Crise financière « d’août noir » 2011, retour sur un mois de psychiatrie boursière : du ralentissement léger de l’activité aux fausses rumeurs en passant par les dettes souveraines, les évènements économiques majeurs ont déboussolé les acteurs économiques. A quand la régulation ?

Tout était au beau fixe ce troisième week-end de juillet 2011. Les cours n’étaient pas au plus haut, et dès mai, quelques chiffres en-deçà des attentes avaient amoindri l’enthousiasme du premier trimestre mais l’on avait bien repris de la crise de 2009 qui n’était apparemment qu’un lointain souvenir. Certes, la crise des dettes souveraines, conséquences de la crise financière de 2009, irritaient de façon lancinante les acteurs économiques depuis 18 mois, comme une plaie béante, stigmate d’une crise que l’on avait digéré en socialisant les pertes après 30 ans de privatisation des bénéfices.

Cette crise était en effet entre autres, la conséquence des baisses importantes des recettes publiques, concomitantes à la contraction d’activité en 2009, et des divers plans de relance et de recapitalisation pour lesquels les États ont du alourdir leurs déficits. Pourtant, jusqu’à la fin de ce mois de juillet, une reprise lente mais sure se faisait sentir. Les chiffres du chômages diminuaient lentement mais surement ; les carnets de commandes et les stocks se reconstituaient, le taux de croissance de l’économie française avait même renoué avec le 1% au premier trimestre 2012.

C'est le 23 juillet que John Boehner patron des républicains à la chambre, claque la porte des négociation, engageant par effet de structure l'ensemble de l'économie mondiale sous la pression d'une panique financière

Le débat lancinant sur le plafond de la dette américaine
Tout ceci a volé en éclat en quelques jours. La crise est arrivée à pas de velours, à partir du 25 juillet. Pendant 10 jours, une ardente dispute a opposé l’exécutif américain à la majorité républicaine du Congrès sur l’augmentation du plafond de dette autorisée. Les républicains souhaitaient assortir ce relèvement de plus de baisses de dépenses ; Obama voulait, lui, d’une part, plus de recettes sur les plus favorisés, et d’autre part, que ce relèvement de plafond vale pour pour plus d’un an, afin que ce pénible débat ne vienne pas influer sur l’élection présidentielle de 2012. 

L’accord fut obtenu à l’arrachée. Barack Obama n’est ni parvenu à relever ce plafond pour une durée supérieure à 9 mois ni à augmenter les prélèvements sur les plus riches (on imagine qu’il se garde ça pour les prochaines présidentielles), obligé qu’il fut de lâcher du lest aux « veto players » du Congrès, dont les « tea party » étaient les plus virulents. Mais les choses semblaient réglées, parachevées dans un suspens tout hollywoodien, à la dernière minute de la dernière heure du 2 août, deadline à partir de laquelle l’État fédéral aurait connu un défaut de liquidité (salaires et pensions à payer notamment).

Chacun sait que les déficits jumeaux américains ne sont soutenables que parce que les États-Unis font accepter au reste du monde le paiement de cette dette en dollars déprécié. Il le font accepter parce que les Etats-Unis sont »too big to fail » et restent en position de force face à leurs créanciers, que ce soit militairement, monétairement, technologiquement et structurellement. « Le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème« . Personne n’a vraiment intérêt à ce que le dollars s’effondre et surtout à ce que les Etats-Unis se trouvent effectivement en défaut de liquidité, les chinois les derniers, qui détiennent plusieurs milliers de milliards de réserves dollars en bons du Trésor et avoirs en tout genre gérés par le SAFE, et qui sont trop heureux de continuer à bénéficier des emplois délocalisés, des technologies importées et de débouchés de consommation solvables.

