Dans le collimateur des marchés, la Grèce prend de nouvelles mesures : taxe sur la propriété immobilière et baisse des salaires des élus qui s’ajoutent à de nombreux plans de sauvetage – un transfert de souveraineté de fait à un système financier robotisé, incontrôlable, prédateur, et toujours pas régulé

Mise au banc des accusés par les marchés et par les gouvernements d’Europe du Nord du fait de l’emballement de sa dette, la Grèce veut montrer faire tout son possible pour résorber ses déficits excessifs. Pour preuve, cette nouvelle intervention « surprise » en direct du Ministre des finances grec Evangelos Venizelos, dans laquelle il annonce à son peuple deux nouveaux impôts, des additifs à sa stratégie de sauvetage, destinés à combler les manques à gagner liés au manque de croissance, à l’évasion fiscale et à l’économie informelle, très importante en Grèce.

Evangelos Venizelos, en direct à la télévision nationale, prenant des mesures d'urgence

Evangelos Venizelos, en direct à la télévision nationale, prenant des mesures d'urgence

Il annonce également l’accélération de la mise en oeuvre des mesures déjà décidées dans les plans antérieurs. En l’occurrence, il s’agit de récupérer 2 milliards d’euros afin d’être à nouveau en phase avec les objectifs de réduction du déficit prévus par les divers plans de sauvetage, et qui n’ont pour le moment pas amené les effets escomptés, à cause notamment de la profonde récession (-5% de croissance attendus pour 2011…) qui obère toutes les recettes budgétaires.

 

Georges Papandréou

Georges Papandréou, Premier Ministre grec, tançant les rumeurs et les annonces alarmistes faites jusque dans la presse financière sérieuse

Le gouvernement Papandréou veut rassurer. Le départ précipité des représentants de la Troïka (i.e. Commission européenne, FMI et BCE) début septembre – à cause des désaccords techniques, politiques, financiers et humains sur la résolution du problème de la dette que le comité budgétaire parlementaire a qualifié « d’incontrôlable » – a entraîné une augmentation rapide et forte des taux longs, une décôte du principal de cette dette et une augmentation du prix des CDS y afférents (les CDS étant un dérivé « assuranciel », un pari sur le défaut éventuel d’un titre obligataire). Le suivisme moutonnier des acteurs de marché rend la situation est quelque peu « auto-réalisatrice » : les marchés agissant en bloc aggravent rapidement une situation qu’ils anticipent négitivement, contribuant à réaliser l’anticipation négative originelle.

Cette annonce fait suite à l’aggravation lancinante d’une crise financière qui se déroule sur plusieurs semaines et l’accélération des emballements de chiffres (particulièrement sur les obligations grecques), avec l’agitement par de plus en plus d’acteurs politiques ou de marché, à tort ou à raison (l’avenir le dira), du « défaut » (alors que le gouvernement grec assure pour le moment que la Grèce est en mesure de rembourser), de la « mise sous tutelle » (sic), voire de « l’exclusion » (pourtant juridiquement non prévue par les Traités pour raison économique, comme l’a rappelé la Commission).

Le gouvernement grec a beau s’agiter, les marchés ne veulent pas entendre que si la situation est dure, la Grèce est capable de rembourser sa dette, ni ne connait de problème direct de solvabilité ni de liquidité, et prend les mesures adéquates. Quant aux Etats d’Europe du Nord, ils rechignent à faire un chèque en blanc à la Grèce. La Grèce est dès lors prise en étau entre des marchés affolés, des Etats agacés et un peuple révolté.

Les mesures fiscales annoncées dans ce nouveau plan visent pour l’une l’efficacité, pour l’autre la symbolique.

– La taxe sur la propriété immobilière permet d’asseoir un prélèvement sur un élément objectif et vérifiable (la surface possédée) dans un pays où il est extrêmement difficile de déterminer les revenus réels. Elle est également proportionnelle aux écarts de possession, reflet de la richesse d’un foyer fiscal, et permet donc d’être mieux acceptée par la population et notamment l’électorat du PASOK.

– La suppression d’un mois de salaire pour tous les élus, de l’élu local au Président, est une mesure symbolique qui vise à démontrer que chacun prend sa part de l’effort collectif exigé par la situation.

– Par ailleurs, le gouvernement grec organise des rencontres avec les « compatriotes » armateurs, souvent de richissimes millionnaires ou milliardaires, et constitutionnellement exonérés d’impôts. Mieux, les sociétés des armateurs grecs sont considérées comme extra-territoriales, l’administration fiscale ne peut donc pas consulter sur pièces et sur places leur comptes. Par ce biais , diverses sociétés peuvent être artificiellement intégrées aux groupes des armateurs afin d’échapper à toute fiscalité ! C’est toute une partie de l’économie grecque qui sort du système par cette boite noire fiscale organisée. Ces mesures avaient été prises après la chute de la dictature des Colonels et 1974 dans le but de maintenir les activités de construction maritime sur place. Et pour changer la Constitution en Grèce, il faut qu’un gouvernement demande cette mesure et que le gouvernement suivant la mette en oeuvre. Objectif, leur faire enfin payer une partie du besoin, eux qui ne paient quasiment pas d’impôts du fait de l’usage des pavillons de complaisance.

