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Re: Le fil des excellents articles de fond

l'Express a écrit:

Ce que l'on n'ose pas dire

Non, le monde musulman n'est pas victime de l'Occident, mais de son propre archaïsme et de l'incurie de ses dirigeants. Non, les musulmans de France ne doivent pas «adapter» la laïcité mais s'y plier. Un an après le choc du 11 septembre, plusieurs ouvrages l'affirment et ouvrent le débat sur ce sujet explosif...

C'est un effet paradoxal du choc du 11 septembre 2001: loin de provoquer un débat sur l'islam réel, il a engendré une langue de bois qui aura régné durant l'année écoulée. Au nom du refus de l' «amalgame» - entre un bon islam, majoritaire, paisible et fidèle au Coran, et les dérives minoritaires de radicaux trahissant le texte sacré - fut ainsi affirmé que l'islam ne posait guère plus de problème que le judaïsme et le christianisme. Motivée par les meilleurs sentiments, cette «ligne» a renforcé plus qu'affaibli les tabous qui pesaient déjà sur deux interrogations. L'islam a-t-il une part de responsabilité dans la situation (absence de démocratie et de liberté d'expression, statut minoré de la femme, analphabétisme) de quasiment tous les pays à Etat musulman, dont beaucoup sont loin d'être pauvres? Et quelle attitude faut-il adopter face aux revendications de l'islam dans nos sociétés occidentales postreligieuses?

Déclin historique. Mettant fin à cette année de mutisme gêné, plusieurs livres importants - d'auteurs, d'approches et de contenus différents - lancent aujourd'hui un vrai débat, sérieux et difficile. Mettant tous en cause la méconnaissance et la naïveté qui règnent sur ces questions, ils partagent la conviction que le problème de la place de l'islam est devant nous (musulmans comme non-musulmans), tout comme la question catholique, dont on a oublié la violence, est derrière nous.

C'est le premier mérite du grand islamologue Bernard Lewis que de montrer, en mettant en perspective l'histoire des pays islamiques, que le sentiment de déclin historique constitue depuis des siècles une question discutée par leurs propres élites. Dans un essai étincelant de clarté - Que s'est-il passé? L'Islam, l'Occident et la modernité (Gallimard) - ce grand spécialiste au sommet de sa carrière estime que, loin d'être les victimes d'un Occident diabolisé que beaucoup d'entre eux dénoncent, les pays musulmans souffrent d'un blocage historique qui s'explique avant tout par l'emprise des particularités religieuses de l'islam sur ces sociétés.

Contre l'histoire révisée d'un islam brisé par les colonisations, Bernard Lewis rappelle que la grande civilisation musulmane, réceptacle des acquis gréco-romains, triomphante militairement et en avance sur l'Occident sur les plans économique et culturel du VIIe au XIIIe siècle, s'effondra d'elle-même dès le XVIe siècle, laissant définitivement la place au rayonnement européen entamé avec la Renaissance. Que s'est-il passé? Cette question, les musulmans sont alors les premiers à se la poser. Face à leur infériorité nouvelle en matière d'armement et de guerre, les califes réclamèrent aux docteurs de la loi une «innovation inouïe»: les musulmans peuvent-ils utiliser le savoir des «barbares infidèles»? Oui, si c'est pour les combattre plus efficacement, répondirent les religieux. Mais, malgré l'adoption des fusils et des canons, la défaite écrasante devant Vienne (1683) constituera une leçon sans équivoque.

Rejet de la science. Dès cette époque, l'élite, consciente d'une crise majeure, se divise. Certains prônent l'imitation de cet Occident qui les a dépassés. Mais, «pour la plupart d'entre eux, la source de tous ces maux tenait au fait qu'on s'était écarté des bonnes vieilles traditions, musulmanes et ottomanes, auxquelles il s'agissait maintenant de revenir», note Bernard Lewis, qui constate que, plusieurs siècles après, «ce type de diagnostic et de remède est encore largement répandu au Moyen-Orient».

Car le retard ne fut jamais rattrapé, et Bernard Lewis isole une particularité: alors que le monde islamique fut à une époque le lieu de la synthèse féconde des savoirs grec et persan, et de l'articulation entre l'algèbre et la numération indienne, la situation s'est inversée et la science y fait aujourd'hui l'objet d'un «rejet» qui constitue «l'un des traits les plus frappants qui distinguent le Moyen-Orient des autres régions du monde ayant subi, sous une forme ou sous une autre, le choc de la civilisation occidentale. A l'heure actuelle, de nombreux pays asiatiques participent activement au développement scientifique, lequel n'est plus occidental, mais mondial. Hormis quelques enclaves occidentalisées et une poignée de chercheurs originaires du Moyen-Orient travaillant en Occident, la contribution de la région - telle qu'on peut la mesurer, par exemple, au nombre de publications dans des revues internationalement reconnues - fait pâle figure comparée à celle d'autres parties du monde non occidental ou, pis, comparée à son propre passé».

Ce handicap contribue à un sous-développement économique dont l'ONU vient de dresser un bilan accablant: malgré le quadruplement du prix du pétrole, le taux d'accroissement du revenu par habitant y est le plus bas du monde, à l'exception de l'Afrique subsaharienne, et la productivité, qui augmente partout, y a baissé. Pour Bernard Lewis, ces échecs ont une origine culturelle, l'anesthésie de la créativité temporelle par une religion totalisante: «L'idée qu'il puisse exister des êtres, des activités ou des aspects de l'existence humaine qui échappent à l'emprise de la religion et de la loi divine est étrangère à la pensée musulmane.» Et cette pensée présente le handicap supplémentaire de prôner l'immobilisme: «Selon la doctrine musulmane, l'homme n'a pas le pouvoir de légiférer; pour les croyants, il n'existe qu'une seule loi: la sainte loi révélée par Dieu.»

Une vérité absolue dont il ne faut pas s'éloigner et à laquelle il faut toujours revenir. Alors que l'Occident a entamé son développement dès son émancipation de l'idée de vérité divine absolue. Libération permise par le christianisme, «religion de la sortie de la religion», selon la formule de Marcel Gauchet, puisque sa séparation entre temporel et spirituel a livré la société à l'initiative humaine, qui a fini par repousser, non sans remous ni souffrances, la question divine dans le seul espace privé. Pour l'islam, le passage à la laïcité est plus problématique: Mahomet n'a pas créé d'Eglise, mais une armée et un Etat soumis à la parole de Dieu.

Rappelant que les docteurs de la loi se sont opposés pendant trois siècles à l'entrée de l'imprimerie dans l'Empire ottoman, Bernard Lewis estime que «c'est le manque de liberté qui est à la base des maux dont souffre le monde musulman»: «Liberté de l'esprit affranchi des dogmes et de la censure; liberté de l'économie affranchie de la corruption et de l'incurie; liberté des femmes affranchies de l'oppression masculine; liberté des citoyens affranchis de la tyrannie.» Mais il constate que les partisans de cette libéralisation sont actuellement moins influents qu'au XIXe siècle.

La faute de L'autre. Le décalage croissant entre la fierté de relever de la version ultime et achevée de la foi et le constat de la place décevante qu'elle occupe dans le monde incite à trouver un responsable. «Qui nous a fait ça? Quand tout va mal, il est bien sûr humain de se poser cette question, relève Bernard Lewis. Il est généralement plus facile et plus gratifiant d'imputer à d'autres la cause de ses malheurs.»

Ce victimisme a d'abord visé la colonisation. «Interlude relativement court, la domination des Anglais et des Français a pris fin il y a un demi-siècle; la situation avait commencé à se détériorer bien avant leur arrivée; elle continue sur la même lancée depuis leur départ», réfute Bernard Lewis. Le rôle du coupable échoit ensuite aux Etats-Unis, à Israël, aux juifs et plus généralement à l'Occident. «Pour les gouvernements à la fois autoritaires et inopérants qui règnent sur presque tout le Moyen-Orient, ce jeu remplit une fonction utile, sinon essentielle: expliquer la pauvreté qu'ils sont incapables de réduire, légitimer un pouvoir despotique qui ne cesse de s'alourdir, détourner le mécontentement croissant de la population vers d'autres cibles.»

Islam mondialisé. Depuis quelques années, la mondialisation a permis à ce victimisme à la recherche de boucs émissaires de se déployer. Dans L'Islam mondialisé (Seuil), le spécialiste français Olivier Roy décrit l'émergence d'un islam qui est non plus localisé dans les pays arabes et asiatiques mais en Occident (Etats-Unis, Canada, Europe). Le néofondamentalisme joue un rôle primordial dans cet islam cosmopolite: il s'adapte à toutes les sociétés et s'adresse aux individus en leur proposant un «code de comportement fondé sur le licite et l'illicite» et en les incitant à «mettre en place des espaces islamisés». Olivier Roy montre que c'est dans cet islam d'Occident, composé de pratiquants diplômés et émancipés des autorités religieuses traditionnelles, que se recrutent les acteurs d'une minorité islamiste violente: tous les militants, sans exception (dont de nombreux Français), impliqués dans les attentats antioccidentaux de ces cinq dernières années ont vécu ou fait leurs études en Occident et étaient de «parfaits produits de l'occidentalisation et de la globalisation».

A côté de cette minorité de groupuscules terroristes, le reste de cet islam mondialisé n'a pas de mal à paraître «modéré»: «A la différence des terroristes, ils rassurent le policier et le magistrat, qui en font d'ailleurs des interlocuteurs privilégiés. En revanche, ils devraient inquiéter les sociologues et les politologues, car ils érigent lentement, mais sûrement, une société en marge des communautés nationales, qui rejette, de facto, l'intégration dans les pays d'accueil», note Antoine Sfeir, directeur des Cahiers de l'Orient, qui publie un copieux Dictionnaire mondial de l'islamisme (Plon).

Rappelant que le débat sépare toujours les réformateurs, qui souhaitent aller de l'avant pour moderniser et adapter l'islam, et ceux qui veulent faire un retour en arrière, Olivier Roy précise que la tendance générale est à la régression: «Pourquoi les réformateurs sont-ils si peu lus?» s'interroge-t-il en constatant que la majorité des nombreux sites Internet de cette «oumma virtuelle» sont néofondamentalistes et d'une grande «pauvreté conceptuelle»: «L'injure, l'exclusion, la calomnie, la rumeur ou l'information invérifiable et orientée sont les traits marquants de ce type d'échange.» Contredisant le lieu commun selon lequel l'islam va se moderniser plus facilement en Occident, Olivier Roy estime que les sociétés libérales sont au contraire des lieux confortables au néofondamentalisme, à ses réseaux et à ses militants: il y rencontre moins de contraintes que dans beaucoup d'Etats musulmans.

