les banques françaises malgré leur exposition.

Un grand policy-mix européen, prenant la forme d’un grand plan de relance à la fois budgétaire et monétaire est le seul moyen de sauver la situation,face aux retournement brutal des marchés, à tort ou à raison (à tort selon moi mais le mal est fait et il faut gérer les conséquences).

Il n’y a pas de complot contre la zone euro, il y a une « perception » générale, dans les pays anglo-saxons, sur notre incapacité à agir, à avoir une proue au navire europe, un navire qui file vers l’iceberg pendant que les divers personnels du navire se disputent pour savoir qui va s’occuper du service en chambre ! et pendant ce temps, Christine Lagarde continue à faire des annonces alarmistes et vagues fortement contestées par les acteurs concernés, qui montrent qu’elle ne sait ni ce qu’elle dit, ni quel est le sens de sa fonction.

Certes, le FESF a été mis en place, mais il guérit les symptômes mais pas le fond de l’affaire, générant de façon lancinante, depuis plus d’un mois, des paniques à répétitions. Ce n’est pas à un krack auquel nous avons eu affaire, c’est à trois, quatre krack à la suite que nous avons vu se dérouler sous nos yeux impuissants. Carré de kracks. Aussi, il faut que l’Union européenne se ressaisisse d’urgence et que les décideurs européens prennent la mesure du déclassement européen qui gît potentiellement devant cette incapacité à créer de la souveraineté. Nous sommes en état de guerre, et tous les moyens doivent être mis, dans ces circonstances, dans la bataille. Or il se trouve que les européens, face à cette guerre, se comportent exactement comme la France pendant la drôle de guerre (selon le mot de Roland Dorgelès). Ils ne font rien et croient à la ligne Maginot. C’est à un véritable esprit de Munich économique auquel nous assistons.

Le seul moyen d’agir vite et fort est de pousser la BCE à intervenir massivement dans un vaste plan de quantitative easing européen afin de calmer le jeu sur les marchés et susciter un déclic positif propre à relancer la confiance et l’activité en Europe. Pourquoi la BCE ? Parce que c’est la seule banque centrale de premier plan qui, aujourd’hui, dispose des marges de manoeuvre d’action à grande échelle, avec un taux directeur bien supérieur à 0, alors que la Fed a épuisé toutes ses munitions.

D’un autre côté, il faut que l’Union européenne, qui a aujourd’hui un endettement minimal voire nul, intervienne également par le canal budgétaire pour établir un grand plan de relance dans les Etats dits périphériques, qui prendrait la forme de grands travaux intra et transfrontaliers, et assurément, si l’on prend l’exemple de la Grèce, elle en a bien besoin (les infrastructures y sont moindres que dans les autres Etats européens). Ce plan serait gagé par un grand emprunt à la Banque Européenne d’Investissement (pour les pays de l’ouest et à la BERD (pour les payes d’Europe centrale et orientale) sur plusieurs décennies. Il viendrait alimenter 1001 projets dans toute l’Union européenne, et particulièrement dans les pays qui connaissent des retards de développement. C’esttoute une stratégie à recontruire, à relancer.

L’Union européenne doit cesser de se handicaper de la sorte, en se refusant toute action économique, alors que tout les voyants sont revenus au rouge. Il faut agir vite, et fort, afin de lancer un message sur la capacité des européens à résoudre leurs problèmes, au lieu de se maintenir les mains attachées pour de vagues raisons idéologiques (monétarisme notamment, bon en période de croissance, mais pro-cyclique en période de ralentissement).

Aussi, je préconise une modification en urgence du statut et des mandats de la BCE d’un côté, lui permettant d’opérer de véritables plans de relance monétaire, et la levée d’un grand emprunt de l’Union européenne afin de lancer de grands projets européens par le biais du budget européen. Ce faisant, la Grèce pourrait se consacrer à la réduction de son déficit (c’est un point essentiel), tout en ayant un apport de croissance de la part des institutions européennes qui ont très largement les marges de manoeuvres pour agir (et de ce point de vue, la rigueur menée depuis la création de l’euro fut une bonne stratégie pour disposer aujourd’hui de ces marges de manoeuvres). Mais ces marges de manoeuvres ne servent à rien si l’on ne s’en sert pas !

