Topic: Crise chinoise, crise globale ou bad-beat de casino financier global ?

Les évènements financiers cueillent toujours les classes moyennes par surprise ; c'est ce qu'il se passa en cette belle fin d'été 2015. Un été chaud, le plus chaud de l'Histoire de la climatologie.

Personne ne pensait que "lemarché", dans sa miséricorde, pouvait se transformer en figure d'épouvante, un lundi 24 Août de pré-retour de vacances, pour tout ce que la planète comptait de poulaillers en batterie financiers (en batterie certes, mais bien nourris), encore baillant.

C'est bien ce qu'il advint, à la faveur d'une panique qui couvait dans bons nombres d'esprits depuis quelques jours déjà. Le diagnostic est établi :
- la croissance chinoise commence à se réduire fortement, plus fortement que tout ce que ce monde compte d'oracles experts-charlatans de salles de marchés. Elle ne tiendra pas les 7% officiels de croissance. Il en faut plus pour absorber l'exode rural intérieur autant que les produits d'exports occidentaux : voitures européennes, produits de luxe standardisés et autres objets qui font toujours toujours tant rêver les milliards d'individus qui n'y ont jamais eu accès faute d'être nés au bon endroit, au bon moment.

- La rumeur veut que les chinois grugent certainement leur statistiques et leurs comptes. Or, la crise grecque est notamment née lorsque l'information sur les maquillages de comptes sont entrés sur le devant de la scène (les faits étaient connus depuis 2005 en réalité, mais cela ne sortait pas des documents confidentiels de Conseil Européen, voire des classes de Sciences Politique, lorsque les étudiants avaient la chance d'avoir pour professeurs de membres de cabinets ministériels concernés. Le syllogisme comparatif était incontournable : si les vraies statistiques chinoises étaient connues, un risque d'emballement de défiance se dessinait envers la Chine, qui était autrement un plus gros morceau à avaler que la Grèce, qui n'avait que Platon, Socrate, le syrtaki, les olives et la feta (et à la rigueur une semaine à coût abordable dans les Cyclades) à nous faire perdre, ce qui ne dépassait pas les 2% du PIB européen, disaient avec un peu de mépris les banksters patentés de télévision.

- La Chine, moteur de la croissance mondiale depuis le début des années 2000 est plus probablement autour du point de saturation de la croissance de la demande auprès de son secteur industriel, tant en exportations qu'en termes de besoins d'un marché intérieur que l'on ne fera que difficilement progresser tant que l'on n'aura pas avancé sur la question de la démocratie et de la culture individualiste qui prévaut dans toute société capitaliste, même "socialisée". La société individualiste est la seule qui promeuve l'accomplissement par la consommation que le régime chinois souhaite par ailleurs stimuler. Bien sûr la pensée communiste ne se l'admettra pas, donc elle ne fera que pousser à la marge cette individualisation sociale, au moins dans les cœurs urbains. C'est ce qu'elle fit en incitant toute une partie de la classe moyenne à s'endetter pour aller "jouer sur "lemarché".

- Il y a que la Chine arrive à un tournant historique, celui où une bonne part de leur classe moyenne et supérieure est parvenue au niveau de vie "occidentalisé". Cette population, qui commence du bas de la nouvelle classe moyenne urbanisée et des notaires de province au hautes sphères sociales et économiques, représente environ 300 millions de citoyens.
Or, il semble bien que le PCC ne soit pas encore prêt à cette avancée démocratique, du moins à court terme, bien qu'elle soit la seule qui permette à la Chine de poursuivre sa croissance.

Mais on aurait tort de ne voir dans cette chute de toutes les bourses mondiales qu'un effet des seules problématiques chinoises.
a) les analyses macro-économiques : l'Europe latine, ce vieux sous-continent sclérosé par ses accumulations de normes depuis des décennies voire des siècles et dont la France restait l'incarnation la plus aboutie, manquait du niveau suffisant d'innovation qui lui permettait de rattraper son retard de croissance par rapport aux Etats-Unis. Sa culture tournée vers le passé et emplie de religiosité (religieuse ou idéologique) complexée, bloquée par ses combats d'arrière-garde, ses petits et grands lobbies, ne parvenait pas à redresser la barre.

