Au procès des caricatures, tension, fureur et fous rires
LE MONDE | 08.02.07 | 13h34 • Mis à jour le 08.02.07 | 20h37
Cela a commencé comme la réunion d'un comité de soutien à Charlie Hebdo dans un amphithéâtre étudiant, avec une joyeuse bande de dessinateurs envahissant, crayons en main, les tribunes et venant nicher leurs cartons à dessin sous le nez des trois membres du tribunal. Cela s'est poursuivi dans une atmosphère enfiévrée de tribune politique, entrecoupée de magistrales séquences documentaires, d'interpellations cabotines, de tensions, de fous rires et de fureur. C'était, mercredi 7 février, devant la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris, le premier des deux jours d'audience consacrés à l'affaire de la publication des caricatures du prophète Mahomet dans l'hebdomadaire Charlie Hebdo, qui était poursuivi en la personne de son directeur de publication, Philippe Val, pour "injures publiques envers un groupe de personnes en raison de sa religion".
A la première partie civile, la Grande Mosquée de Paris (GMP), présidée par le recteur Dalil Boubakeur - qui n'était pas présent à l'audience -, s'étaient ajoutés l'Union des organisations islamiques de France (UOIF), la Ligue islamique mondiale et un condamné de droit commun de religion musulmane en tee-shirt orange et pantalon de survêtement, qui, de son box, a fort scrupuleusement pris sa part du débat. Le tout a produit neuf heures d'échanges tumultueux que le président du tribunal de grande instance de Paris, Jean-Claude Magendie, a très vite renoncé à maîtriser.
Philippe Val, profil émacié, verbe tranchant, est à la barre. "Il s'agit là d'un combat d'idées qui, en aucun cas, exprime un mépris quelconque pour une foi quelconque. On a inventé la démocratie pour qu'il y ait un débat. Lorsque la religion devient une idéologie comme une autre, elle doit pouvoir être critiquée."
Défendant le choix de son journal de publier, en février 2006, l'intégralité des caricatures du prophète Mahomet dont la parution, quatre mois plus tôt, dans le quotidien conservateur danois Jyllands-Posten, avait suscité une polémique mondiale, Philippe Val s'est attardé sur les trois dessins poursuivis par les parties civiles : la couverture de l'hebdomadaire, confiée au dessinateur maison Cabu, qui représentait, sous un bandeau dénonçant les intégristes musulmans, le prophète Mahomet s'exclamant : "C'est dur d'être aimé par des cons !" ; et les deux dessins danois, l'un montrant le prophète accueillant des terroristes sur un nuage en leur disant "Stop, le stock de vierges est épuisé !", l'autre, avec un prophète coiffé d'un turban détourné en une bombe au détonateur allumé.
"Vous avez touché le premier pilier de l'islam !", lui a lancé l'avocat de l'UOIF, Me Oussani Mebarek. "S'il fallait que tout le monde respecte les tabous de toutes les religions du monde, comment ferions-nous pour vivre ?", lui a répliqué Philippe Val, en soulignant que ces dessins ne faisaient que "dénoncer tout à fait clairement l'utilisation que font les terroristes de l'islam et la justification par l'islam du terrorisme".
On en était à ces premiers échanges lorsque l'un des avocats de Charlie Hebdo, Me Georges Kiejman, a demandé la parole pour donner lecture d'un courrier qui venait tout juste d'être transmis à son client. "Je tiens à apporter clairement mon soutien à votre journal qui, à sa façon, exprime une vieille tradition française : celle de la satire, de la dérision et de l'insubordination (...). Je puis tout à fait comprendre que certains dessins incriminés aient pu heurter les convictions religieuses de nos concitoyens musulmans (...). Pour autant, je préfère l'excès de caricature à l'absence de caricature." Suivaient quelques phrases lues par Me Kiejman, qui ajoutait avec gourmandise : "La lettre est signée de... Nicolas Sarkozy, sous l'en-tête "Ensemble, tout devient possible" !" Applaudissements et rires dans la salle.
A voix basse, Me Francis Szpiner, avocat de la Mosquée de Paris, se livrait à son jeu favori, l'imitation du président de la République, Jacques Chirac, dont il est proche. "Ahhh, ce Nicolas !"
Les débats se poursuivaient avec la déposition du premier de la quinzaine des témoins sollicités par la défense de l'hebdomadaire, l'essayiste musulman et professeur de théologie Abdelwahab Meddeb. "Qu'une telle caricature puisse blesser, c'est incontestable. Mais son droit à circuler et à être publiée est inaliénable", a-t-il souligné. En écho, Antoine Sfeir, directeur d'une revue d'études sur le monde arabo-musulman, Les Cahiers de l'Orient, a observé qu'il ne fallait "pas confondre foi et religion". "La foi résiste à tout. Ce procès n'a pas lieu d'être", a-t-il ajouté.
Très attendu était encore le rédacteur en chef des pages culture du Jyllands-Posten, Fleming Rose, qui était à l'origine de la commande des caricatures. "J'ai ridiculisé une idéologie, pas des hommes. Tout le monde doit pouvoir accepter le ridicule, dans le respect de la loi", a-t-il assuré, en rappelant que les organisations musulmanes qui avaient poursuivi son journal au Danemark avaient perdu leur procès.
A la salle surchauffée, le président a alors annoncé la venue de François Hollande, premier secrétaire du PS. "Il valait mieux un bon débat qu'un mauvais procès. La liberté d'expression est un principe absolu", a-t-il dit, en réfutant l'argument d'une assimilation faite par ces caricatures entre musulman et terroriste. "Mais peut-on dénoncer le terrorisme en écartant le lien avec la religion alors que les terroristes eux-mêmes font ce lien ?" A l'adresse des parties civiles, François Hollande a ajouté : "Je ne pense pas que cette affaire ait fait progresser votre cause."
Suivaient encore Elisabeth Badinter, affirmant que "si Charlie Hebdo est condamné, c'est le silence qui va s'imposer à nous tous", et l'ancien directeur de L'Express devenu PDG du Seuil, Denis Jeambar, saisissant cette occasion pour raconter publiquement le bras de fer qui l'a opposé, la nuit du bouclage du numéro de l'hebdomadaire qui publiait les caricatures, à son actionnaire de l'époque, Serge Dassault - "sa préoccupation était le fait que le président de la République se rendait en Arabie saoudite quinze jours plus tard pour discuter de contrats", a-t-il précisé.
Imperturbablement civil, le condamné de droit commun continuait de poser ses questions, jusqu'à ce que le président, épuisé, se décide à l'interrompre et à lever l'audience. Poursuite du forum démocratique, jeudi.
Pascale Robert-Diard
Article paru dans l'édition du 09.02.07.