C'est un paradoxe qui désespère les musulmans réformateurs: non seulement le discours néofondamentaliste est à l'aise en Occident, mais certains pays le favorisent à leur détriment, comme le montre le cas français. Dans La République et l'islam. Entre crainte et aveuglement (Gallimard), Michèle Tribalat et Jeanne-Hélène Kaltenbach se penchent sur la politique menée en France à l'égard des comportements et revendications de certains musulmans. Ce travail d'enquête qui fourmille d'exemples et de découvertes montre que l'Etat a, de fait, déjà concédé à l'islam ce qu'il avait interdit au catholicisme, au protestantisme et au judaïsme. Les auteurs se sont aussi appliquées à lire et à écouter les leaders présentés comme «modérés» et associés à la consultation officielle organisée par le ministère de l'Intérieur. Elles en concluent que «le désir d'appliquer la charia en France ressort aussi bien des propos de certains leaders d'opinion musulmans dits modérés que de ceux qui seraient de tendance islamiste, la différence résidant essentiellement dans le ton».

Contre l'assimilation. Ces leaders prétendent représenter tous les «musulmans de France». Mais qu'entend-on par «musulman de France»? Première confusion, leur nombre est systématiquement gonflé dans une vision archaïque du religieux: toute personne, française ou pas, issue de l'immigration maghrébine est considérée a priori comme musulmane, alors que l'on sait par exemple que plus de la moitié des immigrés nés en Algérie déclarent ne pas avoir de religion ou ne pas pratiquer. «A l'évidence, les chiffres qui sont donnés reposent sur un compte islamique faisant fi de la liberté de conscience, de la liberté de changer de religion et de l'éventail possible des pratiques. Il va de soi que l'on naît musulman et que l'on ne peut que mourir de même», notent Michèle Tribalat et Jeanne-Hélène Kaltenbach, en précisant qu'il ne s'agit pas d'une figure de style: le consulat marocain de Bordeaux s'est opposé récemment à la volonté de se faire incinérer d'un citoyen français d'origine marocaine et les pouvoirs publics ont cédé devant cette logique communautaire qui veut que l'individu ne s'appartienne pas mais relève d'une tribu statuant contre ses croyances personnelles. Tout comme le ministère de l'Intérieur a cédé à certaines organisations musulmanes en retirant du texte de sa consultation officielle la mention au droit de changer de religion...

Le flou des chiffres s'accompagne du flou des notions. Les deux auteurs montrent comment l' «insertion» a remplacé l' «assimilation», cassant une machine à intégrer qui a pourtant produit la France actuelle, où «le cinquième de la population est issu de vagues d'immigration dont les descendants sont aujourd'hui des Français comme les autres». Une inversion s'est donc produite pour la dernière vague, d'origine musulmane, parce que l'on a pris au mot ceux qui disent la représenter: l'islam ne serait pas conciliable avec la laïcité française, et c'est à cette dernière d'évoluer pour accueillir ses particularités. L'assimilation est dénoncée comme une oppression et, au lieu d'initier les nouveaux Français aux règles minimales communes, il s'agit désormais de sensibiliser les anciens aux valeurs identitaires de l'islam.

Notion de communauté. Les auteurs de La République et l'islam concluent que l' «on peut donc changer subrepticement de modèle politique sans changer la loi ni engager un débat national»: «Les élus se sont défaussés sur les experts des plus hautes instances juridictionnelles pour infléchir de façon décisive le modèle politique français.» Ce fut l'œuvre du Haut Conseil à l'intégration et surtout du Conseil d'Etat, dont l'inventivité en matière de droit positif est allée jusqu'à reconnaître un droit ethnique à la polygamie. Les politiques, de droite comme de gauche, ont laissé le Conseil d'Etat supprimer le principe de neutralité religieuse à l'école en théorisant l'obsolescence d'une «première conception de la laïcité» au profit d'une «seconde conception», qui «implique le respect de la différence».

Différence de règles réclamée ouvertement par certains représentants religieux «modérés» comme Amar Lasfar, imam de la mosquée de Lille-Sud et président de la Ligue islamique du Nord: «Dans l'islam, la notion de citoyenneté n'existe pas, mais celle de communauté est très importante, car reconnaître une communauté, c'est reconnaître les lois qui la régissent. Nous travaillons à ce que la notion de communauté soit reconnue par la République.» Michèle Tribalat et Jeanne-Hélène Kaltenbach recensent de nombreux domaines où la règle commune ne s'applique déjà plus. Elles ont fait des découvertes à propos de financements publics illégaux de mosquées: la loi de 1905 qui s'applique aux cultes, exigeante et contraignante, est régulièrement violée au profit d'un détournement de la loi de 1901, comme à Rennes.

Ce traitement différentiel aboutit à une «mise entre parenthèses de nos propres valeurs». Deux questions paraissent centrales: la laïcité et l'égalité des femmes. Depuis que le Conseil d'Etat a considéré l'école comme un lieu public ordinaire, avec droit de manifestation religieuse, la laïcité, conçue comme un principe de neutralité permettant la vie en commun, est ravalée au rang d'une croyance parmi d'autres. Ce qui fait écrire à un journaliste du Monde que «les collégiens et lycéens de confession musulmane ont une conception plus ouverte de la laïcité que leurs camarades non musulmans, parce qu'ils sont plus favorables à l'introduction de cours de religion et de signes religieux à l'école». C'est la thématique en vogue de la «nouvelle laïcité», «ouverte», «plurielle», qui doit clore ce que le penseur musulman Tariq Ramadan qualifie d' «étape de la tradition française» - la séparation du religieux et de l'Etat - pour s'adapter à l'islam, qui, «dans son essence», «marie la sphère privée et la sphère publique».

La question féminine est le point crucial de la confrontation entre l'islam et l'Occident: contraint d'accepter, sur de nombreux fronts, la modernisation, l'islam en a fait une question résiduelle de résistance identitaire, comme le montre bien Bernard Lewis à propos de l'asymétrie des transformations vestimentaires au Moyen-Orient. Or, selon lui, le «sexisme musulman» n'est pas étranger aux difficultés de ces pays: «La relégation des femmes à un statut d'infériorité non seulement prive le monde musulman des talents et des énergies de la moitié de sa population, mais encore confie l'éducation, à un âge crucial, de l'autre moitié à des mères analphabètes et opprimées. Une telle éducation, a-t-on dit, produit des individus arrogants ou soumis, en tout cas inaptes à la vie dans une société libre et ouverte.»

La soumission des femmes n'est pourtant pas une fatalité musulmane: il n'y a pas si longtemps, la charia reléguait dans la même sous-humanité les esclaves, les non-musulmans et les femmes. «Abolir l'esclavage relevait quasiment de l'inconcevable. Interdire ce que Dieu permet est un crime presque aussi grand que de permettre ce qu'Il interdit», précise Bernard Lewis. Or l'islam l'a fait. Et, concernant la femme, quelques pays de l'aire musulmane ne tolèrent déjà plus ce qu'accepte la France.

Stratégie de surenchère. «La femme n'est pas une question, mais la question», estiment aussi Michèle Tribalat et Jeanne-Hélène Kaltenbach, qui s'interrogent sur ce curieux apartheid fondé sur la soumission des femmes au nom de la différence au sein d'une société politico-médiatique française obsédée par l'égalité féminine. Reprenant l'affaire du voile, elles montrent qu'il relevait bien d'une stratégie délibérée des fondamentalistes et décrivent, une fois leur victoire accomplie, leur stratégie de surenchère (refus de cours d'éducation physique, de piscine, contestation de certains programmes, nourriture communautaire) avec, au sein de l'école, pression et intimidation sur les «tièdes». L'association d'étudiants musulmans Unir, élue au conseil de l'université Paris XIII, met ainsi aujourd'hui en cause la légitimité, pour un «professeur de culture occidentale», de juger le travail d'un étudiant musulman.

Cet apartheid revendiqué reçoit d'ailleurs le chaud soutien de l'extrême droite, comme le résume l'hebdomadaire nationaliste Rivarol: «Mieux vaut des mahométanes en tchador, ce qui évite ou, à tout le moins, limite le métissage.» Sur cette question, Michèle Tribalat et Jeanne-Hélène Kaltenbach relèvent que le nombre de mariages forcés augmente, frappant dans l'indifférence des dizaines de milliers de jeunes Françaises, et que, dans certains quartiers ou certains établissements, un nouveau code vestimentaire s'installe: «Si la dissimulation totale du corps féminin représente le comble de la pudeur, il ne faut pas être grand clerc pour imaginer l'appréciation qu'un jeune musulman peut porter sur une jeune fille coquette, en jupe et en talons! Est-ce un hasard si les jeux de la séduction, qui constituent une forme de civilité, se raréfient dans nos banlieues au profit des viols en bandes organisées?»

Ces revendications différentialistes ont donc déjà des effets. C'est ce que montrent à propos de l'écoleLes Territoires perdus de la République (Fayard-Mille et Une Nuits), recueil de témoignages d'enseignants sur la montée du sexisme, de l'antisémitisme, de la francophobie et du racisme à l'école (voir les extraits pages 106 et 107). Les mêmes propos provoquent scandales et manchettes des gazettes quand ils sortent de la bouche d'un nazillon, mais silence et désintérêt quand ils émanent d'un jeune Français qui se proclame musulman. Les raisons de ce strabisme sont multiples: la mauvaise conscience coloniale et le fait de considérer qu'une victime ne peut qu'avoir raison et que toute rébellion, quel que soit son contenu, doit être saluée. C'est ce qui avait conduit, derrière Michel Foucault, une partie de la gauche radicale à s'enthousiasmer pour la révolution de Khomeini.

Amnésie. La tradition française d'aveuglement, qui s'est illustrée face au socialisme réel au détriment des dissidents, se reproduit avec l'islam réel au détriment de ses réformateurs ou critiques, qu'il s'agisse de ceux d'hier, comme Mohammed Abdou, Qurrat al-Ayn ou Mansour Fahmy, dont on vient de rééditer la thèse courageuse, soutenue à la Sorbonne en 1913 (La Condition de la femme dans l'islam, Allia), ou de ceux d'aujourd'hui, tels Mohamed Charfi, Javad Tabatabai, Mohammed Harbi, Hanan el-Cheikh ou Abdelwahab Meddeb. Et, en France, c'est dans le plus grand silence que l'imam Amar Saïdi a été congédié de la mosquée de Rouen pour avoir célébré des mariages mixtes et prêché en français.

