Tripoli libéré et chute du régime de Muhammar Kadhafi : les insurgés ont gagné leur pari ! Retour sur 42 ans de dictature et de relations variables avec l’occident

C’est entre 23H00 et 2H30 du matin que les bastions qui constituaient le gros du régime à l’intérieur de Tripoli cédaient la place aux insurgés, aux commandes de tous les points essentiels de la capitale,hormis le quartier résidentiel de Kadhafi. La foule en liesse, sur la place Verte, pouvait crier sa joie de voir divers points stratégiques tripolitains tomber très rapidement les uns après les autres.

Les fils de Kadhafi Seif al Islam et Mohammed Khadi ont de leur côté été déclarés capturés, pendant que Kadhafi lui-même, que l’on a un moment dit en fuite en Algérie, serait en fait encore assiégé dans sa résidence, alors que les derniers points de résistance aux points d’abord de son quartier continuaient à tenir. Ces captures ne durent semblent-il pas longtemps, puisque Mohammed parviendra à s’évader, et Seif apparaîtra dès le lendemain sur des vidéos entourés de ses partisans.

Saif El Islam, prononçant un discours exortant sa population à rester calme

Saif El Islam, le fils de Kadhafi est connu depuis longtemps pour ses frasques télévisées, son autoritarisme forcené, ainsi que sa violence. C'est lui qui est accusé d'avoir organisé le recrutement des mercenaires et de leur avoir donné carte blanche pour réprimer dans le sang la rébellion. Il s'était pourtant auparavant fait connaître pour son association humanitaire, ainsi que pour son rôle de médiateur dans l'affaire des infirmières bulgares. Déclaré arreté par les insurgés, il apparaît libre dès le lendemain entouré de ses partisans, raillant le mandat d'arrêt lancé à son encontre par la CPI pour crime contre l'humanité.

Son dernier discours, appelant à la résistance, paraît assez folklorique et comme d’habitude, quelque peu décalé.

Soutenu par l’aviation de l’OTAN, qui ont bombardé le Palais présidentiel ainsi que d’autres infrastructures nodales, les insurgés libyens pouvaient crier victoires dans les faubourgs de la capitale.

C’est au bout d’une semaine marathon que les insurgés font tomber le dernier bastion du régime. Après Zliten, et la raffinerie de Brega, c’est Tripoli qui cède plus rapidement que prévu, faute de ravitaillement, et de moyens de communications et d’information. Les troupes désordonnées du « guide » ne pouvait qu’être désorganisées à l’approche des insurgés.

Reste à la résistance à montrer un visage respectueux des droits de l’homme, à éviter les conflits internes tant qu’ils sont encore armés et à bâtir un système démocratique, constitutionnel, qui donnera aux libyens libertés et justice, garant d’un avenir économiquement et politiquement plus prospère.

La Libye de Muhammar Kadhafi, 42 ans de dictature entre révolutionnarisme idéologique et anti-impérialisme justificateur de violence politique.

C’est en 1969 que Muhammar Kadhafi, jeune colonel,dépose le Roi Idris Ier sans effusion de sang, inaugurant une période d’enthousiasme révolutionnaire et anti-impérialiste.

Après avoir déposé Idris Ier, Kadhafi prononce son premier discours

Kadhafi,jeune colonel, vient de prendre le pouvoir

Mêlant idéologie pan arabe et pan africaine, nationalisme et socialisme anti-impérialiste, Le colonel Kadhafi nationalise l’industrie pétrolière libyenne, 13 ans après Nasser en Egypte et 17 ans après la chute de Mossadegh. Le régime est renommé  Jamahiriya, « l’Etat des masses », officiellement une « démocratie directe », avec des comités révolutionnaires chargés de rééduquer une population considérée comme trop tribale et de ce fait trop marquée par l’ancien régime (même si en réalité, le régime ne mettra jamais fin au système tribal, et même s’appuiera dessus pour assurer sa mainmise sur tous les leviers de la société). Son anti-impérialisme se déploie tout autant par l’expulsion des bases militaires anglo-saxonnes, que par le soutien financier et logistique affirmé à la cause terroriste internationale dans les années 70-80 (terrorisme palestinien notamment). Le tout avec le soutien financier et technique de l’Union soviétique.