Les agences de destruction massive
C’était sans compter l’Agence de notation Standards and Poors qui a dans la foulée abaissé le note de la dette souveraine américaine, déclenchant immédiatement un vent de panique sur les marchés financiers mondiaux, qui allait durer près de 15 jours, avec 10 séances consécutives de baisse, avec de nombreuses entreprises qui voyaient leur valeur « massacrée ». Cette Agence rectifia immédiatement une erreur de 2000 milliards de dollars sur les perspectives de réduction budgétaires, démontrant que les Agences de notation, disposant de facto d’un pouvoir gigantesque, sans recours ni discussion contradictoire, devaient elles aussi être soumise à l’analyse critique. Une enquête sera d’ailleurs lancée sur cette Agence par l’État fédéral. Deux choses sont remarquables dans cette affaire : la première, savoureuse, est de voir que ce n’est que lorsqu’ils sont eux-mêmes attaqués par ces agences que les États-Unis décident d’intervenir pour les remettre à leur place, laissant les États européens la proie des hausses de taux d’intérêt du fait des dégradations de notation (parfois très contestables, comme pour l’Italie ou l’Espagne) par ces agences. La deuxième chose est que ces agences, du fait de leur situation oligopolistique, ont acquis une véritable souveraineté d’opinion financière, non soumise au doute ni à la contradiction ; ce faisant, elles ont le pouvoir de peser sur les taux d’intérêt d’un emprunteur, et donc de lui imposer des charges financières supplémentaires, parfois asphyxiantes.

Lame de fond
Du 25 juillet au 10 août, le CAC 40 n’a connu que des séances baissières, plongeant au total de 3816 à 3002 point, soit de plus de 22%. Et tout au long du mois, la variabilité des marchés fut extrême. Certains titre, tels Véolia, Société Générale, Crédit agricole, Axa, Alcatel, ont perdu entre 20 et 50% de leur valeur. Certaines journées voyait sur certains titres des variations de plus de 10% à la hausse et à la baisse, suite aux diverses rumeurs, fausses annonces, annonces mal comprises ou surinterprétées, déclarations d’Institutions, toutes provenant des États-Unis. La Société Générale a été victime de cela. La Grèce, et même la bourse de Francfort ont été victimes de ces évènements. ainsi certains ont pu stupidement affirmer qu’on allait dégrader la note allemande, la dette la mieux notée. Il ne fallait pas avoir de mauvaises nouvelles à donner au marché à ce moment là. Même des bonnes… Certains titres perdaient plusieurs pourcents alors même que leurs résultats étaient hausse. Ainsi va Eiffage, massacrée de 17% alors que ses carnets de commande et son CA sont en hausse (bénéfice en diminution néanmoins). De la même manière, Wendel, qui quadruple son résultat net annuel, perd 7,5% le jour de cette publication : en tant que financière véhicule d’investissements côté, elle est sanctionnée à cause de la chute brutale des marchés qui affecte son actif net investi. La bourse sanctionne les agents pour les conséquences de ses propres turpitudes.

Surinformation, sur-réaction
Toute annonce provoquait durant cette période de véritables mouvements de surréaction, tous les acteurs ouvrant et fermant rapidement des positions faute de pouvoir disposer d’un sens consensuel de marché. Les choses ont fini par se stabiliser progressivement et si les grands fonds tels Paulson ou Goldman Sachs ont perdu de belles sommes, d’autres acteurs sont parvenus à profiter des affaires à faire sur le marché action. Ainsi Warrent Buffet, contrit devant l’hybris des marchés financiers où il est un des plus gros poissons avec son groupe Berkshire Hathaway, décide tout de go d’investir 5 milliards dans Bank of America, démontrant par sa tranquilité d’esprit qu’il n’y avait pas lieu de s’exciter ainsi. Le bougre s’était néanmoins arrogé un dividende de choix (6%), et un achat à moindre coût (le prix d’avoir Warren Buffet en caution, penseur de « l’investment value« , i.e. combinaison de rachats à bons comptes et de patience de bon père de famille – technique tout à fait en phase avec la crise actuelle). De nombreux petits porteurs en ont profité pour « faire leur marché », le marché bénéficiant de ce fait d’un apport de soutien non négligeable, à un moment où une bonne partie des traders étaient en vacances et où les volumes faibles accroissaient la variabilité volatilité des cours (chaque ordre ayant en situation de faible volume une pondération plus importante sur le cours).

Ben Bernanke et Jean-Claude Trichet

Ben Bernanke et Jean-Claude Trichet à Jackson Hall, fin août 2011, devisant sur les devises face aux marchés dévissants...