Peu d'attention non plus pour les mises en garde du mufti de Marseille, Soheib Bencheikh, et Leïla Babès contre la consultation officielle du ministère de l'Intérieur, qui renforce le poids des fondamentalistes. Ni pour celles de Hanifa Cherifi dénonçant dans le voile un «mode de socialisation plus conforme à la société saoudienne qu'à la société française égalitaire». Et, quand le cheikh Tantaoui, imam d'al-Azhar, au Caire, rappelle aux musulmans de France qu'ils ont «le devoir de se conformer aux lois du pays où ils vivent» et qu'ils ont «le choix de s'y plier ou de quitter le pays», il se trouve un éditorialiste pour parler de propos «à connotation plus ou moins lepéniste».

D'où vient ce manque de solidarité avec les musulmans qui luttent pour moderniser l'islam? «Nous avons désappris de nous battre contre les prétentions des religions à déborder de leur cadre spirituel. C'est la rançon de la paix religieuse que nous devons précisément à la laïcité», estiment Michèle Tribalat et Jeanne-Hélène Kaltenbach. Cette amnésie va loin, puisqu'elle nous conduit aujourd'hui à placer au cœur du débat public l'interprétation d'un texte religieux - le Coran permet-il ou non de faire ceci ou cela? - comme si l'on avait déjà admis sa prééminence sur les lois communes pour une partie de la population française non concernée par la laïcité.

C'est ce qui pousse Michèle Tribalat et Jeanne-Hélène Kaltenbach à conclure que l'universalisme n'est pas seulement attaqué: il n'est plus défendu. Et qu'un relativisme s'installe petit à petit. Il y a des règles pour les uns et des règles pour les autres. Des indignations à géométrie variable. Libération, qui a tant fait pour le combat antisexiste, dresse ainsi un portrait ému d'une «figure de l'islam de France», le président de l'association Les Imams de France, qui explique doctement que «la dominance masculine est un invariant transculturel» qui repose sur «une différence irréductible, le fameux chromosome Y». Et une publicité de la firme laitière Candia sur la crème fraîche Babette («Je la lie, je la fouette») fut terrassée au terme d'une impressionnante tempête médiatique et militante, avec le renfort de la ministre des Droits des femmes, alors qu'une maison d'édition, sise au cœur du Quartier latin, peut diffuser depuis dix ans un manuel en français de bonne vie musulmane (Le Licite et l'illicite en Islam, éd. Al Qalam) expliquant pourquoi et comment un bon époux doit battre sa femme: «Avec la main», sans «fouet» ni «morceau de bois». Et «en épargnant le visage».

http://www.lexpress.fr/culture/livre/ce … aPMpKSJ.01

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Je comprends que cet article a été écrit fin 2002. Tu aurais pu y mettre l'auteur et un lien. A titre liminaire, je pense que cet article aurait plutôt du figurer dans le thread sur les articles d'opinion mais bon...

On y retrouve de nombreux poncifs et clichés "neo-cons" de l'époque, attisant les clivages, les oppositions, les stigmatisations.

Mais il y a évidemment des points sur lesquels on peut tomber d'accord. Il faut être ferme dans la séparation que l'on opère entre une croyance ou une pratique de l'islam compatible avec les valeurs de la république et la limite à ne pas franchir vers un Islam combattant, qui doit être combattu par tous les moyens possibles.

Et pour cela, il faut un maillage serré du renseignement sur les potentiels terroristes.

"Sapere aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement."(E. Kant)
"Le secret douloureux des Dieux et des Rois, c'est que les hommes sont libres" (Jupiter à Egisthe in Les Mouches de Sartre)

Re: Le fil des excellents articles de fond

Je crois que t'es complètement à côté de la plaque. L'islam doit rester dans la sphère privée de laquelle il n'aurait jamais dû sortir, au même titre que les autres religions. Non mais tu t'entends parler ? Il n'y a pas de "limite à ne pas franchir", la limite est la même pour tout le monde, c'est le seuil de sa baraque, de la mosquée, de l'église, du temple.

"Je suis aussi perplexe qu'avant mais à un niveau beaucoup plus élevé."

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Pratiquer son culte dans son cadre privé est, absolument, une des limites.

Mais détecter les prémisses d'une radicalisation va me semble-t-il au-delà de ça, justement.

"Sapere aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement."(E. Kant)
"Le secret douloureux des Dieux et des Rois, c'est que les hommes sont libres" (Jupiter à Egisthe in Les Mouches de Sartre)

Re: Le fil des excellents articles de fond

Sauf que c'est pas du tout le sujet ici.

edit : surtout que la radicalisation, c'est justement pas "aller au-delà" mais "éteindre l'incendie". Aller au-delà c'est l'article au-dessus.

Last edited by Trèfle (31-12-2015 00:02:12)

"Je suis aussi perplexe qu'avant mais à un niveau beaucoup plus élevé."

Re: Le fil des excellents articles de fond

Greg a écrit:

Je comprends que cet article a été écrit fin 2002. Tu aurais pu y mettre l'auteur et un lien. A titre liminaire, je pense que cet article aurait plutôt du figurer dans le thread sur les articles d'opinion mais bon...

On y retrouve de nombreux poncifs et clichés "neo-cons" de l'époque, attisant les clivages, les oppositions, les stigmatisations.

L'article a effectivement près de 14 ans, mais il est toujours aussi brûlant d'actualité en posant les problèmes auxquels nous faisons toujours face et tu le balayes toujours du revers de la main avec les arguments que tu aurais eu à l'époque, malgré les attentats, malgré le FN, malgré la visibilité de plus en plus marquée de l'islam, malgré un contexte qui tend à corroborer ces poncifs que tu dénonces.

Last edited by sabaidee (31-12-2015 10:34:23)

"L'islam n'est pas une idéologie" Broz

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Puissante analyse.

Le Figaro a écrit:

Pierre Legendre : Pourquoi est-il si difficile de définir l'Etat en France ?

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Penseur inclassable célébré à l'étranger, le trop rare Pierre Legendre a accordé un entretien exceptionnel à FigaroVox. La question de l'État et la France, première partie.

Pierre Legendre est professeur émérite de l'université Paris-I et professeur à l'Ecole pratique des Hautes études, section des sciences religieuses. Peu connu du grand public en France, il est considéré à l'étranger comme un des plus grands de la pensée française contemporaine. Aux éditions Fayard, dernièrement: Fantômes de l'Etat en France, Ce que l'Occident ne voit pas de l'Occident, Dominium mundi: l'empire du management. Il est l'auteur de trois films, dont La Fabrique de l'homme occidental.

PROPOS RECUEILLIS PAR ALEXANDRE DEVECCHIO @AlexDevecchio

Les élections régionales ont été marquées par une forte poussée du FN, ainsi que par la victoire des nationalistes en Corse, suivie de fortes tensions sur l'île de Beauté. Ce chaos politique et social est-il le symptôme d'une crise plus profonde de l'État-Nation que vous décrivez dans votre dernier livre, Fantômes de l'État en France?

Pierre Legendre - Une longue réflexion sur la forme étatique française, mais aussi ce que m'a enseigné une pratique internationale m'ont rendu insensible aux complaintes médiatiques comme aux discours affolés du milieu politique quand la machinerie des partis dits de gouvernement ne répond plus aux attentes. Une fois de plus, la démocratie en France, dont on oublie la fragilité dans notre pays, semble ne plus tourner rond. La situation présente relève-t-elle pour autant du chaos? N'est-elle pas plutôt un épisode logique dans l'évolution de nos manières de vivre et penser les institutions privées et publiques au cours des dernières décennies?

Permettez-moi de dire ceci: la France subit la morsure de la médiocrité. Le sinistre vocabulaire dont use la langue de fer des spécialistes des questions qu'on appelle désormais sociétales en dit long: «la perte des repères». S'interroge-t-on sur pareille formule, qui recouvre la dévastation des liens, de tout lien, donc y compris politique? Non, ce serait trop demander.

Car aujourd'hui, après la génération des casseurs de l'État, qui ont été mis au pinacle de la pensée au cours des années 1970-80 et qui ont tant inspiré la doxa et la pratique politique, nous voilà Gros-Jean comme devant, c'est-à-dire ayant à faire face à une décomposition sociale, qui touche évidemment une jeunesse déboussolée, et que les gouvernements ne parviennent plus à masquer ni gérer.

Cependant, la course aux simplismes continue. N 'y a-t-il pas le conte de fées de la République pour tous? N'y a-t-il pas l'Europe pour tous, tantôt croquemitaine, tantôt père Noël? N'y a-t-il pas la Laïcité pour tous, qui dispense de se demander si l'Occident tout entier ne se méprend pas sur sa notion de religion vendue au monde entier comme «marché des idées» et enseignée comme telle dans nos écoles? Et caetera…. Je n'insiste pas.

Alors, que va devenir l'État à la française? Pour l'heure, l'Union sacrée, une de plus, a entretenu l'illusion quelques jours. Et l'épreuve des élections met les partis politiques, pardonnez ce jeu de mots, dans tous leurs états. Y compris le Front National toujours à l'affût, dont je dirai qu'en prédateur de ce désert de pensée, il se nourrit d'une carcasse abandonnée, qui jadis avait pour nom la Nation française.

Le «sursaut» (mettons des guillemets) de la militance socialiste au pouvoir semble avant tout une affaire de vocabulaire ; il consiste à se souvenir soudain de ce mot, la Nation, tenu pour rétrograde et banni par le progressisme branché. Et voilà que resurgit à son tour le terme Patriotisme! Souhaitons que le citoyen lambda s'y retrouve. Quoi qu'il en soit, la réalité institutionnelle étant ce qu'elle est, la Ve République avec son régime de deux partis dominants (imité de l'Angleterre, soit dit en passant) risque bien de se trouver devant la quadrature du cercle: que faire d'un troisième larron? Son inexistence parlementaire empêchant de régler normalement les comptes, j'attends la suite…

Cela dit, mon ouvrage implique une position de principe: une réflexion sensée sur l'État, en France comme ailleurs, exige que soit reconnue la généalogie de ce que véhicule la situation présente.

Alors justement, que signifie exactement le concept État en France?

Vous faites bien de poser cette question préalable. Quand on sait les contorsions linguistiques auxquelles a donné lieu la réception de cette forme politique par les pays de tradition non-occidentale, ça donne à réfléchir. Qui plus est, le concept État est compris de façon fort différente selon les Nations, à l'intérieur même de l'Europe de l'Ouest, sa culture d'origine. Alors, de quoi parlons-nous dans le cas français?