Dans les années 80, les confrontations seront nombreuses avec le monde occidental. Deux avions libyens sont détruits par l’armée américaine en 1981, avant que les USA ne boycottent ce pays en 1982 pour condamner le support libyen au terrorisme. en 1986, l’armée américaine bombarde des installations lybiennes à Tripoli et Benghazi, suite à un attentat en Allemagne portant la trace de Kadhafi. Le point culminant de cette période est l’attentat de Lockerbie (Ecosse) de 1988, perpétré par un agent secret libyen (qui donnera lieu 20 ans plus tard à diverses négociations diplomatiques)  livré par laLibye quelques années plus tard, après des sanctions de l’ONU. La Libye de Kadhafi sera également aux prises avec la France de François Mitterrand, au Tchad, du fait de son soutien à une insurrection dirigée par Gokouni Ouedei (qu’il avait déjà permis d’accéder au pouvoir en 1980, avant que ce dernier ne soit déposé en 1982)  opposée au pouvoir du tristement célèbre Hissène Habré (soutenu par la France) en 1983. Jacques Attali, dans son très recommandable Verbatim, relatera cependant la réconciliation en Mitterrand et Kadhafi, qui interviendra quelques semaines après, lors d’une discrète rencontre en Crète.

S’ensuit au cours des années 90 une longue période de retrait de la Libye, affaibli par son image de soutien au terrorisme, la fin des aides soviétiques et le recul du front anti-impérialiste. Pendant cette période, Kadhafi insistera sur ses idéaux panafricains, moins sulfureux que le reste de son pedigree.

Kadhafi et Tony Blair, scellant l'accord d'abandon du programme nucléaire libyen

C’est à partir de 2001 que Kadhafi commence à modifier son attitude internationale. Il veut s’acheter une respectabilité, devant la détermination anglo-saxonne à combattre le terrorisme. Les images de Kaboul et de Bagdad tombant en quelques heures l’auraient semble-t-il terrifié, le conduisant à adopter une attitude beaucoup plus coopérative. Il  déclare ainsi  en 2003, à la surprise générale, vouloir aban-donner l’ensemble du programme nucléaire libyien, aux côtés de Tony Blair, se reconstruisant ainsi une image de respectabilité. En réalité, il faudra encore quelques mois, et un bateau transportant des matériaux fissiles arraisonné, pour que Kadhafi abandonne effectivement son programme (d’ailleurs extrêmement coûteux pour son pays). Mais cette respectabilité des années 2001-2010 de Kadhafi découle également de la stratégie commerciale et financière du régime au sein du tissu économique européen.

Quelles relations économiques entre la Libye de Kadhafi et les Etats de l’Union européenne ? 

D’un point de vue économique, pendant toutes cette période, nombre d’entreprises occidentales (particulèrement européennes) restent très engagées en Libye. Premier partenaire commercial et premier exportateur d’armes à la Libye, l’Italie a longtemps préféré soutenir même mollement le régime de Kadhafi, avant de devoir s’engager aux côtés de l’alliance atlantique, au regard de ses investissements et de ses intérêts sur place. L’Italie est premier débouché des exportations libyennes (20%) et le premier exportateur avec 17,5% du marché libyen. Inversement, Kadhafi était propriétaire d’un très grand nombre de part dans les capitaux d’entreprises aussi diversifiées que Finmeccanica ou la Juventus de Turin. Les deux pays signèrent en 2008 un accord de dédommagement complet de la période de colonisation (1936-1945) par un échange investissement contre arrêt de l’immigration.  La bourse de Milan perd d’ailleurs 3% ce lundi de festivité en Libye.

Les échanges entre la Libye et la France s’élèvent à 6,62 milliards de dollars en 2010. Les échanges franco-libyiens auraient bondi de 71,6% en un an suite au voyage de Kadhafi en 2007, accueilli à bras ouvert par Nicolas Sarkozy, en rolls blanche et tente devant l’Hôtel Marigny, pareille à la famille d’Abdallah dans Tintin au pays de l’or Noir… Ce tapis rouge largement ridiculisé dans la presse française et internationale a révélé combien les relations économiques entre les Etats européens et la Libye de Kadhafi étaient non négligeables.

La tente de Kadhafi dans le jardin de l'Hôtel Marigny

Les autres pays européens ont surtout des relations pétrolières et gazières avec la Libye (20% des importations d’Irlande, d’Italie et d’Autriche et des parts non négligeables des approvisionnements énergétiques de la Suisse, de la Grèce ou de l’Espagne).