L’absence de réaction à court terme des banques centrales laissait penser qu’elles n’étaient pas du tout préparées ces évènements brutaux. Vers la fin du mois d’août, Ben Bernanke a fait une déclaration très attendue et très prévisible. « On fera tout ce qui est en notre pouvoir mais on ne peut pas vraiment dire quoi tout de suite ! » Ben Bernanke se refusait à lancer un nouveau quantitative easing 3, une injection massive de liquidités sur les marchés, au regard de la situation du dollars, et au vu du fait que les taux directeurs de la Fed sont nuls (donc des taux réels – i.e. diminués de l’inflation – négatifs). Autrement dit, la Fed a épuisé, au cours des années 2001-2005, et plus encore 2007-2010, toutes ses cartouches pour envisager simplement une relance. Les deux mamelles du policy-mix américain, le budget et la monnaie en situation d’asphyxie potentielle, ce qui n’est pas le cas de l’Union européenne, loin de là.

Les choses ont commencé à remonter, puis à chuter, puis à remonter toute la seconde quinzaine du mois d’août, pour finalement terminer en légère hausse le mois d’août aux États-Unis, et en baisse en France, mais avec plusieurs séances consécutives de hausse, corrigées en cours de journée par les rapports alarmistes du FMI, et de diverses rumeurs de marchés qui venaient amplifier les mouvements à la hausse ou à la baisse. L’une de ce rumeurs, positive pour l’entreprise, sortie dans Libération, affirmant que Total mettait la main sur 35% du pétrole libyen, démentie par M. Abdeljalil, chef de la résistance libyenne). Dominique Moïsi, vieux sage, qui dira : « ceux qui savent de quoi il retourne en ces affaires n’en parlent pas, et ceux qui ne savent pas ne devraient pas en parler ». Bravo l’artiste.

Et l’économie réelle dans tout ça ?

What is a double deep ?L’économie réelle ne va pourtant pas si mal. Si certains agitaient au pire moment d’une crise sans nom ni cause réelle et sérieuse la possibilité une nouvelle récession (hard double-deep) les indicateurs vraiment mauvais ont été assez rares. ISM US pas mauvais, créations d’emploi US pas mauvaises, très bonne tenue de la consommation des ménages. En Europe, les carnets de commande ne désemplissent pas, en dépit d’une reconstitution des stocks qui a commencé dès le début de l’année 2011, boostant le taux de croissance français au premier trimestre. Il y a toujours un décalage inter-temporel entre la constitution de stocks et la reprise effective de l’activité et de l’emploi, que l’on peut qualifier « d’inertie à court terme du taux d’utilisation des capacités de production devant une variation de l’offre ou de la demande à la hausse« . Certes, la courbe du chômage a entamé une lente inversion en France et le taux de croissance est moins élevé qu’attendu. Mais dans l’ensemble, pas de quoi craindre une récession, avant les évènements financiers.

Le plus révélateur est qu’hors problème grec, les plus mauvais indices furent ceux du moral des ménages pour août : vu la terreur provoquée par des marchés affolés, comment le citoyen-salarié-épargnant-actionnaire-contribuable  pourrait ne pas être moralement affecté ? Indice qui a lui même eu un impact négatif sur le marché ce jour là : la boucle est bouclée. Autre publication d’indice ayant provoquée une crainte des marchés, les créations d’emplois américaines pour août : il est certain que les entreprises ne vont pas lancer de programmes d’embauches à un moment où la panique financière va à n’en pas douter provoquer un assombrissement des perspectives.

C’est donc la logique interne au système financier qui vient impacter une situation de reprise progressive mais manifeste.

Les politiques en demi-teinte : du FESF à la règle d’or – Entre rigueur ferme et timide solidarité

Tout au long de cette crise, les politique ne sont pas restés les bras croisés, mais faute de consensus, ils ne parviennent pas à trouver de résolution définitive du problème : seulement des décisions « transitionnelles » pour ne pas dire dilatoires.