En France, nous en avons plein la bouche de ce mot en lui-même un peu bizarre. État de qui, de quoi? Quand nos ancêtres d'Ancien Régime parlent d'État, ils emploient un génitif. Exemple: État du royaume (Status regni). Ils visent alors la notion répandue dans l'Europe latine marquée dans ses profondeurs par le christianisme pontifical, puis par la Réforme protestante: Res publica, la Chose publique, par opposition à ce qui relève du privé.

Mis à toutes les sauces, le concept État a désigné les groupes sociaux, clergé, noblesse, tiers-état ; ou leurs assemblées séparées ou réunies en États généraux…. un mot qui aujourd'hui sent bon la Révolution!

L'État a tout de même évolué depuis la Révolution …

Oui et non… Souvenons-nous des fondateurs de la Première République et de leur engouement pour la Rome antique, mais aussi des rescapés de la Révolution qui, sous la poigne du Premier Consul Bonaparte, bientôt couronné Empereur en présence du pape, s'entichent du vocabulaire administratif des Romains pour gouverner, c'est-à-dire prendre en main les départements par un réseau de préfets révocables à tout moment! L'exception française, c'est d'abord ce musée Grévin de la politique….

C'est fascinant d'entrer dans les coulisses, de visiter les réserves: on conserve les traditions, en les rendant méconnaissables, tantôt par la casse révolutionnaire, tantôt par le velours américain du «Social Change», repris en français dans le présentoir plus messianique du «Changement de société», avec sa variante poétique: «Changer la vie». Mobilisez Rimbaud ou Victor Hugo, voilà un ticket toujours gagnant à la loterie électorale!

J'allais l'oublier: le consensus républicain. Qui s'oppose à l'État-République? Personne, et pourtant il semble que, comme dit la formule populaire, «ça coince quelque part». Et malgré cette «Monarchie républicaine», formule exécrée par les opposants d'hier à la Ve République, mais vénérée par ses rentiers, aujourd'hui de gauche….. Mais d'où nous vient cette formule aujourd'hui médiatisée à outrance? Et surtout, est-ce qu'elle éclaire vraiment le concept État?

Elle ne vient pas de Sciences Po-Paris, qui a perdu aussi ses «repères» et nous vend des ersatz. Elle vient d'un Institut de Munich qui, avec ironie, qualifia de la sorte la Constitution gaulliste dans les années 1970: on y étudiait le côté tenace des formes politiques françaises successives. Soit dit en passant, j'avais signalé cette publication à Maurice Duverger, universitaire de gauche à la mode d'alors et qui s'est approprié l'expression (bien entendu, sans citer la source allemande)…. À y regarder de près, l'auteur de l'idée fut Léon Blum en 1917 ; effaré de la situation parlementaire, il appelait à transformer le chef du gouvernement, je cite, en «monarque temporaire, nanti de la totalité du pouvoir exécutif». Avec le recul, on peut s'interroger sur une malformation congénitale du principe étatique en France….

D'où vient celle-ci?

Pourquoi est-il si difficile de définir le concept État en France, pays dont l'expérience a tant pesé sur l'évolution du continent et au-delà, mais qui, depuis 1789, s'est payé une quinzaine de Constitutions, sans compter les amendements? Ce n'est jamais la bonne, et malgré son béton apparent, malgré le ralliement, intéressé ô combien, du rentier Mitterrand, personnage vindicatif et au fond despotique, la Ve République n'a pas mis fin à cette curieuse insatisfaction.

Dans mon aventure de réflexion et grâce à de multiples rencontres, j'ai essayé d'apporter quelques éclaircissements. Je considère la France comme un pays conservateur qui s'ignore et qui, pour accepter le changement, se livre aux ruptures «à la brute» ou, pour le dire plus poliment, avale de temps à autre «un remède de cheval»! Tenter de saisir le pourquoi de cette évolution par saccades n'est pas à l'ordre du jour, car ce serait toucher à quelque chose de bien plus profond que ce dont les études théoriques ou les médias sont en mesure de parler. Il s'agit de la foi en l'État, c'est-à-dire d'un halo de croyances autour d'une question indésirable: la généalogie administrative de cet État, une généalogie enfouie. Il en résulte une amnésie, qui déréalise la représentation sociale et politique de ce fameux État. Le vrai témoin de la réalité, ce ne sont pas les invocations faciles de l'Égalité, des Droits de l'homme, et caetera, mais notre système d'Administration avec ses règles et l'édifice de ses fonctions.

Pour comprendre ça, il faut avoir à l'esprit autre chose que l'idée de pages qui se tournent grâce à des ruptures, mais penser l'existence administrative de l'État comme produit d'une histoire sédimentaire. Au bout du compte, rien n'est oublié et ça se traduit au présent, dans les faits.

Dans le contexte actuel, où l'inculture historico-juridique des élites tient le haut du pavé, ce chemin-là est barré. En conséquence, nos «truth makers» médiatiques, les penseurs à la mode et les conseillers de nos Princes, peuvent ignorer superbement la Révolution froide du Management qui sape ou tient en laisse des États sous pression. Inutile donc que j'évoque les signes d'une jungle féodale à échelle mondiale: le retour progressif et indolore de la justice privée, le marché du droit et de l'arbitrage, tous ces ressorts méconnus d'une Globalisation encore dominée par les États-Unis dont nous sommes les vassaux empressés.

Je n'irai pas jusqu'à dire: le concept État ne signifie plus rien… Je constate simplement une décomposition, faute d'analyses de cet État administratif qui soient à la hauteur. La Com et le marketing politique brouillent les cartes. Il nous reste un lot de consolation: le recours périodique à l'Union sacrée, laquelle, comme chacun sait, dure ce que durent les roses….

Amusons-nous un peu. Vers la fin du XIXe siècle, une plaisanterie grinçante a circulé ; je l'ai glanée chez des économistes qui comparaient l'esprit public de Nations européennes concurrentes: «les Anglais, tous actionnaires ; les Allemands, tous factionnaires ; les Français, tous fonctionnaires»! Depuis lors, deux guerres mondiales ont bouleversé les données, et l'Allemagne prussienne a disparu. Mais sur l'esprit public d'ici, cette maxime contient un fond inévacuable de vérité….

Je me souviens de l'ultime propos de mon film Miroir d'une Nation. L'Ecole Nationale d'Administration, sorti en 2000: «S'il n'y a plus de Nation, pourquoi y aurait-il des fonctionnaires?»

Quelle est la différence entre État et Nation?

Faisons la différence, en effet. Écoutons l'étymologie. Nation, comme le mot Nature, vient du verbe latin nascor, qui signifie naître. Dans son principe, Nation désigne les natifs de tel endroit. Vous avez à Paris, dans le Quartier latin, une bâtisse appelée Collège irlandais. C'est un vestige du Moyen Âge, époque où l'on ne connaissait pas la frontière au sens moderne, et donc les étudiants, qui alors circulaient beaucoup d'une Université à l'autre, se regroupaient par «nations». Nation est un indicateur généalogique, référé à la famille, à la terre d'origine, à ce que l'Ancien Régime appelait un «pays», vocable qui s'est conservé sous le régime républicain dans les associations de Bretons, Auvergnats et autres transplantés dans la capitale. Aujourd'hui, ça vaut pour nos compatriotes d'origine africaine…

L'idée de Nation se traduit juridiquement: la nationalité, un statut assorti de droits qu'une personne exerce selon les règles fixées par l'État ; et il y a la naturalisation, une fiction qui permet d'accorder la nationalité pleine et entière à quelqu'un comme si…. comme s'il était un natif d'ici. Et l'État lui-même, s'il est reconnu comme une personne juridique par les autres États, exerce ses droits d'État national, selon les règles établies, au sein de la société internationale.

Tout ça, je le rappelle, pour éviter la confusion, ne pas se perdre dans nos litanies. Je ne vois pas l'intérêt de réciter le couplet de Renan: «le désir de vivre ensemble», «une grande agrégation d'hommes saine d'esprit et chaude de cœur», etc. C'est du Jean-Jacques Rousseau réchauffé, qui consolait les Français des années 1880 après la défaite de 1870 et le drame de la Commune en 1871. Et aujourd'hui, dans un monde où les rapports de force civilisationnels demeurent dangereusement sous-analysés, je conçois que le thème du «vivre ensemble», où prévaut désormais la connotation bétaillère, puisse encore servir de calmant.

L'État et la Nation sont-ils indissociables, particulièrement en France? Cela date-t-il de la Révolution?

Par principe, oui. Il suffit là encore d'écouter l'étymologie. État a son origine dans le verbe latin stare, qui signifie se tenir debout.

Dans cette perspective, disons que l'État est un montage destiné à faire en sorte qu'une Nation tienne debout. Vous voyez, le langage familier permet de formuler avec simplicité ce dont il s'agit dans votre question. Et ça évite de s'égarer dans les ritournelles habituelles!

Alors je vous propose un petit sondage, comme font les géologues, pour atteindre les principales couches sédimentaires du terrain institutionnel sur lequel est bâti notre État, ce stabilisateur de la Nation française….

Laissons de côté le creuset médiéval de la forme étatique en Europe, le prototype pontifical qui ne dit plus rien à personne en France. Laïcité oblige! Contentons-nous de ce qui sert de généalogie acceptable en France: l'historique de l'État administratif depuis notre Révolution, 1789. Je vais prélever de mon sondage deux indices essentiels, témoins indiscutables des solides fondations de la bâtisse étatique d'aujourd'hui.

D'abord, les grands travaux de la Constituante en 89-91, après la touchante Nuit du 4 août, cette Nuit des Embrassades, dont est sorti un texte qui, avec le recul, vaut son pesant: «Il n'y a plus en France ni titres ni distinctions d'aucune sorte». J'aime à rappeler ces choses-là! Mais l'important est ailleurs, dans ce qui jusqu'à ce jour est inébranlable: le découpage de la France «avec des ciseaux de géomètre». La formule est de Taine définissant le système départemental. Moi, j'ajoute la cerise sur le gâteau de la pièce montée territoriale ; le brave notaire Thouret, porte-plume du grand rapport sur le département, s'est fendu d'une formule décisive sur sa finalité politique: «empêcher la démocratie dans les provinces»!

