PARIS (Reuters) - Jacques Chirac et Dominique de Villepin se sont défendus d'avoir ordonné au général Philippe Rondot d'enquêter confidentiellement sur Nicolas Sarkozy dans l'affaire Clearstream.
La veille, le Premier ministre avait admis être à l'origine d'une enquête sur ce dossier, affirmant cependant qu'elle excluait toute personnalité politique, dont l'actuel ministre de l'Intérieur et président de l'UMP.
"Nous n'avons jamais parlé de Nicolas Sarkozy comme possible bénéficiaire de compte bancaire à l'étranger. Je suis formel sur ce point", affirme le Premier ministre dans un communiqué.
Egalement cité par le général Rondot, le président Jacques Chirac a démenti avoir sollicité la moindre enquête visant des personnalités politiques dans cette affaire.
"S'agissant de l'affaire Clearstream, le président de la République dément catégoriquement avoir demandé la moindre enquête visant des personnalités dont le nom a pu être mentionné", a déclaré l'Elysée dans un bref communiqué.
Selon Le Monde, daté du 29 avril, le général Rondot a affirmé aux enquêteurs avoir reçu l'ordre en janvier 2004 de Dominique de Villepin, sur instruction de Jacques Chirac, de mener une enquête confidentielle sur Nicolas Sarkozy dont le nom figurait sur un listing supposé de Clearstream.
Les affirmations de l'ancien espion tendent à démontrer que Dominique de Villepin savait dès l'origine que cette liste était un faux car elle émanait d'un proche, Jean-Louis Gergorin, vice-président du groupe aéronautique et de défense EADS.
L'affaire Clearstream porte sur des accusations anonymes, qui se sont révélées fausses, visant des personnalités qui auraient possédé des comptes bancaires à la société financière Clearstream, basée au Luxembourg.
Elle ne serait qu'une ramification d'un dossier plus vaste portant sur d'éventuelles commissions occultes versées lors de la vente de frégates à Taïwan en 1991 par le groupe Thomson-CFS, aujourd'hui Thales.
"LE NOM DE M. SARKOZY EVOQUE"
Les deux juges d'instruction chargés d'identifier le "corbeau", auteur de ce faux listing, et les buts de cette manipulation disposeraient désormais non seulement du témoignage de l'ancien espion mais des notes saisies à son domicile.
Pour Le Monde, qui publie des extraits des "confessions" de Philippe Rondot, son témoignage infirme sur des points essentiels la "chronologie" livrée cette semaine par le Premier ministre.
Le général explique ainsi que Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, avait tenu une réunion le 9 janvier 2004 au quai d'Orsay pour lui demander d'élargir son enquête, initiée à la demande du ministère de la défense.
Il affirme que "le nom de M. Sarkozy" y fut bel et bien "évoqué".
"Selon M. Rondot, le futur premier ministre lui aurait demandé, sur les instructions du chef de l'Etat, d'outrepasser les limites fixées à son enquête par le cabinet de Michèle Alliot-Marie (ministre de la Défense) en examinant la piste des hommes politiques cités", écrit le quotidien.
En outre, Philippe Rondot dit avoir reçu en novembre 2003 des mains de Jean-Louis Gergorin, un "listing informatisé incluant patronymes, numéros de comptes, dates et mouvements de fonds" et présenté comme extraits du système informatique de Clearstream.
"A l'inverse de ce que déclare M. de Villepin, l'officier affirme s'être d'emblée étonné de la présence d'hommes politiques de droite et de gauche", écrit Le Monde.
Lors de la réunion du 9 janvier 2004 avec Dominique de Villepin, Jean-Louis Gergorin aurait ressorti le même listing, preuve, selon le général Rondot, que le Premier ministre savait que la source de la liste était l'un de ses proches, et non des rumeurs.
Le Premier ministre a répondu à ces accusations dans un communiqué de deux pages.
"Il ne s'agissait en aucun cas de s'intéresser à des personnes, mais bien à des réseaux et à des intermédiaires", réaffirme-t-il.
Retraçant la chronologie des événements, il sépare les "deux temps" de l'affaire, les frégates de Taïwan et les dénonciations calomnieuses de Clearstream.
EVENTUELLES COMMISSIONS OCCULTES
Confirmant l'entretien du 9 janvier 2004 au quai d'Orsay, le Premier ministre dit avoir demandé au général Rondot, ancien des services secrets, de "vérifier la crédibilité des rumeurs relatives à l'existence de réseaux mafieux internationaux et d'intermédiaires pouvant nuire à notre sécurité nationale ou à nos intérêts".
Il s'agit alors d'enquêter sur d'éventuelles commissions occultes dans l'affaire des frégates.
Dominique de Villepin reconnaît que Jean-Louis Gergorin participait à cet entretien, soulignant avoir "naturellement demandé au général Rondot de procéder avec prudence et confidentiellement, en veillant à éviter toute instrumentalisation ou manipulation politique".
Il affirme avoir "explicitement demandé au général Rondot d'éviter de provoquer toute forme de rivalité entre les services susceptible de créer une fixation entre le ministère de la Défense et le ministère de l'Intérieur", que dirige alors Nicolas Sarkozy.
"J'ai agi dans le cadre fixé par le président de la République, visant à moraliser les grands marchés internationaux et à nous prémunir contre toute manipulation ou déstabilisation de nos intérêts économiques", ajoute-t-il.
Pour Dominique de Villepin, passé alors des Affaires étrangères à l'Intérieur, l'affaire "prend une tournure nouvelle au printemps 2004" avec la mention de personnalités politiques et de responsables des services de renseignement dans une liste de titulaires de comptes.
"Comme ministre de l'Intérieur, j'ai été amené à demander des vérifications à la DST (NDLR : contre-espionnage). La DST a conclu à l'absence d'éléments concrets et probants sur les auteurs de cette manipulation", écrit-il.
Enfin, le Premier ministre affirme à nouveau avoir demandé au directeur de ce service de transmettre ses conclusions à la justice.