Klaus Regling, Président du FESF

Le Fond Européen de Soutien Financier aux États membres de la zone euro en difficulté a certes scellé la volonté d’aller de l’avant dans la construction en faisant œuvre de solidarité, mais il ne règle pas le problème de la création continue de déficits dans certains pays déjà trop endettés. Créé en juin 2010 et dirigé par Klaus Regling, le FESF est un « fond commun de créances » adjoint à la Banque européenne d’investissement, ayant une capacité d’intervention de 440 milliards d’euros (gagées par des garanties des États de la zone euro et in fine par le budget de l’Union européenne). L’innovation particulière du FESF est qu’il peut notamment acheter de la dette primaire – c’est à dire récemment émise par les Etats – autant que secondaire. Il peut prêter aux Etats membres pour éviter les coups de froids obligataires.

L’Allemagne ne paiera pas

Ne voulant pas que ce mécanisme devienne pérenne, Angela Merkel a assorti la négociation sur le FESF de garanties sur une évolution vers un « mécanisme européen de stabilité » (en fait, un mécanisme de décision contraignant qui s’intégrerait dans les procédures décisionnelles en vigueur dans les institutions de l’UE)  qui combinerait intégration du FESF dans le processus même des institutions européennes et effort accru du secteur privé dans l’apurement des dettes.

 

Angela Merkel, veto player résolue dans la résolution de la dette grecque, afin de forcer les Etats surrendettés à réduire leur déficit.

Angela Merkel, forte d’une situation économique largement redressée depuis une quinzaine d’année en Allemagne, que ce soit à l’export grâce à son niveau de spécialisation industrielle sur de nombreux secteurs essentiels de l’économie mondial, ou en ce qui concerne la situation des finances publiques où l’Allemagne, fort de la rigueur pratiquée après la période de réunification dispose d’une marge de manœuvre non négligeable par rapport aux autres Etats de la zone euro. Elle refuse, dit-elle, «  de payer pour des Etats qui ont truqué leurs comptes, géré assez étonnamment certains aspects de leurs finances publiques » (les 4,5% du PIB de dépenses militaires grecques sont-elles bien raisonnables ?) et « ne mettent pas en place les plans de rigueur adéquats« . Cela fait 18 mois qu’elle ne lâche rien, ou pas grand chose, monétairement et budgétairement, aboutissant à la situation de panique actuelle.

Il y a de quoi être partagé devant cette attitude : d’un côté, a) on comprend sa volonté de limiter l’aléa moral, b) son sentiment que cette dette grecque est un puits sans fond, c) le côté positif du fait de mettre à contribution le secteur privé (à hauteur de 50 milliards).

D’un autre côté, cette attitude a ralenti toutes les avancées dans le processus, créant une situation lancinante depuis 18 mois, et surtout ne résolvant pas le problème de fond : le fait que la dette grecque s’accroisse rapidement, atteignant 350 milliards d’euros, soit près de 150% du PIB. Par ailleurs, le plan de rigueur, non content d’être tardivement mis en place a des effets psychologiques immédiats défavorables à une reprise de l’activité, obérant à peu de chose la réduction du déficit grec.

 

Helmut Kohl et François Mitterrand, aux commémorations de Verdun en 1984, initiant des années d'effervescence du couple franco-allemand, aboutissant à l'élaboration et à la mise en oeuvre de l'acte unique en 1986 et au Traité de Maastricht en 1992

Helmut Kohl, sortant de sa réserve, a tiré à boulet rouges sur Angela Merkel, qu’il estime « manquer de prévisibilité« , parle à son propos d’un « degré effrayant de manque de courage« , en ajoutant que « les grandes transformations du monde actuel ne sauraient excuser le manque de vision et d’idées du camp auquel il appartient ». Et de conclure, « Si j’avais été Chancelier, je n’aurais pas donné mon accord à l’entrée de la Grèce dans la zone euro sans réformes fondamentales dans ce pays », assure l’ancien dirigeant. « Avec moi, l’Allemagne n’aurait pas violé les critères de stabilité de l’euro. Ces fautes ont été commises. Mais la bonne nouvelle est qu’elles sont réparables. Toutefois, nous ne devons pas faire comme si c’était uniquement une question d’argent. L’Europe dans la crise a besoin d’un paquet de mesures préventives, pas idéologiques, par lequel on pourrait remettre l’euro sur le droit chemin et assurer son avenir.