Parallèlement, le pétrole dévisse. La guerre est déclarée depuis un an entre les pétromonarchies arabes et les nouveaux chercheurs d'or des gaz et pétroles de schistes, partis dévaster sans vergogne d'immenses terres infertiles du Dakota du Nord pour vivre la nouvelle frontière énergétique, animé par les rêves de richesse et de retraites dorées, dans de belles villas avec piscine de Floride ou de Californie. Cette guerre, que l'on pourrait synthétiser comme opposant la surproduction saoudienne et la rentabilité marginale des puits de gaz de schistes dans le Dakota du Nord. Guerre, personne n'en sort vainqueur. Même le consommateur, dont les pétroliers s'échinaient à raboter les maigres gains qu'ils auraient pu tirer de cette baisse du pétrole, se demandait à la pompe si l'on ne se foutait pas un peu de sa tronche. L’Arabie Saoudite est également prise dans la spirale négative qui affecte les pays émergeant qui, devenus émergés, connaissent les mêmes crises de développement que les pays occidentaux. Afrique du Sud, Brésil, Inde, Russie, tous voyaient leur monnaie dévisser. Les ajustements sont toujours d'autant plus violent que les acteurs vivent périodiquement sur des nuages. Rox Tarpeia Capitoli proxima.

b) Les éléments tenant au fonctionnement même des marchés financiers : les analyses chartistes, qui ont convergé à ce moment là pour que tous les gérants se disent "on atteint le plafond (entre 4950 et 5200 points. Application simple du principe : les arbres ne montent pas jusqu'au ciel. Les analyses de valorisations, qui avaient atteint leurs meilleurs niveaux sur les "bonnes valeurs" de la cote, et qui restaient désespérément basses sur les segments qui avaient les plus soufferts de la crise de 2008 aux États-Unis puis de 2011 en Europe, ainsi que sur les valeurs pétrolières, qui elles souffraient d'un contre-choc prolongé depuis l'été 2014, pour de multiples facteurs.
- les effets du robot-trading, eux-mêmes programmés sur la base de raisonnements chartistes, qui accélèrent à la hausse ou à la baisse les mouvements. L'auto-alimentation de la panique, dans les salles de marchés, font que les chiffres habituels qui font les supports et les résistance des analystes de marché perdent leurs sens de long terme à très court terme. Il y a divergence de niveaux, ce qui entraîne d'ailleurs la désactivation de bon nombre de produits dérivés de très court-terme, les "turbos", qui s'annihilent littéralement devant les variations du marché. Ce qui fait dire à certaines analyses teintées de conspirationnisme que ces variations sont régulièrement "provoquées" par certaines "grosses pinces" pour entrainer la désactivation de ces produits dérivés.

Dans ces moments, le marché "ne se comprend plus lui-même. Les chiffres perdent leur sens. il y a certains instants où, sur les marchés, on semble entrer dans un vortex mathématique, où les algorithmes croisés s’emballent. Les phénomènes moutonniers se réalisent entre robots, programmés pour "vendre sur rebond"... Dans ces moments là, il faut couper les positions. "Full cash". Les gestionnaires de portefeuilles, policés, disent eux aux clients que ce n'est pas le moment de vendre, mais derrière eux, leurs traders, ceux qui jouent avec l'argent du classier moyen, font face à la vraie boucherie. Ils remplissent la case "espèces", comme l'on sortirait d'une arène dont le sol se déroberait sous les pieds des gladiateurs. A cela s'ajoute tout le poids des dérivés, qui, à très court terme, amplifient les mouvements dans un sens, comme dans l'autre.

La conjonction de ces différents facteurs a entraîné un cocktail détonnant dans l'esprit des analystes, quants et traders, occasionnant un "gap" baissier majeur qui a commencé à se produire autour du 15 août, lorsque la Banque Centrale Chinoise se décidait à baisser le taux de change de sa monnaie ce qui, aux yeux des opérateurs, mettait tant en cause la compétitivité des entreprises occidentales exportant en Chine autant qu'elle révélait que la situation économique chinoise était plus négative d'attendu.