Fort de ces marges, les institutions européennes et la BCE ont le devoir moral et économique de ne pas rester les bras croisés devant cette situation qui menace la pérennité du système économique. Un gouvernement économique, qui prendrait la place de l’ecofin actuel, avec un véritable pouvoir de décision et d’organisation des concertations entre BCE et institutions euroépéennes afin de bâtir les stratégies d’actions économiques des années à venir. Cela fait depuis 2004 que cette proposition d’un gouvernement économique européen est sur la table.

Evidemment, il faudrait agir vite, et au regard des incapacités des dirigeants politiques européens à se mettre d’accord, on ne peut que douter de la possibilité que de telles décisions soient prises, laissant l’Union européenne et ses Etats membres en difficultés continuer à aller à la dérive à cause d’une idéologie de pure rigueur, véritable cancer économique qui aggrave et aggravera à chaque fois les situations de crise économique.

Connaissez-vous Hermann Von Rompuy ?

Hermann Von Rompuy a été choisi pour sa discrétion et son action modérée à un moment où l'UE aurait besoin d'un gouvernail solidement tenu et d'une stratégie déterminée

jean-Claude Trichet, Président de la Banque Centrale Européenne

Jean-Claude Trichet, Président de la Banque Centrale Européenne, ne veut pas s'engager sur la voie d'un plan de relance monétaire, même si la BCE rachète discrètement des obligations d'etats en difficultés financières depuis quelques mois, afin d'assouplir les tensions obligataires sur les émissions de nouveaux titres de dette par ces Etats

Il faut le dire, il y a de quoi être un peu consterné par l’inaction européenne et l’incapacité à se mettre d’accord entre dirigeants. Entre Angela Merkel qui raisonne comme une boutiquière et veut faire des économies de bouts de chandelles, alors qu’il y a le feu chez son voisin et que sa propre maison est menacée, Hermann Von Rompuy, totalement inapte à créer une dynamique au sommet, Barroso, silencieux depuis le début de cette crise… C’est assez lamentable ! A quand des décideurs intelligents, clairvoyants et déterminés à utiliser les leviers de leur pouvoir pour faire quelque chose de positif ? Nous avons un pouvoir grassement rémunéré qui ne se sert pas des leviers socialement utiles qui sont à sa disposition faute de pilote dans l’avion. Jean-Claude Trichet se distingue un peu. Tenant une barre monétariste depuis son entrée en fonction à la BCE afin de donner gage aux milieux allemands dominants, il a commencé très doucement à infléchir l’action de la Banque Centrale européenne depuis le printemps 2011 avec le rachat de titres de dettes italiennes et espagnoles. Reste qu’il se contente dans ses discours de renvoyer la responsabilité aux Etats membres, eux-mêmes incapables de se mettre d’accord sur une stratégie ferme et déterminée. reste qu’il ne modifie pas son taux d’intérêt et ne démontre pas une volonté de lancer une stratégie de soutien à l’économie. De même, les européens ont normalement la main sur leur taux de change, par le biais d’un article du traité qui leur permet de donner, à l’unanimité, un objectif de taux de change à la BCE, une compétence que les Etats-membres n’ont jamais utilisé !