Le triplement du déficit public annuel français rend certaines des hausses d’impôts à court ou moyen termes

En France, le consensus est formé autour de la nécessaire réduction du déficit. Un déficit triplé au cours des 4 dernières années, passant de 45 à 130 milliards d’euros. Faute de parvenir à maîtriser le périmètre public, qui dépense 56% du PIB pour 15% des travailleurs actifs, tout le spectre politique, de la droite à la gauche est d’accord sur la nécessité d’augmenter les impôts, dans la perspective de la loi de finances pour 2012. Problème, là où la gauche veut d’abord et avant tout taxer les plus riches, la droite elle, taille dans le portefeuille de la ménagère de moins de 50 ans. L’on paye en partie, dans ce déficit abyssal de 130 milliards d’euros, l’ensemble des cadeaux fiscaux faits aux plus aisés.

Mais la classe politique française, de droite comme de gauche, ne fera pas l’économie d’une analyse sur les dépenses. Et de ce point de vue, certains militent depuis longtemps pour une meilleure allocation des ressources publiques, des bureaucraties gestionnaires, aux postes opérationnels. Et si emplois-jeunes il doit y avoir, ce doit être en proportion de réductions de périmètres bureaucratiques. Si créations de postes de policiers, de professeurs et de personnels de santé, tous réduits depuis 10 ans, ce doit être en corrélation avec une diminution parallèle des mastodontes de gestion qui pèsent lourd en coûts fixes de fonctionnement. Si déficits ou accroissement de l’endettement il doit y avoir, ce doit être, également, pour des investissements publics, ou des soutiens à la R&D et à l’innovation.

Christine Lagarde joue avec le feu

Récemment exfiltrée au FMI afin de se débarrasser de cette encombrante affaire Tapie, Christine Lagarde a stupéfait la communauté économique et financière internationale par ses annonces de fin août – à un moment où il était important de mesure avec la plus grande précaution ses termes – en déclarant que les banques européennes avaient besoin d’une recapitalisation en urgence. Elle appelait en fait à la réitération du hold-up de 2009 par lequel on a socialisé les pertes du système financier, pendant que les banques américaines expropriaient 8 millions d’américains au moyen de « robot-signeurs de titres d’expulsion », tout en s’offrant de gracieux bonus, au plus fort de la crise.

La question se pose de savoir si des banques doivent être recapitalisées. Si oui, lesquelles. Appeler de façon générale à « une recapitalisation massive des banques euroépennes », ne peut qu’être facteur de panique supplémentaire. Et le plus drôle, c’est que le système bancaire européen, dans sa grande majorité, n’a pas besoin d’une recapitalisation/ Ses pertes futures possibles ont été provisionnées, et les accords de Bâle III ont, à défaut d’être encore en vigueur, poussé les banques européennes à se couvrir sur toute exposition. Dans la foulée, l’IASB (International Accounting Standards Board), basé à Londres, a déclaré que la méthode comptable (mark-to-market) utilisée pour ces provisions n’est pas adéquat ; ils préfèrent, eux le mark-to-model, c’est à dire fondé sur un modèle défini par un auditeur pour valoriser un actif. Cette précaution entraînerait un doublement du calcul de l’exposition à la dette grecque. Mais même dans cette hypothèse, les banques pourraient tenir le choc. Même le Crédit Agricole, la banque français la plus exposée à la Grèce avec sa filiale Emporiki, reste capable de tenir le choc.