Et puis, ce qui se produisait en Chine se produisait aussi, selon d'autres modalités dans l'ensemble des pays émergents : les formidables taux de croissance appartenaient au passé, comme le souvenir des "Trente Glorieuses" en Europe. Nous étions en 1973 dans les pays émergents.

Cette volatilité va avoir en Chine et dans le reste du monde plusieurs impacts :
a/ perte de revenu ou de patrimoine pour une partie des millions de petits investisseurs chinois - ceux-là justement sur lesquels le gouvernement chinois comptait pour relancer son marché intérieur - et étrangers. Bien que les marchés financiers chinois soient très peu ouverts et que le carnage s'opèrait plus ou moins en vase clos, les effets se ressentiraient sur toutes les places mondiales.

b/ polarisation sur l'effet "krach". Phénomènes de panique. Phénomènes moutonniers. "GAp" haussiers ou baissiers majeurs. Dans les moments où parfois, les rationalités spéculatrices de court terme entrent en contradiction avec les tendances de long terme, il se produit de véritable vortex mathématiques où les conceptions établies dans tous les esprits financiers se liquéfient littéralement. La notion de valeur devient temporairement quantique : on ne sait plus ce qu'elle signifie. On connaît des "transitions de phase". Les esprits reformatent des rationalités pour comprendre les phénomènes en cours. Mais jamais, jamais personne ne parvient à surmonter la myopie systémique qui affecte chaque individu, qui empêche de voir venir ce type d'évènement.

c/ Baisse des importations chinoises pouvant impacter les revenus des sociétés occidentales qui y exportent.

d/ Baisse de confiance corrélative des autres zones, envers la Chine, donc diminution des flux d'investissements direct étrangers. On allait peut-être enfin voir les "délocalisateurs" - cauchemars des professeurs d'économie de lycées devant expliquer à leurs petites têtes que le marché du travail sur lequel on s’apprêtait à les déverser se fichait royalement de leur tronche - relocaliser dans leurs pays d'origine certaines de leurs files de production, à moins qu'ils ne trouvent certains autres pays, toujours plus pauvres, des gouvernements prêts à offrir aux multinationales une partie de leur main d’œuvre en esclavage industriel.

e/ La baisse de la demande chinoise aura également un impact sur la demande de pétrole, désespérément faible par rapport à une offre surabondante

Il reste que nous voyons l’extraordinaire d'un pays qui finalement, connaît les mêmes phénomènes de saturation, de satiété, de décadence limitative d'énergie créatrice des sociétés occidentales. Retour sur terre.

Une partie de cette population a été poussée par des crédits à investir sur les marchés financiers, afin de construire un marché financier liquide et à terme plus attractif. Du jeu de go au punto banco de Macao, le jeu est culturellement très implanté en Chine et les marchés financiers semblaient un utile substitut au jeu pour trouver du financement aux entreprises chinoises.

Mais comme souvent, la banque ramasse tout. Le grand casino chinois avait allumé le bad beat, le coup contre-probabiliste sur lequel la banque ramasse tout ce que les joueurs avaient accumulés en entrant dans le Casino. Comme toujours, ceux qui sortent les premiers sont toujours gagnants.

Comme toute crise, les soubresauts chinois sont porteurs de leur lots de prises de conscience nouvelles, de nouveaux paradigmes et de nouveaux défis :
- A moins d'une intervention de très grande ampleur - qui tiendrait autant à un progrès majeur vers la démocratie libérale, qu'à des interventions budgétaires et monétaires importantes, en lien avec l'utilisation des immenses réserves de la Banque Centrale Chinoise - on n'aura pas avant quelques années de grappes d'innovations nouvelles qui permettront d'atteindre les taux de croissance mondiaux agrégés. La Chine reste l'atelier industriel du monde, pas son centre de recherche.

- La corruption chinoise constituait un moteur de croissance, pour toutes sortes d'entreprises de luxe occidentales. La lutte implacable contre la corruption qui s'opère depuis quelques années a largement impacté ces entreprises.

- Par ailleurs, la Chine connait un problème structurel tenant à la qualité de leurs produits. Elle peine par ailleurs à monter en gamme industrielle. En témoigne autant la supériorité des positionnements allemands sur les marchés exports que le taux de défaillance important concernant les produits chinois.