Du côté des recettes, il n’a pas évoqué l’Eglise orthodoxe grecque, omniprésente, avec ses myriades de petites églises disséminées dans tout le pays à l’intérieur desquelles gisent de véritables fortunes en tableaux, pierreries et aumônes, et qui sont elles aussi défiscalisées.

Du côté des dépenses, il n’a pas non plus évoqué la question des dépenses militaires grecques, qui représentent plus de 4% du PIB grec, dans un contexte de détente avec la Turquie et de protection européenne.

La Grèce a ses tabous et ses traditions, qu’aujourd’hui les marchés vandalisent. Certes la Grèce a sa responsabilité dans la combinaison de ces traditions et tabous avec un endettement qui a servi a compenser ces manques pour assumer les dépenses publiques d’une fonction publique relativement importante (13% de la population active). L’emploi à vie dans la fonction publique a d’ailleurs été remis en cause dans le paquet de mesures précédentes…

Ces mesures interviennent en effet après d’autres paquets de rigueur drastiques : gel (voire réduction dans certains cas) des salaires de la fonction publique pendant 3 ans, fin des « 13ème » et « 14ème mois » et augmentation de l’âge de la retraite de 53 à 67 ans ! Du côté des prélèvements, la TVA a été augmentée en 2010.

Ces mesures de rigueur, nécessaires, suscitent naturellement de très importantes résistances dans les populations affectées par ces baisses de revenus, et par ces augmentations d’impots. En conséquence, la situation sociale grecque est des plus difficiles avec des manifestations monstres qui se succèdent depuis plusieurs années

et une quasi-insurrection (que l’on pourrait qualifier aux termes de la science politique de « forme intermédiaire de l’action insurrectionnelle non militaire« , entre l’émeute et la révolution) dans le quartier Exarchia en décembre 2008 Athènes (suite à la mort d’un adolescent de 15 ans, Alexis Grigoropoulos, rappelant étrangement ce que l’immolation de Mohammed Bouazizi a déclenché en Tunisie et par ricochet dans le monde arabe).

Les grecs sont révoltés par ce qu’ils doivent subir non seulement des erreurs de dirigeants passés, mais aussi de la brutalité de ce que les marchés leurs imposent sans jamais être satisfaits. Et évidemment, ce sont toujours les populations les moins mobiles qui sont les plus taxées car les plus facilement taxables (classes moyennes, consommateurs, etc.). Le cas des armateurs est d’ailleurs une illustration frappante de ce principe. Par ailleurs, on ne peut pas ne pas se demander s’il n’y a pas derrière ce comportement à l’égard de ce peuple non seulement quelque chose de xénophobe (voyez la dénomination de « PIIGS ») mais aussi quelque chose d’un piétinement de l’homme sous le lourd talon aveugle de chiffres et de consoles de trading qui se fiche éperdument de son coût humain. Il y a une sorte de dimension sacrificielle dans cet acharnement des marchés sur la Grèce.

Du point de vue de la vie politique grecque la majorité parlementaire du PASOK est limitée, avec 160 députés sur 300, ce qui ajoute évidemment à la complexité de la situation. Reste que jusqu’à présent, eu égard à la gravité de la situation, la majorité n’a jamais fait défaut.

 

C’est que la Grèce est confrontée à des marchés plus puissants, plus volatils et plus rapaces que jamais

La dimension psychologique et auto-réalisatrice de cette crise, l’imprévisibilité totale ( l’amplitude quotidienne moyenne des variations des indices financiers est très importante depuis fin juillet) des annonces et rumeurs du jour, imposent la plus grande vigueur et la plus grande rigueurfactuelle dans les annonces politique. Conscient de la situation, Georges Papandréou, le Premier Ministre grec, a parlé de « situation de guerre ». En guerre contre quoi ? D’abord contre les propres problème grecs, mais aussi la guerre aux aspects casinos et exotiques de la finance, du High-requency trading robotisé qui amplifie considérablement les mouvements de marché aux stratégies prédatrices de certaines officines dans diverses banques d’affaires qui visent à des rachats finaux à bon compte de concurrentes.

Maison achetée avec un crédit hypothécaire

Maison achetée avec un crédit hypothécaire saisie lors de la crise des subprimes les remontées de taux rendant le remboursement du prêt impossible. Cette situation concerne près de 8 millions de foyers expulsés

Ces dernières sont régulièrement mises en cause par la Justice que ce soit pour leurs pratiques commerciales prédatrices (vendant des titres de dette titrisée, CDO notamment, contre lesquels ils jouaient ou dont ils masquaient la nature de junk bonds qui les caractérisait – 17 banques poursuivies pour ce motif), pour leurs rapacité, avec les robot-signeurs par lesquels ils signaient de façon automatisée des millions d’expulsions de mortgage owners propriétaires dont ils profitaient de la ruine. Mais en dépit de ces poursuites, de nombreux aspects intolérables de la finance moderne restent légaux, que ce soit le high frequency trading automatisé, la vente à découvert à nu (naked short selling), la titrisation malhonnête, etc. La réalité est qu’il est souvent très difficile de comprendre les mouvements de marchés, les mouvements intermédiaires à l’intérieur des intradays sur lesquels le high frequency trading fait des plus-values très importantes. On ne saurait trop recommander l’émission Place de la Toile du 11 septembre 2011, avec Paul Jorion, consacrée à ce trading automatisé, auquel nous confions une bonne partie de nos économies.