Comment le FMI alimente et amplifie les crises
Il est possible de comparer l’analyse des crises asiatiques de 1997, mexicaine de 1994, et argentine en 2001, avec le comportement actuel du FMI, tel que décrit par Joseph Stiglitz dans La grande désillusion, qui montre comment le FMI aggravait la situation, par ses annonces et son attitude, plutôt qu’il ne la traitait. En l’espèce, Christine Lagarde fait comme si, à chaque crise provoquée par le système financier sans corrélation avec la situation économique réelle, il fallait recapitaliser les banques, autrement dit injecter l’argent des contribuables qui payent déjà les dettes dans le système bancaire, c’est à dire prélever du produit de l’économie réelle pour alimenter l’économie financière. Comme si le keynésianisme n’était plus que réservé aux banques, et non à ceux qui ont réellement besoin et qui sont les meilleurs vecteurs de relance : les PME et les ménages les moins aisés. Pire, ceux qui devraient être les destinataires des mesures de relance sont en fait les premiers payeurs de ces aides demandées pour le système bancaire par le FMI. Autrement dit, le FMI revient par là même à ses pires et vieux travers dénoncés depuis des décennies par une abondante littérature : aveuglement idéologique, mauvaise connaissance de la situation économique sur le terrain, incompétence en matière de communication. Économiquement absurde et terrifiante, la stratégie qu’ils mettent en œuvre depuis quelques mois revient à utiliser un lance-flamme comme lance à incendie.

Intentionnalité déconcentrée et « théorie du complot »

Laurence Parisot et Nicolas SarkozyLaurence Parisot a parlé « d’orchestration » pour désigner ce phénomène d’attaques financière déconcertées et déconcentrées, mais focalisées sur l’Europe et les dettes souveraines. Nombre de sous-entendus appuient ce discours : outre le fait que tous ces évènements proviennent des États-Unis, leur concomitance, dans un moment très fragile de reprise, laisse à penser que certains réseaux tentent de déstabiliser l’Union européenne, dont la crédibilité monétaire mine celle des États-Unis. On a déjà analysé ces phénomènes de guerre économique et l’intentionnalité que gît derrière ces opérations économiques et financières, et qui restent insuffisamment analysées par la théorie économique. Les commentateurs avides de raisonnements hâtifs parlent immédiatement de complot ou en sens inverse, de « théorie du complot » pour faire immédiatement sombrer le débat et l’analyse dans la caricature. Ils se complaisent par là même dans une posture benoite de protecteurs candides d’un cerveau moyen de français moyen hypostasié, faisant entrer l’odeur du soufre là où il n’y a que l’analyse des stratégies humaines, nécessairement intentionnelles et incomplètement corrélées. L’expression de « théorie du complot » est dans la nomenclature du jargon journalistique, pareil au « Adolphe Hitler » de la théorie de Godwin sur les réseaux sociaux et communautés : un désagrégateur de discussions. Reste que pour une fois, face à ces attaques, nous sommes un peu tous dans le même bateau, et nous allons devoir remettre dans les années à venir de l’ordre dans l’économie de la maison France, abandonnée à une gestion publique trop peu parcimonieuse depuis le début de la décennie 2000, et plus encore depuis 2007.

Ces attaques sont décentralisées et non concertées, mais elles convergent, par intérêt ou par incompétence pour affaiblir l’Union européenne, une zone qui, certes moins dynamique que les États-Unis, mais en situation infiniment plus saine financièrement, hormis les États surendettés, qui n’ont finalement pas à rougir devant la situation de certains États américains fédérés. C’est justement l’absence d’intervention d’un État fédéral en Europe qui fait défaut. Mais si l’on regarde la situation monétaire, ou financière de l’Union européenne elle-même, elle est meilleure que celle de l’État fédéral américain, ou de la Fed : ni dette, ni déficit, ni monnaie de singe. Et au fond, nous vivons actuellement un krach sans choc clairement identifiable, comme le furent les subprimes, la crise de 29, ou l’éclatement de la bulle de la « nouvelle économie ».

Quelle perspective ?

La principale raison d’espérer est qu’une nouvelle génération de décideurs puisse enfin faire valoir au sein des Institutions une analyse sérieuse de l’économie et de la société, afin de proposer les mesures nécessaires à la régulation d’un système financier qui s’oppose à l’économie réelle. La vieille question de la dichotomie entre économie monétaire et économie réelle n’est certes pas encore tranchée, mais les stratégies internes au système financiers se sont éloignées si fièrement des rivages de la réalité économique de terrain qu’il serait bon de revoir au plus fondamental les principes qui devraient guider cette vaste machine informatisée que sont les réseaux boursiers financiers, les guides fous d’une économie qui devrait au contraire être guidée par la volonté de favoriser la prospérité du plus grand nombre et d’améliorer la qualité de l’existence des hommes.

 


 

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