Désinformation de guerre : comment le Conseil national de résistance (CNT) libyenne a manipulé les kadhafistes (et les médias occidentaux) pour faciliter la prise de Tripoli

Deux informations nous sont parvenues ces derniers jours, relatives aux conditions par lesquelles s’est déroulée la prise de Tripoli. Il apparaît non seulement que les scènes de liesse sur la Place Verte avaient été tournées ailleurs (à Doha, au Qatar apparemment) et furent donc des faux, mais aussi que les diverses annonces faites ce jour là (notamment la capture de Seïf al Islam et son frère) étaient des mensonges directement orchestrés par le CNT dans le but de déstabiliser les derniers foyers de résistance kadhafiste. Il est vrai que rétrospectivement, on aurait du s’étonner de la rapidité avec laquelle la liesse se serait organisée, au beau milieu des combats. Concluant plusieurs jours où cette info ne fut considérée que comme une rumeur de conspirationnistes notoires, c’est Mustapha Adbeljalil qui confirme d’opération :

Nous avons là un exemple typique de la désinformation utilisée à des fins militaires dans le cadre d’opérations de guerre psychologique visant à démoraliser les forces adverses. C’est une application directe des préceptes de Sun-Tzu qui, dans l’Art de la guerre, mettait, au IVème siècle avant JC dans le contexte des royaumes combattants, l’élément moral et informationnel bien au-dessus du pur rapport de force militaire (numérique et d’armement).

 

Gérard Chaliand

Gérard Chaliand, ancien professeur à l’ENA (1980-1989), puis à l’École supérieure de guerre (1993-1999) est directeur du Centre européen d'étude des conflits

Gérard Chaliand, le spécialiste français des conflits, des questions relatives à la guerre psychologique et auteur de l’excellent livre Les guerres irrégulières perpétue cette tradition intellectuelle qui analyse comment certaines techniques de guerre psychologique remplacent, dans types de conflits particuliers (guérillas, insurrections et contre-insurrections, guerres civiles) ou dans des circonstances particulières de guerre classique, le fusil par la fausse information.

Les médias occidentaux ont suivi, volontairement ou involontairement. D’aucuns, notamment un certain Mahdi Nazemroaya accusent déjà des journalistes sur place d’avoir été encadrés par l’OTAN pour relater ces désinformations stratégiques. On leur laissera le bénéfice du doute, mais aussi celui du soutien aux insurgés, soldats affamés et mal habillés qui n’avaient en horizon que la liberté et l’établissement d’un régime démocratique. Et dans cette perspective de libération, assurément, la fin justifie les moyens. La Révolution française, de ce point de vue, l’a largement démontré.

Si cette tactique a pu faciliter la prise de Tripoli et réduire le coût humain de cette bataille, alors c’était une bonne tactique. Car si une fausse information permet de remplacer un missile ou un bombardement, on ne peut que s’en féliciter. L’Histoire est le Tribunal du monde, et il semble que l’Histoire ait jugé. On ne peut d’ailleurs que se féliciter de cette évolution qui veut qu’avec Internet, ce genre d’opérations tactiques ne restent pas secrètes bien longtemps, contribuant à une meilleure compréhension de l’Histoire en marche. Le risque est qu’à terme, les informations de guerre perdent toute crédibilité.

Ce n’est pas cette « farce » des insurgés, gimmick militaire qui a manifestement montré une efficacité redoutable dans la dispersion et la désorganisation des forces kadhafistes, farce qu’ils ont rapidement admis, qui va leur ôter le soutien d’une majorité des populations occidentales. Cette entorse aux règles ne doit cependant pas se généraliser, et rappelle qu’il faut garder le sens du doute et du contradictoire, en toute circonstance, particulièrement face aux informations en période de guerre, toujours présentées comme objectives et définitives, et souvent battues en brèches quelques heures, quelques jours, ou quelques années après, lorsque des historiens vont ressortir de vieux cadavres des archives.

 


 

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