Je commente. Le département a été l'instrument qui a permis l'apparition de nouvelles formes féodales en France. Personne n'y a touché, sauf en paroles ou en projets édulcorés. Pourquoi? Parce que, au final, il faudrait toucher au sacro-saint Sénat, qui à bien des égards ressemble à une Chambre des pairs. Et de proche en proche, sortir des délégations de pouvoir, introduire une bonne dose d'esprit fédéral dans les régions. Nous restons fidèles à notre ami l'abbé Siéyès, régicide à l'occasion, futur conseiller de Bonaparte et farouche adversaire de l'idée fédérale. Aujourd'hui, le vocabulaire du milieu politique laisse échapper une vérité qui ne choque personne: chacun va et vient entre Paris et son «fief»! Cela veut dire que la société française trouve son compte dans un féodalisme qui sait comment se renouveler.

Et ça n'empêche pas de jouer à cache-cache avec la Bureaucratie européenne, en jurant la main sur le cœur qu'on veut l'Europe fédérale. Je me souviens de la conversation télévisée entre Philippe Séguin et François Mitterrand: la ficelle du Président «fédéraliste» était un peu grosse… ou alors, au-delà de la façade de Prince élu contre le camp de son interlocuteur gaulliste, c'était l'aveu d'une incompréhension des profondeurs généalogiques de la France.

Venons-en au second prélèvement de mon sondage, qui lui aussi aide à saisir notre présent. Nous vivons les vestiges incompris de ce qu'avait inventé la République terroriste de Robespierre et de Saint-Just: un État à double commande. D'un côté, la légalité constitutionnelle incarnée par le pouvoir d'une Assemblée, la Convention ; de l'autre, la légalité insurrectionnelle, c'est-à-dire le pouvoir de la rue aux mains, nous dirions aujourd'hui, du lobby de la Commune de Paris. Je continue de penser que ce schéma a laissé une empreinte profonde.

La percée du Front National traduit-elle la volonté des Français de retrouver un État fort?

Pierre LEGENDRE: État fort ou faible, la question n'a plus de sens. Avant d'évoquer le FN, dont on sait la marque antisémite originaire, mais aussi la connivence de jadis avec ceux qui avaient mené la répression à outrance en Algérie, je voudrais dire ceci. Après s'être laissé porter durant des décennies par la vague libérale-libertaire qui a déferlé sur l'Europe sans réflexion critique, l'élite au pouvoir s'étonne aujourd'hui non pas des effets décivilisateurs de cette vague, massivement déniés, mais seulement des accidents qu'elle provoque dans notre vie politique. Et je connais trop bien le fonctionnement des prédicateurs parisiens toujours prompts à stigmatiser, selon des catégories quasi pénales, ceux qui pensent hors du troupeau, pour ne pas m'étonner, moi, des grands airs effarouchés devant ce qui survient.

Ces temps-ci, une certaine presse aux accents de Pravda à la française parlait avec une emphase admirative d'un intellectuel dont le discours, je cite, «a renversé la table». Mais alors, pourquoi le discours d'un parti ne réussirait-il pas le même exploit? Manifestement, les amateurs de discours renversants sont pris de court. Amuser la galerie avec le Front National ou avec Monsieur Tapie naguère présenté comme un modèle à la jeunesse, ça ne dure qu'un temps. Et je ferai remarquer que le FN étant devenu le fournisseur d'un vocabulaire patriotique qu'on cesse de brocarder, nécessité oblige …., il se peut que ce Front National finisse par obtenir paiement pour services rendus!

Ma conclusion tient en peu de mots. Si au moins la percée revancharde du FN donnait à réfléchir, ce pourrait être un gain, le gain d'une leçon. Mais j'en doute.

L'un des chapitres de votre livre s'intitule «la foi en l'État, ou le fiduciaire français». La France s'est-elle construite dans la religion de l'État?

De quoi parle-t-on avec le mot religion? Nous sommes en Europe, toujours marquée par la ligne de fracture entre traditions dont je maintiens qu'elles sont inconciliables, en dépit de notre œcuménisme qui en réalité est une arme: l'Ouest catholico-protestant, l'Est orthodoxe. La France laïque ne comprend pas plus que les autres États de notre voisinage la Russie, la Grèce et les Balkans.

Pourquoi évoquer tout ça? Tout simplement parce que ce mot juridique des Romains baptisé par le christianisme latin, nous l'utilisons à tout-va pour lui faire dire ce qu'on veut. J'ai dénombré une quarantaine de définitions! Voilà pourquoi j'utilise le terme de fiduciaire pour sortir du brouillard. Il signifie que l'espèce humaine, l'animal parlant, ne peut vivre sans être fondé à vivre. Individuelle ou sociale, la raison de vivre est construite avec des mots, une Référence fondatrice à laquelle nous faisons crédit. La religion, c'est du crédit, du fiduciaire. La religion est, si je puis dire, une sorte de banque qui accrédite un discours fondateur.

Le pouvoir d'Ancien Régime recevait son crédit de la divinité chrétienne, il était en dette avec Dieu et s'acquittait de sa dette par la répétition rituelle, par des liturgies très élaborées. L'État monarchique était ainsi fondé à gouverner, c'est-à-dire à formuler des règles. Comme tous les montages dénichés par l'ethnologie, l'État à l'occidentale marche comme ça, nous sommes fondés comme citoyens par un montage fiduciaire, autrement dit par une religion.

La Première République avait mis en scène la déesse Raison. Nous, les ultramodernes, nous avons un panthéon plus fourni ; les Français ont non seulement la figure divinisée de la République laïque et ses liturgies, mais aussi, en ressortissants de l'Occident industrialiste et mercantile, ils célèbrent l'Argent. Ce serait le moment de lire un petit texte jamais commenté d'un certain Karl Marx sur deux figures unificatrices: le Christ et l'Argent! Voyez l'iconographie du dollar… «In God We Trust».

Alors oui, si l'on saisit ce concept de fiduciaire qui nous renvoie à la dimension universelle du langage, et si on continue à user du mot religion (pourquoi pas?), on peut dire que la France s'est construite dans la religion de l'État. Une religion plutôt intégriste, un «nouveau christianisme» pour reprendre la formule des saint-simoniens au XIXe siècle. L'État à la française est le Rédempteur laïque, un Sauveur sécularisé. Dans cette perspective, je ne vois pas où serait la différence entre l'État monarchique et l'État révolutionnaire.

La contre-épreuve, c'est la situation concrète de l'État administratif menacé par l'intégrisme individualiste. Le «service de l'État» ne veut plus rien dire, face à l'idéologie du libre choix sur le marché de tout, qui prétend disposer de tout, donc de la logique fiduciaire des institutions. Et ça donne quoi? Un monde à l'envers, où l'État, perdant sa raison d'être, dissout le rapport à l'autorité, bannit les tabous protecteurs, démolit les normes langagières elles-mêmes. Évidemment, ça commence par défaire l'Éducation, ces lieux dont notre professeur Renan disait: «L'État met la main sur l'âme». Aujourd'hui, ça consiste à produire des citoyens qui désapprennent à apprendre les fondements normatifs du lien social et ne sont que créanciers….

L'État français fortement centralisé est-il compatible avec la construction européenne?

L'Union européenne est-elle aujourd'hui pour les Français autre chose qu'une bureaucratie? La France a inventé au XVIIIe siècle ce mot qui a fait le tour du monde, et nos moeurs politiques s'accommodent très bien de réglementations envahissantes. Alors que les Anglais et les Allemands sont pointilleux pour défendre leur propre prérogative parlementaire contre Bruxelles, les Français ne sont pas si regardants et se contentent de rouspéter…

Après tout, en matière de justice, c'est pareil ; la maxime de la Révolution «Juger, c'est aussi administrer» reste d'actualité, elle en dit long sur nos manières de bafouer la séparation des pouvoirs. Un exemple: quand un arrêt de la Cour de cassation froisse une catégorie sociale capable d'ameuter les médias, nos gouvernants n'hésitent pas à faire voter une loi ayant pour effet de passer cette jurisprudence à la trappe… Et je rappelle la manie de légiférer à tour de bras, jusqu'à produire des textes dont on sait qu'ils ne seront pas appliqués!

L'État fortement centralisé est-il compatible avec la construction européenne? Le désordre juridico-politique que je viens d'évoquer inciterait à vous répondre: oui, car cet État-là est prêt à tout avaler, et l'Europe fourre-tout justifie alors que l'on persiste à n'en rien vouloir savoir.

Mais, si l'on sort de cette torpeur, ma réponse est non. Elle découle de mes propos précédents sur l'État et la Nation, sur le fond historique des choses. Construire l'Europe et non pas seulement la supporter, ça supposerait une audace politique qui pour l'heure est absente. Il n'est pas à l'ordre du jour de faire le ménage dans nos structures intérieures françaises, d'injecter une bonne dose d'esprit fédéral dans l'institution du territoire et dans la formation des responsables du système administratif, et surtout d'élargir notre horizon par une réflexion digne de ce nom sur la généalogie du continent. Un continent qui contient aussi la Russie orthodoxe et tout un monde pris de haut par des discours expéditifs.

L'Union européenne est-elle morte?

Quand on parle de construction européenne, qu'est-ce que ça dit à la jeunesse, qui voyage si facilement aujourd'hui? Considérons d'un peu plus près l'offre…, pas la prédication, mais le cadre institutionnel de l'Union.

L'Europe, c'est bien beau, mais le projet, obèse et bavard à la française, de Traité constitutionnel européen, finalement rejeté en 2005 par la France et les Pays-Bas, avait à mes yeux quelque chose de ridicule ; pour nombre de personnes averties de l'histoire comparative des formes étatiques, cette scolastique méticuleuse avait quelque chose de dérisoire. La démocratie n'étant pas le fort de cette Europe d'esprit étriqué et souvent cynique, on s'est rattrapé en bricolant des traités de remplacement…. Pour une fois, on n'est pas allé jusqu'à imposer de refaire le référendum, pour annuler le non dans les deux pays concernés!

Justement, ça me fait penser à la boutade d'un opposant à Napoléon III. Un député est censé s'adresser à l'électeur paysan: «Mon ami, le référendum est un mot latin qui veut dire oui»! Au fond, c'est l'état d'esprit des multiples chefferies en titre, qui rivalisent d'ingéniosité dans les bureaux de Bruxelles. Si vous vous intéressez à ce tripot, qui nous concerne tous, nous autres simples citoyens, tâchez de trouver ce petit essai passionnant, publié par Northcote Parkinson en 1957 sous le titre 1 = 2 ; il résume avec humour les inexorables lois d'une Bureaucratie sans tête! Pour tout dire, on a fabriqué un empilement de fonctions sans âme.