Une intervention qui rachète un part de la politique extérieure de la France

C’est Nicolas Sarkozy qui a initié en urgence l’intervention occidentale en Libye, alors que les mercenaires et loyalistes de Kadhafi s’apprêtaient à investir Banghazi et à déclencher un bain de sang. On peut dire que Sarkozy a pris une bonne décision, au bon moment (il a sur saisir le « cairos » dirait Machiavel, le moment opportun). L’ONU, dans ses résolutions 1970 et 1973 a validé le principe des sanctions d’une part suite aux premiers massacres et celui d’une intervention de soutien et d’humanité pour sauver les civils et insurgés de Benghazi, avec un mandat interdisant toute invasion terrestre. Ce point fut crucial puisque l’OTAN a été régulièrement accusé par les BRIC de contrevenir aux limites du mandat, que ce soit du fait du soutien militaire, logistique, et commando apporté aux insurgés. C’est d’ailleurs sur cette base qu’ils refusent aujourd’hui d’apporter leur soutien à une résolution plus coercitive à l’égard du régime syrien, qui massacre encore plus que le régime de Kadhafi.

D’aucuns parlent de desseins peu avouables dans cet invasion : prise en main du pétrole libyen voire même attaque d’un régime qui avait commencé à demander la fin du dollars comme monnaie de transaction internationale. Si le premier argument est tout à fait imaginable d’un point de vue de realpolitik, le second semble surtout être un argument d’anti-impérialistes voire de conspirationniste. D’autres contestataires ont dénoncé les morts civils d’un OTAN qui, en effet, a très souvent causé des « dommages collatéraux », particulièrement en Afghanistan. Et il est vrai que l’intervention victorieuse d’hier a fait plus de 1300 morts et 5000 blessés. On ne fait pas d’omelettes sans casser des oeufs dirait un militaire. Gageons que sur cette affaire, il fallait une prise rapide de Tripoli afin d’éviter un bilan plus terrible encore lié à des combats de position.

Plus problématique est la question du droit international que ceux qui, comme moi, soutenaient cette intervention. Il est clair que des éléments OTANIENs infiltrés au sein des forces insurgées ont largement aidé et structuré les insurgés qui n’avaient aucunement les moyens de vaincre seuls une armée loyaliste telle que celle de Kadhafi. Ces interventions contribuent à donner des arguments à ceux qui ont à juste titre relevé que le mandat des résolutions sus-mentionnées excluaient clairement toute intervention terrestre. A contrario, une vision extensive de la résolution 1973 pourrait arguer que la résolution commandait de sauver les civils et de les protéger et donc impliquait la fin du régime de Kadhafi. Il reste clair que l’OTAN a taché dans la mesure du possible de respecter la résolution, mais qu’il y a un moment où l’Histoire doit prendre le pas. Eric Dénécé a déclaré que « le droit international était aujourd’hui par terre ». Mais le devoir d’humanité, et le processus historique de libération, ne sont-ils pas au final, au momentum de l’Histoire d’un peuple, prééminents ? Raison d’Etat diront certains. Il reste que la perspective de cette guerre est et restait la fin du régime et que l’accélération des opérations était nécessaire pour réduire au maximum le coût humain de cette guerre.

La chute du régime

Il semble qu’outre les assauts combinés et massifs des forces insurgées et otanienne ces dimanche et lundi autour et dans Tripoli,le régime aient connu une désagrégation interne. Les proches de Kadhafi ont senti que le « guide » préparait sa sortie dans leur dos. Le départ d’Abdel-Salam Jalloud deux semaines auparavant a privé le régime du soutien des tribus de l’ouest, affaiblissant considérablement la défense de la ville. Ceci a permis aux forces de Zintan et aux insurgés présents à l’ouest du pays de déferler en masse sur la ville, sans résistance, d’autant que l’appui aérien de l’OTAN a été décisif pour neutraliser les forces de défenses. Fait non négligeable, tous les courants de l’insurrection se sont unis dans cet assaut, mais il se pourrait que l’Union sacrée ne dure pas, la réalité tribale et de division entre chefs de guerre de l’insurrection ne devrait pas tarder à refaire surface. Tant que cela s’inscrit dans un processus démocratique, on ne va pas se plaindre de l’existence d’une pluralité politique.

C’est donc après 6 mois de combats et de soutien de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis, puis de l’OTAN, que les insurgés ont eux-mêmes libéré leur pays d’une dictature sanguinaire. L’émotion peut exploser, à Tripoli et dans les diverses diasporas libyennes, et le gouvernement insurgé, dirigé par Moustapha Abdeljalil peut se transférer à Tripoli même si Kadhafi se cache encore, sans exactement que l’on sache où.

Manifestation de joie à Tripoli, les insurgés accueillis en libérateurs

Manifestation de joie à Tripoli, les insurgés accueillis en libérateurs par une foule en liesse

 


 

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