- La Chine est également engagée dans des discussions sur des problématiques liées au piratage, à la sécurité informatique et plus globalement aux contrefaçons.

- Il sera intéressant de voir comment le gouvernement chinois et le PCC vont réagir à ce qui apparaît être un échec, au moins temporaire, d'une "expérimentation financière libérale" par laquelle on a amené des dizaines de millions d'épargnants venir se faire plumer sur les marchés.

- Le nouveau défi c'est donc : "où va-t-on trouver la nouvelle zone de croissance qui tirera celle des pays occidentaux ?". L'Afrique, ou certaines de ses parties, est en bonne position pour prendre cette place. Encore faut-il qu'elle surmonte certains de ses vieux démons qui la maintienne en état de développement limité.

Dans ce contexte, on appelait les BAnques Centrales mondiales à déverser un peu plus d'argent dans sur la table de jeu. Janet Yellen pourrait remonter ses taux un peu plus tard (alors que des milliers de milliards de dollars informatisés avaient déjà été largués, comme du napalm pendant la guerre du Viet-Nam, depuis la crise de 2008). Mario Draghi pourrait mettre un peu plus au pot. Certains économistes de banque l’anticipent déjà, comme pour se rassurer eux-mêmes devant la débâcle des chiffres alignés sur leurs portefeuilles. Sans accroître à court terme la taille des "injections", il pourrait en accroître les doses, très court terme. Notamment pour éviter une remontée, voire une remontée rapide de l'euro, qui pourrait menacer la réalisation des objectifs du quantitative easing européen et surtout les espoirs de reprise en Europe, espoir ténu tenant à l'usage qui sera fait de cette monnaie supplémentaire. Las, cet argent, d'abord récupéré par les banques toujours aussi frileuses à s'engager dans l'économie réelle, se déversait majoritairement sur la table informatisée de jeu financier.

Ce qui est également remarquables dans ces moments, c'est que les variations massives sur les marchés sont toujours très rapidement rationalisées dans les explications des porte-parole télévisés du monde de la finance. Le premier jour, la baisse est logique et tous les arguments baissiers sont présentés comme immuables. Le lendemain, les très forte hausse est tout autant justifiée. Certains promettaient des 5500 à la fin de l'année, quelques jours auparavant, mais cela n'a aucune importance. On le réinvitera quelques jours après et tout le monde aura oublié qu'il s'est non seulement totalement gourré mais a peut-être également induit en erreur des auditeurs/spectateurs. C'est un "expert" donc on lui pardonnera ses erreurs somme toutes assez banales. D'autres experts allaient s'exprimer avec un langage plus complexe, plus technique, pour justifier la folie des marchés qu'ils doivent vendre aux épargnants. Le paravent technocratique justifiait cette formidable addiction à l'argent, au crédit, à la grande fête quotidienne de la cupidité dont, que l'on soit pour ou contre, nous étions tous dépendants, au travers de nos banques qui, qu'on le veuille ou non, nous tiennent par les comptes, qu'ils soient courants, galopants ou marchants.

Le lendemain de ce krach, le mardi, les marchés se reprenaient. Blindés des liquidités obtenues le jour précédent en vendant massivement les portefeuilles sous l'effet du vortex mathématique faisant se demander aux gérants "mais jusqu'où cela peut descendre ?", les gestionnaires de portefeuilles, en mode euphorie ou plutôt panique inverse, rachetaient à bons comptes tout aussi paniqués de "louper le rebond" ce qu'ils avaient vendu le jour précédent. Lorsque l'absurde côtoie la question de la valeur et que cela se fait dans un univers totalement virtuel, les esprits perdent le sens de la réalité palpable des choses. "Panique à la hausse". Avant de redévisser immédiatement après la clôture en Europe et de refondre aux plus bas niveaux du krach le mardi soir, en toute fin de séance à Wall Street. Une folie en remplaçait une autre. Une fin, ou peut-être un nouveau début, s'engageait pour les hommes ce mercredi 26 août 2015.

"Sapere aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement."(E. Kant)
"Le secret douloureux des Dieux et des Rois, c'est que les hommes sont libres" (Jupiter à Egisthe in Les Mouches de Sartre)