La France, dont je crois avoir soupesé les chances de s'auto-réformer comme très faibles sans pression extérieure, s'est enfermée dans une non-pensée sur elle-même et sur l'Europe.

Souvenons-nous: Napoléon voyait l'Europe comme extension française, «la Grande Nation». Ce n'était pas le cas de De Gaulle. Car de Gaulle avait compris que cette Nation française centraliste reste d'un maniement délicat et qu'une fois éteinte la rivalité millénaire avec l'ex-Empire germanique, la France ne pouvait pas tenir son rôle national sans boussole. Après lui, la partie s'est jouée en inversant la logique: d'abord l'économie et les techniques gestionnaires, le reste suivra, c'est-à-dire l'essentiel, à savoir une vision claire et assumée du «qui sommes-nous, où allons-nous?» dont se soutiennent les Nations.

La nullité politique et la passivité, qui ont fini par déséquilibrer et malmener l'Europe du Sud leurrée par les discours à l'eau de rose et la ruée financière, ont aussi pour effet de réactualiser les enjeux d'hégémonie au sein de l'Europe. Pour l'instant, je dirai que l'Allemagne fait son beurre….

Quant à la France, je vois qu'elle a pâti du postulat positiviste qui dominait l'équipe de Jean Monnet et ses successeurs. À quoi s'ajoute le fait que, dans l'intervalle, les États-Unis ont eu les moyens de transformer l'Europe en glacis, à l'instar des anciens «pays frères» de l'ex-URSS. Devenue ignorante de ce que signifie culturellement et politiquement son centralisme invétéré, la France suit un mouvement sur lequel elle semble ne plus avoir prise, avec indifférence! Nous en sommes là.

Vous écrivez: «Comment est-il possible de s'intégrer à la désintégration?». La crise de l'intégration est-elle la crise d'un État qui se désintègre?

Avant tout, j'évoquerai le contexte dans lequel votre question s'inscrit forcément: «l'effondrement de la civilisation moderne». Cette formule de Ian Kershaw, historien du nazisme, parle de la dictature hitlérienne qu'il qualifie ainsi: «une forme de souffle nucléaire au sein de la société moderne. Elle a montré de quoi nous sommes capables». Et moi j'ajoute: nos États subissent les effets à long terme de l'Holocauste qui a tué des millions de Juifs. Ce massacre d'une portée bien spéciale veut dire le meurtre de l'Ancêtre dans la culture européenne, dite judéo-chrétienne. C'est le principe généalogique, autrement dit le principe de Raison, qui a été touché.

Mon propos, qui tient compte du conflit originaire avec le judaïsme, ne se contente pas des discours habituels sur la Shoah et les horreurs infligées aux Juifs par leurs persécuteurs nazis. Il porte sur la fracture civilisationnelle intrinsèque, qui concerne l'Occident tout entier. C'est à partir de là que devient compréhensible concrètement le souffle nucléaire dont parle Kershaw. Il s'agit du coup porté à l'institution de la filiation, de nouveau subvertie par les propagandes et les pratiques juridiques aujourd'hui à l'œuvre.

En quoi la Seconde Guerre mondiale a-t-elle constitué une rupture?

Nos sociétés post-hitlériennes ont effectivement muté. La perversion nazie a discrédité le fondement de toute autorité. Elle a aussi montré qu'on pouvait gouverner tout un peuple en donnant la même valeur au fantasme et au raisonnement! Par effets en chaîne, les interdits sont à discrétion, les tabous peuvent tomber les uns après les autres à l'échelle d'une Nation. Et l'expérience a montré la facilité avec laquelle la science est mobilisable pour soutenir la dé-Raison… Je considère que nous avons tout simplement retourné la carte du nazisme, sans la détruire et surtout sans la comprendre. Transposant une expression de l'écrivain américain Scott Fitzgerald, je dirai que nous vivons dans un «abattoir de pensée».

Le dépérissement de la Raison généalogique, ça se paye, et très cher, par le meurtre et l'inceste. J'en ai pris la mesure en m'intéressant au cas du caporal Lortie, auteur d'un attentat commis le 8 mai 1984 dans les locaux du Parlement du Québec où il avait pénétré, ayant l'intention de tuer le gouvernement. Ce jour-là, pas de séance des parlementaires, néanmoins trois personnes ont été assassinées. Lors de son procès, l'accusé a pu dire: «le gouvernement avait le visage de mon père»! Or, le père du meurtrier était un père sans loi, incestueux et violent. Conseillant son avocat, nous avons œuvré pour faire du procès le moyen de faire sortir de son enfermement subjectif un jeune homme inéduqué. Une peine adaptée, accomplie dans une prison civilisée, lui a ouvert l'horizon d'une vie humaine.

Mon écrit sur ce cas a fait réfléchir pas mal de monde, notamment dans la magistrature française de l'époque, fin des années 1980. Il a aussi inspiré deux pièces de théâtre, l'une au Canada, l'autre en France où elle a été jouée à la Cartoucherie de Vincennes.

Une société aussi peut être poussée à la dé-Raison. Mon expérience d'expert pour le compte de l'Unesco m'a fait découvrir en Afrique subsaharienne les conséquences de politiques de développement aveugles, imposant la casse institutionnelle. Par exemple, en discréditant des écoles coraniques séculaires dont l'existence contrariait les spécialistes français de la modernisation! J'ai rapidement tiré mon épingle de ce jeu-là, j'ai su très tôt à quoi m'en tenir sur l'invraisemblable légèreté des parachutés par l'Éducation parisienne, et j'ai fait savoir à qui de droit (y compris à l'Unesco) mes prévisions pour la suite…. L'effroyable d'aujourd'hui confirme, hélas, mes constats de l'époque ; nous étions dans la décennie 1960!

Les attentats à répétition sont-ils également le fruit de cette crise de l'intégration? En quoi est-ce lié à l'affaiblissement de l'État?

Quant à cette question de l'intégration et de la désintégration de l'Etat, je vise évidemment la France, mon pays, traditionnellement accueillant. La crise de l'intégration, ça ne veut rien dire à mes yeux. Après tout, l'État est une caisse de résonance, et de nos jours de quoi résonne-t-il? Bien que ça commence à déchanter chez les responsables affrontant les violences djihadistes, il n'est pas question de faire retour sur soi, sur la dévalorisation de l'autorité quand il s'agit de secourir des jeunes en déroute, sur le manque d'exigence dont sont victimes tant d'écoliers et collégiens. Et caetera.

Je n'ai cessé de fréquenter les institutions ayant particulièrement à dire ceci. La déséducation est devenue une politique, dont on recueille aujourd'hui les fruits. Je réprouve le fondamentalisme sous toutes ses formes, y compris quand, par exemple, au sommet de l'État républicain-laïque, on s'est permis, à l'adresse de lycéens, de faire l'apologie de la provocation des Femen manifestant dans la fameuse Église du Sauveur à Moscou, que Staline en son temps avait rasée pour la transformer en piscine…. Et de surcroît, de faire émettre le timbre de Marianne sous les traits d'une Femen!

Si c'est ça l'intégration, elle veut dire une désintégration avancée de l'État lui-même. En ce cas, je dis qu'on prépare les djihadistes de demain ou alors que, tout simplement, la jeunesse est poussée à vivre déboussolée.

Encore un mot, puisque j'ai évoqué la terreur djihadiste. Ces temps-ci, j'entends un mot étrange: déradicaliser. Il m'a fait penser (et je ne suis pas le seul) à dératiser…. Sans doute ai-je la tête à l'envers, mais je demande: qu'est-ce que ça signifie exactement? Après la guerre, on parlait de lavage de cerveau. Je ne connais pas la méthode que suppose la déradicalisation chez les spécialistes qui la pratiquent. Et qu'est-ce que ça vaut au-delà de quelques jeunes égarés qu'on ramènera au bercail républicain? Et les autres? De même qu'on n'a pas vaincu le nazisme par des arguments, mais par les armes, on ne viendra pas à bout de l'épidémie de ceux qui se donnent pour idéal le meurtre, par des mesures à caractère symbolique.

Une fois de plus, je constate qu'il n'est pas question de s'interroger sur la racine du mal, cette désintégration dont j'ai parlé. Enfin et pour en terminer, je félicite le conseiller en Com qui a fabriqué le slogan infantile «mariage pour tous». Au moins ça, c'est une trouvaille, une formule qui tape dans le mille, à notre époque où les pouvoirs de tout poil attendent des résultats en traitant l'opinion publique comme une foule de pré-adolescents.

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/20 … france.php

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/20 … ration.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Un très très bon article de Pascal Perrineau sur le vote FN par des personnes originellement de gauche.

http://www.slate.fr/story/112697/gaucho-lepenisme

Apparu lors de la présidentielle de 1995, ce concept nous permet d'essayer de penser les liens entre traces de gauche et choix d’extrême droite, et les itinéraires entre ces deux mondes.

Initialement intitulé «Le gaucho-lepénisme: des fractures dans la transmission des valeurs et des orientations politiques?», l'article qui suit est extrait de l'ouvrage Temps et politique. Les recompositions de l'identité, qui paraît aux Presses de Sciences Po ce jeudi 14 janvier 2016 sous la direction d'Anne Muxel. Le titre et les intertitres sont de la rédaction de Slate.fr.

Depuis sa naissance en 1972 et son émergence en tant que puissance électorale en 1984, le Front national est pensé la plupart du temps comme une extrême droite –donc à concevoir uniquement dans l’univers référentiel de ce courant politique dans la longue période historique ou dans son insertion dans un ensemble plus large, celui de la droite et de ses différentes composantes. L’approche se focalise alors sur la transmission des éléments fondamentaux de cette culture politique d’une génération à l’autre, sur la reproduction de corpus idéologiques, d’attitudes et de comportements caractéristiques de cette famille de pensée. Au plan électoral, on s’intéresse à la pérennité d’ancrages territoriaux, à la transmission d’héritages anciens au sein des familles et aux processus de transferts et de recyclage à l’œuvre au sein des droites et, particulièrement, à la manière dont certains électeurs de droite peuvent être tentés par leur extrême.

Nombre d’ouvrages qui ont été consacrés au développement du Front national s’inscrivent essentiellement dans cette perspective. Sans renier la pertinence de cette approche, il est nécessaire de penser le choix frontiste non pas uniquement à partir de la droite et de ses composantes mais aussi à partir de la gauche et des flux d’idées, de thématiques, d’inspirations, de militants et d’électeurs qui peuvent en provenir. Tout courant politique, surtout lorsqu’il connaît une dynamique aussi importante que celle qui nourrit le Front national, s’alimente à de multiples sources hétérogènes. En un mot, la question du Front national ne peut pas être posée dans le seul univers de la droite, la non-droite et la gauche sont elles aussi directement concernées.