Suite à la dernière crise des subprimes, les politiques avaient triomphalement annoncé qu’il fallait des réformes du système financier, une régulation forte de ses dérives… Que nenni. Tout cela est resté lettre morte et rien n’a été fait ! Bâle III, on en parle beaucoup, mais les nouveaux ratios de solvabilité (7% de fonds propres) et de liquidité, ainsi que les normes comptables prévus par cet accord qui entrera en vigueur en 2013 ne doit être appliqué par les banques qu’aux calendes grecques de… 2019 ! Taxe sur les transactions financières : toujours rien (en revanche, les frais bancaires pour les particuliers, ainsi que les frais financiers liés aux transactions connaissent des sommets !), tout au plus une lettre de Wolfgang Schäuble et François Baroin demandant à Hermann Von Rompuy de mettre cette question à l’ordre du jour des prochains sommets de Chefs d’Etats. Régulation des systèmes de rémunérations des traders, nada. Agence de notation européenne, nope. Seules des interdictions de ventes à découvert à nu sur certaines places européennes ont été mises en oeuvre, à l’initiative d’une Allemagne lucide sur l’origine en partie prédatrice de ces crises du « système cybernétique financier mondial », sorte de hub informatisé et virtuel « écranisé » constitué de l’immense masse d’épargne mondiale et ses dérivés, dominant l’ensemble du reste du système économique par a) la masse financière qu’elle représente, b) sa fluidité (donc sa volatilité) et c) sa centralité, puisque le système financier fonctionne en continue 24H/24 en suivant les diverses places mondiales, intégrant et amplifiant en temps réel sur la valeur des actifs toute annonces et informations de marché. Parallèlement les nouveaux modes de structuration comptables ont donné une poids supplémentaire déterminant aux marchés (comptabilisation des actifs au mark-to-market et normes IFRS).

Le siège de la Goldman Sachs

Le siège de la Goldman Sachs

Or les informations de marché sur lesquels s’appuient une bonne partie des opérations boursières, loin d’être objectivement publiées, sont très souvent le produit d’acteurs qui sont eux-mêmes parties prenantes (ou potentiellement) à la valeur de ces titres. Elles organisent un contexte psychologique et influent sur les prix et les valeurs des divers produits financiers. Certains acteurs disposant d’une puissance financière et d’une influence de marché suffisante peuvent mettre à bas des pans entiers de l’économie en provoquant et en alimentant une crise lancinante à l’encontre de concurrentes mal positionnées. Le suivisme moutonnier des marché et des système d’information économique amplifie ce phénomène. En ce moment, ce sont les Etats et les banques européennes qui sont les proies. Et je ne serai pas étonné si d’ici trois ans, on assistait à de nombreux rachats de banques européennes par des acteurs extérieurs (comme on avait assisté à ce type de rachats de banques d’affaires américaines au cours de la période de crise des subprimes, au moyen de rachats à bons compte, telles la Bear Stern, dont le rachat fait toujours l’objet d’un plainte au Delaware). Et que dans la situation présente, les Institutions internationales telles que le FMI jettent au travers de Christine Lagarde de l’huile sur le feu avec des fausses informations est proprement inadmissible. Sur tous ces sujets, on ne saurait assez recommander les ouvrage de Marc Roche, correspondant du Monde à New York qui analyse finement les dérives des grandes institutions bancaires et financières, et qui préconise, au total, de « buster ces trusts« .

Le cas de la Grèce démontre à n’en pas douter comment un Etat peut voir sa souveraineté limitée pour ne pas dire réduite à néant par les dynamiques de marchés financiers robotisés, incontrôlables sauf par quelques grandes banques d’affaires disposant d’une puissance financière et une influence de marché, et souvent moins compréhensibles que ce que « l’expertise » financière ne le laisserait accroire (à des fins commerciales en réalité). Au fond, ce sont les deux piliers de l’existence humaine que sont la souveraineté politique et l’économie réelle qui sont mises au pas par la puissance acquise par les marchés financiers. Et quand bien même l’on ne devrait pas oublier que l’endetté a toujours une responsabilité dans son endettement (n’oublions pas que la Grèce a truqué ses comptes publics sur recommandation de conseillers de Goldman Sachs qui leur vendaient en même temps de la dette dont ils se sont, comme les CDO pourris, déjà débarrassés), le niveau des menaces systémiques causées par la structure des marchés financiers doit faire revenir les décideurs mondiaux aux propositions et aux mesures de régulation financière, ce qu’ils n’ont absolument pas fait ni à la dernière, ni aux précédentes réunions du G20.

 


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