Jurgen Stark

Jurgen Stark, ex-Chief Economist de la BCE, monétariste orthodoxe. C'est l'un des garants de l'euro fort, depuis son origine : artisan de l'euro et négociateur du Pacte de Stabilité au milieu des années 90

Axel Weber

Axel Weber, Président de le Bundesbank et monétariste orthodoxe

Signe néanmoins des tensions que Jean-Claude Trichet crée en intervenant même marginalement pour racheter des obligations souveraines, l’un des Chief Economists de la BCE, Jürgen Stark, a démissionné entraînant le vendredi 9 septembre le CAC 40 dans un quatrième raid baissier en 5 semaines. Démissionnant au milieu de la tempête, officiellement « pour raisons personnelles », mais en réalité pour protester devant l’inflexion assez légère de la BCE, jurgen Stark a démontré combien l’idéologie monétariste anime les économistes de la BCE. Le symbole est fort : nos décideurs et dirigeants démissionnent de leurs responsabilités et plongent l’Union européenne dans la débâcle financière et économique. Axel Weber, Président de la Bundesbank at lui aussi publiquement critiqué à plusieurs reprises depuis plus d’un an les programmes de rachats de dettes souveraine par la BCE (qui s’élève aujourd’hui à 143 milliards d’euros).

Autre entrave à l’action de l’Union européenne : les « clauses de no bail-out » des articles 122 et 125 du traité de fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), qui interdisent à un Etat de reprendre à son compte les engagements d’un autre Etat, rendant apparemment impossible une solidarité européenne. Les Traités organisent une impuissance à laquelle seul plus de fédéralisme européen pourrait, à mon sens, mettre un terme.

Face à cela, le plan de relance de Barack Obama montre que les Etats-Unis, eux, savent disposer de leur souveraineté pour agir en temps et en heure, dans la mesure de leurs disponibilités pour faire face à la crise. Et si, dans la situation présente, la Fed ne peut rien faire car ses taux directeurs sont déjà nuls, c’est le budget qui vient en renfort, avec un plan qui représente plus de 4% du PIB américain. Ce sont en tout 447 Milliards de dollars qui sont mis sur la table, dans un grand plan de relance budgétaire orienté vers l’emploi, et financé par des baisses d’impôts sur l’offre, et de nombreuses mesures d’incitation à l’embauche, accompagnées d’une politique de grands travaux.

Ce plan s’organise comme suit :

240 milliards de cotisations sociales (175 milliards de dollars de cotisations sociales et 65 milliards de baisses de cotisations patronales)

140 milliards de grands travaux (50 milliards pour les autoroutes et les transports divers, 30 milliards pour la modernisation de 35 000 écoles et collèges, le parent pauvre de l’éducation nationale américaine, 35 milliards de dollars de non suppressions de postes dans la fonction publique, plus de 300 000 emplois d’enseignants de policiers et de pompiers concernés). . 15 milliards, enfin, seront investis dans la construction et la rénovation. Une Banque nationale des infrastructures sera créer pour évaluer et financer ces projets (10 Md€)

67 milliards d’incitations à l’embauche (crédits d’impôts à l’embauche sur des jeunes, allocation chômage pour employés précaires et un fond de financement d’association d’aide aux exclus pour 5 milliards).

Hubert Védrine continuer l'histoire

Hubert Védrine, et son ouvrage "Continuer l'Histoire" où il met en garde les européens contre la démission devant les impératifs de la géopolitique et de l'économie mondiale

Les américains démontrent à nouveau, à n’en pas douter, qu’ils savent être au rendez-vous de l’Histoire quand nous, européens sommes, un peu comme le suggère Hubert Védrine depuis une décennie, aveuglés par un a-chronisme mental en géopolitique et une inaction économique auto-organisée, deux tendances européennes, deux handicaps de l’Histoire, qui nous font sortir de l’Histoire (alors même que l’UE a et garde le premier PIB du monde). Confirmant cette analyse face à cette crise qui menace d’être systémique, l’Union européenne apparaît encore une fois comme une armée mexicaine devant cette disposition américaine à agir. Et c’est cette médiocrité, c’est cette incapacité à agir que les marchés « vendent », et amène nos entreprises à être valorisées en deçà de leurs actifs nets comptables !

Toute cette addition d’incompétences, de manques de courage et de vision, ne pourra que favoriser le populisme le plus virulent, dans les mois à venir.


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