En presque quarante années de développement d’un Front national passé de 190.921 électeurs lors de l’élection présidentielle de 1974 à 6.421.426 électeurs lors de l’élection présidentielle de 2012, des cohortes de nouveaux électeurs sont venues de la gauche, ont rompu avec elle ou encore ont entretenu un compagnonnage entre tropisme de gauche et vote frontiste. Cela pose plusieurs questions: celle de la rupture dans les transmissions intergénérationnelles au sein de la gauche, celle du détachement au sein d’une même génération par rapport à des préférences de gauche qui s’étiolent, celle enfin de la mise en œuvre de bricolages composites où peuvent se côtoyer références de gauche maintenues et vote frontiste.

Les identités politiques ne se construisent pas dans une reproduction à l’identique des choix du passé familial ou de son propre passé. Des ruptures et des recompositions, parfois profondes, de ces identités politiques se produisent, et des identités plurielles à multiples facettes s’inventent, où se mêlent des choix apparemment contradictoires. Depuis de nombreuses années, et plus particulièrement durant la période récente, ces mécanismes de mutations identitaires sont à l’œuvre dans le frontisme électoral et dans la manière dont il évolue pour devenir aujourd’hui l’une des premières forces électorales en France.

Des proximités difficiles à penser

Lors des élections européennes du 25 mai 2014, 22% des salariés proches de la CGT et qui sont allés voter ont choisi des listes du Front national; 17% de ceux qui sont proches de la CFDT, 33% de ceux proches de FO et 27 % de ceux proches de SUD-Solidaires ont fait de même. Deux ans plus tôt, lors de l’élection présidentielle de 2012, plus d’un quart des électeurs qui avaient voté en faveur de Marine Le Pen venaient de familles dont le père était à gauche et 10% des mêmes électeurs déclaraient, le jour de leur vote, qu’ils étaient de gauche. 17% des électeurs ayant choisi Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle votèrent, quinze jours plus tard, en faveur de François Hollande au second tour.

Aujourd’hui, 13% des électeurs qui se sentent proches d’un parti de gauche déclarent être d’accord avec les idées défendues par le Front national, 7% des mêmes électeurs ont déjà voté pour le Front national et 11% envisagent de le faire. Enfin, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2017, 10% des électeurs de François Hollande ont l’intention de voter en faveur de Marine Le Pen, un pourcentage similaire à celui que l’on rencontre chez les anciens électeurs de Nicolas Sarkozy. Les liens entre le vote frontiste et la gauche sont loin d’être inexistants; ils témoignent d’évolutions politiques qui marquent des changements ou qui mettent au jour des paradoxes et des contradictions plus ou moins apparentes.

Ces différents itinéraires, que l’on peut rassembler sous le terme générique de «gaucho-lepénisme», que j’ai utilisé pour la première fois dans l’analyse du vote en faveur de Jean-Marie Le Pen à l’élection présidentielle de 1995, restent peu étudiés et font l’objet de polémiques incessantes. En raison de leur atypie, beaucoup d’analystes ont du mal à les reconnaître –comme si la gauche ne pouvait que rester étrangère à toute forme de compagnonnage, de lien ou de proximité avec le monde de l’extrême droite. Or, particulièrement dans des contextes de crise économique, sociale ou intellectuelle, il paraît évident que de vraies ruptures avec les héritages de gauche, d’une génération à l’autre ou au sein d’une même génération, peuvent surgir et éloigner nombre d’individus du territoire de leurs affinités d’origine. Se mettent alors en place des compagnonnages singuliers entre traces de gauche et choix d’extrême droite. Des itinéraires et des itinérances entre les deux mondes se dégagent et s’installent.

Passerelles politiques des années 1920-1930

La fréquente réticence intellectuelle à penser ces confluences était déjà à l’œuvre dans les années 1920-1930, en dépit des nombreuses passerelles politiques et idéologiques qui furent alors jetées entre la gauche –dans toutes ses composantes– et l’extrême droite. Les itinéraires de Gaston Bergery, de Marcel Déat et des néosocialistes ainsi que l’évolution de Jacques Doriot retracent la densité des liens entre ces deux univers politiques apparemment étrangers l’un à l’autre. La thèse de Philippe Burrin sur le fascisme satellite a montré l’ampleur des transferts, l’importance de la crise sociale et politique et du thème du pacifisme intégral.

Au-delà, elle a mis au jour trois éléments qui ont servi de passerelles entre la gauche et le fascisme. Le premier est un ensemble de principes d’organisation et de méthodes politiques: «Dans la mesure où il s’affirmait comme une organisation de masse, où il prétendait conquérir les masses populaires et les encadrer dans un mouvement structuré et actif, le fascisme pouvait offrir un type d’activité politique proche de l’expérience des militants de gauche.» Le deuxième élément est constitué d’un ensemble de valeurs irrationnelles: «aspirations à la communion humaine dans l’action collective, valorisation ou survalorisation de l’activisme et du dynamisme, finissant chez certains hommes de gauche par remplacer les objectifs de changement social». Le troisième élément est un ensemble de valeurs idéologiques:

    «Des plans de transition s’offraient avec le fascisme dans certaines oppositions partagées, dans certaines communautés d’ennemis idéologiques –le libéralisme et le capitalisme, le communisme, la démocratie parlementaire [...]–, aspiration à recomposer une société communautaire à partir d’une société de masses divisée par le capitalisme et le libéralisme.»

On pourrait ajouter aux trois traits communs relevés par Philippe Burrin un quatrième élément: la passion volontariste. Dans cette optique, comme le relève Philippe Bénéton, le monde est volonté: «Il n’est pas un ordre créé ou un ordre naturel, il est malléable à la volonté humaine. Tout se joue dans l’histoire sous la conduite des hommes affranchis et décidés, ceux qui "ne louchent pas vers l’au-delà" (Hitler), ceux qui savent que la liberté humaine est sans limites, ceux qui n’ont pas peur. Le troupeau humain ignore la puissance de la volonté. Nous créerons un monde nouveau. L’humanité suivra.» Dans le superbe roman de Vassili Grossman, Vie et Destin, le commandant SS du camp fait venir dans son bureau un vieux militant bolchévique et lui dit ceci: «Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir. Là réside la tragédie de notre époque. Se peut-il que vous ne vous reconnaissiez pas en nous? Que vous ne retrouviez pas votre volonté en nous? Le monde n’est-il pas pour vous, comme pour nous, volonté: y a-t-il quelque chose qui puisse vous faire hésiter ou vous arrêter?» Il n’est pas sans intérêt de constater aujourd’hui que, parmi de nombreux qualificatifs associés à l’image de Marine Le Pen, celui de volontaire est celui qui est le plus volontiers accordé à la présidente du Front national, que ce soit par les électeurs de droite ou ceux de gauche.

Dans cet ouvrage où Vassili Grossman pense la convergence de deux systèmes politiques opposés ayant abouti à la création de camps de concentration, le romancier, qui avait directement expérimenté les deux systèmes, est persuadé que tout volontarisme idéologique de faire le bien ne peut que dégénérer et produire le mal, ce mal fait au nom du bien: «Là où se lève l’aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule.». La recherche du bien qui anime si souvent les engagements à gauche peut paver la voie, lorsque la gauche n’en est plus pourvoyeuse, d’un chemin qui mène à la bonne société que préconise l’extrême droite. Les itinéraires de certains communistes doriotistes, de néo-socialistes ou encore de «jeunes Turcs» du radicalisme sont, dans les années 1920-1930, autant d’incarnations de ce long chemin de traverse.

Déception des milieux populaires

Une deuxième période de difficulté intellectuelle et de tabous empêchant de penser les proximités entre la gauche et l’extrême droite est celle des années 1950-1960, qui virent fleurir les analyses du totalitarisme et la mise au jour des invariants entre communisme et fascisme. Les analyses d’Hannah Arendt, de Carl Friedrich, de Zbigniew Brzezinski ou encore de Raymond Aron firent l’objet de très fortes polémiques et la notion même de totalitarisme fut rejetée comme invalide et idéologique. Aujourd’hui, la vivacité de la critique et du rejet n’a pas faibli et, selon les propos du philosophe slovène Slavoj Zizek, cette notion de totalitarisme ne serait qu’un subterfuge qui sert à «dénoncer la critique de gauche de la démocratie libérale en la représentant comme le pendant, le double de la dictature fasciste de droite.»

Les mêmes difficultés et réticences ont été présentes dans les années 1970 lorsque Jean-Pierre Faye analysa, dans Langages totalitaires, la manière dont les extrêmes partisans de droite et de gauche avaient convergé dans l’Allemagne de 1932 en une série de représentations politiques et de récits connexes qui constituaient un véritable champ magnétique idéologique de référents totalitaires («théorie du fer à cheval»). Entre autres, les thèmes d’une Allemagne colonisée par un Occident libéral et impérialiste et la nécessité pour le peuple de se libérer de cette tutelle sont autant de thèmes qui vont définir un espace partagé entre extrême gauche et extrême droite et dans lequel vont circuler hommes et idées. En dépit de son intérêt majeur, la thèse de Jean-Pierre Faye a eu beaucoup de mal à faire son chemin en science politique.

Aujourd’hui, on retrouve un écho de ces difficultés et réticences lorsqu’on aborde la question du gaucho-lepénisme et, plus largement, celle des transferts électoraux et politiques entre gauche et Front national. La réalité de ces derniers est le plus souvent niée au profit d’analyses mettant en avant les seuls transferts intérieurs à la droite, les seules logiques de la base sociale ouvrière de la progression électorale frontiste ou encore la droitisation tendancielle de la classe ouvrière, qui aurait entraîné son irrésistible bascule et, au-delà, celle des couches populaires.

