Le Monde a écrit:
Un film dénaturé que Pasolini ne voulait plus voir renaît en Italie
Nous étions deux, ce soir-là , dans le minuscule Cinema dei Piccoli, au coeur du parc de la Villa Borghese à Rome, pour assister à l'unique projection quotidienne de La Rabbia (la colère), le film retrouvé, reconstruit et restauré de Pier Paolo Pasolini (1922-1975). Un couple est entré au moment du générique, doublant la recette du jour : 20 euros. Présenté au Festival de Venise en septembre, le film - qui devrait sortir en France en DVD à une date encore incertaine - pourrait bien retourner à l'oubli.
Le film s'appelle désormais La Rabbia de Pasolini. Titre et auteur indissociables pour protéger cette oeuvre de 1963 qui fut caviardée et ignorée - voire reniée - par Pasolini lui-même. Une manière de lui redonner sa place dans la filmographie du poète, romancier et cinéaste italien.
Il s'agit d'un poème filmique bâti à partir d'images des actualités cinématographiques, de la mort du père de la Démocratie chrétienne italienne, Alcide De Gasperi (1954) et de Marilyn Monroe (1962). L'histoire du monde défile, accompagnée d'un commentaire torrentiel, enragé. Pasolini face au malheur du monde et à la dilution des utopies de la Résistance dans l'après-guerre. "Pourquoi notre vie est-elle dominée par le mécontentement, par l'angoisse, par la peur de la guerre, par la guerre ? Pour répondre à cette question, j'ai écrit ce film sans suivre de fil chronologique ni même logique. Mais simplement mes raisons politiques et mon sentiment poétique."
L'histoire de La Rabbia commence en 1962, quand Pasolini, qui a déjà réalisé deux films, Accattone (1961) et Mamma Roma (1962), reçoit d'un petit producteur, Gastone Ferranti, la proposition de réaliser un film de montage à partir des archives du cinéjournal Mondo libero. De ces 90 000 mètres de pellicule dans lesquels Pasolini voit "le défilé déprimant de l'indifférence internationale et le triomphe de la réaction la plus banale", le cinéaste extrait une série d'images qu'il s'approprie, remonte jusqu'à en faire la matrice d'un film personnel, pour lequel il compose un texte lu en voix off par l'écrivain Giorgio Bassani et par le peintre Renato Guttuso. A cette époque, Pasolini croit encore dans la révolution des humbles, dont il voit les prémisses en Algérie et à Cuba.
"SOCRATE, L'ENRAGÉ IDÉAL"
Trop à gauche ? Le producteur Ferranti veut "rééquilibrer" politiquement le film en confiant le même travail à l'écrivain Giovanni Guareschi (1908-1968), l'auteur de Don Camillo. Il n'y a pas plus opposé que les deux auteurs... Pasolini renâcle, puis accepte de réduire son montage pour laisser la place à Guareschi.
La sortie du film, en avril 1963, est un échec. Malgré un matériel publicitaire mettant en scène un "cinéaste de gauche versus un écrivain de droite", La Rabbia, distribuée par la Warner, est retirée rapidement des écrans italiens. Pasolini n'en reparlera presque jamais au cours des douze années qui lui restent à vivre.
En 2001, la publication des écrits cinématographiques de Pasolini fait réapparaître la totalité du texte écrit pour La Rabbia. Il est beaucoup plus long que celui de la version de 1963 et permet de saisir l'ampleur des coupes auxquelles Pasolini s'est résolu : les seize premières séquences des obsèques de De Gasperi, en passant par des expérimentations atomiques, la guerre de Corée et la naissance de la télévision.
A partir du texte, le cinéaste Giuseppe Bertolucci, qui dirige la Cinémathèque de Bologne - siège de la Fondation Pasolini - et le critique Tatti Sanguineti s'attellent à la restauration de l'oeuvre, retrouvant toutes les images manquantes : "Une des hypothèses de reconstruction de la version originale", préfère dire Guiseppe Bertolucci.
Il a fallu, ensuite, remonter les images dans l'esprit pasolinien pour les faire correspondre à leur commentaire, lu par Bertolucci. De ce travail renaissent seize minutes qui, ajoutées à la partie sauvegardée par le cinéaste, font de ce film un chaînon majeur de l'oeuvre de Pasolini.
Rarement le cinéaste n'a semblé aussi prophétique. La globalisation ? "Quand tous les paysans et les artisans seront morts, quand l'industrie aura rendu inéluctable le cycle de la production et de la consommation, alors notre histoire sera terminée." La naissance de la télévision ? "On expérimente les moyens de diviser la vérité en opposant l'ironie humiliante à chaque idéal, les blagues à la tragédie, le bon sens des assassins aux excès des humbles." Le speaker : "Bientôt, les téléspectateurs seront des milliers." Et Pasolini : "Non, des millions. Des millions de candidats à la mort de l'âme." La mort de Marylin Monroe ? "Petite soeur obéissante au sourire impudique par gentillesse, passif par timidité, par respect pour ceux qui te voulaient ainsi."
Un court montage, sorte d'appendice à la version restaurée de La Rabbia, permet de percevoir la haine dont le cinéaste fut l'objet de son vivant. Vilipendé pour ses idées, moqué pour son homosexualité, cible du "bon sens des assassins". Ultime image : Pasolini face à la caméra de Jean-André Fieschi, en 1966 : "Pour moi, l'enragé idéal est Socrate. Il n'existe pas de rage plus sublime. (...) Il restait simplement un enragé. Un va-nu-pieds qui se baladait d'une palestre à une autre à Athènes et à la périphérie d'Athènes." Pasolini est mort assassiné dans la nuit du 2 au 3 novembre 1975, sur la plage d'Ostie, en périphérie de Rome.