Un des textes les plus emblématiques de cette dernière analyse est le rapport de la fondation Terra Nova, publié en mai 2011. Constatant que la classe ouvrière ne partage plus nombre des valeurs de la gauche, ce rapport en tire la conclusion suivante: «Il n’est pas possible aujourd’hui pour la gauche de chercher à restaurer sa coalition historique de classe: la classe ouvrière n’est plus le cœur du vote de gauche, elle n’est plus en phase avec l’ensemble de ses valeurs, elle ne peut plus être comme elle l’a été le moteur entraînant la constitution de la majorité électorale de la gauche.» Et de proposer que la gauche se rassemble autour d’une nouvelle coalition faite de diplômés, de jeunes, de minorités des quartiers populaires, de femmes, d’urbains et de non-catholiques, garants des valeurs du libéralisme culturel, qui constitueraient dorénavant l’identité de la gauche. Toutes ces analyses se caractérisent par leur incapacité à penser ensemble héritages, enracinements ou choix de gauche et vote en faveur du Front national.

La capacité du Front national à capter à son avantage la déception des milieux populaires face à la gauche n’est pas une nouveauté. Elle ne signifie pas d’ailleurs une irrésistible droitisation ou extrême droitisation. Dès l’élection présidentielle de 1995, des électeurs appartenant aux couches populaires et longtemps arrimés à la gauche, usés par la crise économique et sociale, ayant connu de multiples alternances entre droite et gauche (1981, 1986, 1988, 1993...), ont cherché une troisième voie non encore explorée et se sont tournés vers le Front national, bien qu’ils eussent été peu séduits par le lepénisme très personnalisé des débuts du mouvement (le Jean-Marie Le Pen des années 1980).

Les trois gaucho-lepénismes

Ce gaucho-lepénisme comporte trois dimensions différentes et distinctes. Ce peut être tout d’abord un gaucho-lepénisme d’origine (électeurs frontistes venant d’un milieu familial de gauche) mais aussi un gaucho-lepénisme de l’instant (électeurs frontistes qui continuent à revendiquer leur appartenance à la gauche) ou encore un gaucho-lepénisme de destination (électeurs frontistes qui, dans un second tour gauche/droite, préfèrent choisir la gauche).




En 2012, les premiers représentent 27% de l’électorat lepéniste, les seconds 10% et les troisièmes 17% (57% ayant choisi Nicolas Sarkozy et 26% ayant choisi l’abstention ou le vote blanc ou nul). Ces trois gaucho-lepénismes marquent, à des degrés divers, un processus de changement d’identité politique ou du moins un processus de recomposition ou de tension. Les électeurs provenant de milieux de gauche qui se rallient au Front national rompent totalement, pour certains, les amarres avec la gauche et oublient les choix du passé qui ont été les leurs ou ceux de leurs familles. D’autres vivent dans une tension entre une affiliation maintenue à la gauche et un choix électoral en faveur du Front national.

Dans la perspective de la prochaine élection présidentielle de 2017, l’apport d’électeurs de gauche à la dynamique annoncée en faveur de Marine Le Pen semble être même légèrement plus important que celui des électeurs de droite. Dans le cas d’une compétition où figureraient François Hollande (crédité de 21% d’intentions de vote), Marine Le Pen (29%), Jean-Luc Mélenchon (8%) et Nicolas Sarkozy (23%), 10% des électeurs de François Hollande de 2012 annoncent une intention de vote en faveur de la candidate du Front national, 9% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon font de même, 4% seulement des électeurs de François Bayrou et 12% de ceux de Nicolas Sarkozy. Dans la dynamique frontiste qui laisse prévoir une candidate du Front national à un niveau record en 2017, les anciens électeurs de gauche pourraient fournir quantitativement un nombre de nouveaux électeurs frontistes légèrement supérieur à celui provenant de la droite et du centre.

Avant d’aborder la question des raisons de cette dynamique gaucho-lepéniste, il est utile de décrire les profils des trois populations de gaucho-lepénistes d’origine, de gaucho-lepénistes de l’instant et de gaucho-lepénistes de destination. Les premiers sont sensiblement plus âgés que la moyenne de l’électorat lepéniste (49% ont plus de 50 ans contre 40% dans l’ensemble de l’électorat), moins éduqués (84% ont un diplôme inférieur au baccalauréat contre 74%), plus urbains (55% vivent dans des communes de 20.000 habitants et plus contre 47%). On voit comment, derrière ce profil, on découvre un électorat de gauche, modeste, urbain qui a maintenant largement rompu les amarres avec la gauche (seuls 25% se disent encore «plutôt de gauche», 18% ayant encore une proximité partisane avec un parti de gauche) et se fidélise peu à peu derrière l’étendard du Front national.

Les deuxièmes ont un profil différent: ce sont en majorité des femmes (60% contre 46%), plutôt jeunes (47% de moins de 35 ans contre 31%), de milieux populaires (63% d’ouvriers et d’employés contre 57%), très détachés de la religion (50% de sans religion contre 37%), en profonde difficulté économique (78% déclarent s’en tirer difficilement avec les revenus du foyer contre 64%), vivant dans des petites communes ou des périphéries rurbaines (67% contre 53%), peu intéressés par la politique (50% contre 43%) et ayant encore un lien à la gauche. Derrière ces électeurs, on devine des pans entiers d’un «électorat de la crise» qui se serait tourné sans aucun problème vers le vote de gauche dans les années 1970-1980 et qui se dirige aujourd’hui vers un vote frontiste qu’il ne vit pas comme antithétique d’une affiliation à la gauche qui a chez eux des bases sociales et culturelles fortes. On peut avoir l’impression que ce qui aurait pu être un nouvel électorat de gauche est en train de lui échapper alors que le premier gaucho-lepénisme marque l’éloignement vis-à-vis de racines familiales de gauche et d’un ancien électorat de gauche qui n’a pas su transmettre ses valeurs et ses orientations.

Quant à la troisième population des gaucho-lepénistes de destination, c’est une population jeune (38% ont moins de 35 ans), de milieu très populaire (68% sont ouvriers ou employés), habitant surtout en zone rurale et dans des petites villes (65% résident en zone rurale ou dans des communes de 2.000 à 20.000 habitants), s’intéressant peu ou pas du tout à la politique (60%) et gardant encore une assez forte proximité avec la gauche (42% se définissent comme étant plutôt de gauche et 38% expriment une proximité avec un parti de gauche). Ces électeurs qui pratiquent un vote bifide (Le Pen/Hollande) sont emblématiques des électeurs de gauche qui naviguent entre la gauche et le Front national mais qui ne considèrent déjà plus que la gauche est leur premier choix.

Quelles sont les logiques qui organisent ces flux électoraux entre la gauche et le Front national?

Processus de rapprochement idéologique

Depuis plus de vingt ans, certains électeurs de gauche et du Front national ont pris l’habitude de se retrouver côte à côte, particulièrement lors des référendums sur la question européenne, que ce soit celui sur le traité de Maastricht en 1992 ou encore celui de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, où un même tropisme social-nationaliste les a réunis assez intensément. Dominique Reynié a montré comment, au-delà de la rencontre du non de droite et du non de gauche dans les urnes, c’est un véritable processus de rapprochement idéologique qui s’est mis en branle, selon lequel les électeurs du non «se retrouvent au milieu d’un monde aimanté par la référence nationaliste, où le refus de l’Europe est commun à tous les partis, où l’exaltation de la nation n’est plus le propre des souverainistes et où l’exaspération du sentiment xénophobe cesse d’être le monopole de l’extrême droite». En témoigne cet incident entre Jean-Luc Mélenchon et un jeune militant socialiste, partisan du oui et insistant sur l’importance des nouveaux entrants de l’Est de l’Europe, au cours duquel le leader du Parti de gauche rétorque: «Eh bien qu’ils aillent se faire foutre! Lituaniens? T’en connais, toi, des Lituaniens? J’en ai jamais vu un moi!»

C’est sur un ensemble de préoccupations nationales et sociales que les électeurs du non de 2005 se sont rapprochés

Les électeurs proches du PCF ont voté à 95% en faveur du non, 96% des sympathisants du Front national ont fait de même. Ils ont été rejoints par 59% des sympathisants du Parti socialiste. C’est sur un ensemble de préoccupations nationales et sociales (situation de l’emploi, hostilité par rapport aux délocalisations, dénonciation de l’Europe libérale, nécessité de mettre en place de fortes protections économiques et douanières, etc.) que ces électeurs du non se sont rapprochés. Ce compagnonnage électoral a pu trouver des prolongements, particulièrement dès lors que Marine Le Pen a fait un pas vers les thématiques de gauche de la République, de la laïcité, de l’État et des services publics et qu’elle a accentué la dimension anti-européenne de son discours.

Les convergences électorales peuvent s’accompagner de rapprochements idéologiques favorisant à terme le franchissement de la barrière gauche-droite ainsi qu’une fidélisation croissante d’électeurs venus de la gauche et déçus par elle. Depuis, la crise économique et financière de 2008 et ses effets sociaux ont pu rassembler dans les urnes des électeurs venus certes d’horizons politiques différents, mais unis dans la même colère et le même ressentiment. Ce dernier se répand particulièrement aisément dans les moments de crise et dans les sociétés démocratiques où la valeur d’égalité reste centrale, comme cela est le cas dans la société française.
Dynamique du ressentiment

Dès le début du XXe siècle, dans son analyse des logiques du ressentiment datée de 1919, Max Scheler notait que «le ressentiment doit [...] se trouver au maximum dans des sociétés comme la nôtre où des droits politiques, et à peu près uniformes, c’est-à-dire une égalité sociale extérieure officiellement reconnue, coexistent à côté de très considérables différences de fait, quant à la puissance, à la richesse, à la culture». Dans cette matrice du ressentiment, certains éléments de la culture populaire de gauche peuvent trouver un écho ou un relais dans une force politique telle que le Front national, qui fait de la critique de ressentiment l’un des ressorts fondamentaux de son programme et de son discours.

La dynamique électorale de Marine Le Pen est particulièrement significative dans les terres de gauche ainsi que dans les milieux sociaux qui étaient jadis acquis aux partis de gauche. C’est le point majeur de sa réussite et de sa progression. La candidate du Front national est arrivée en tête des candidats en milieu ouvrier au premier tour de l’élection présidentielle (27% contre 24% à François Hollande, 21% à Nicolas Sarkozy et 12% à Jean-Luc Mélenchon). Lors des élections européennes de mai 2014, les listes du Front national ont attiré 43% des votes des ouvriers, 38% de ceux des employés et 37% de ceux des chômeurs. Aujourd’hui, la poussée est parfois vertigineuse, qui voit le Front national faire la course en tête, loin devant la gauche: au premier tour des élections départementales du 22 mars 2015, ce fut le cas dans des terres de gauche aussi emblématiques que l’Aisne (38,7%), les Bouches du Rhône (33,5%), le Nord (31,9%) ou le Pas-de-Calais (35,6%). Au plan national, 42% des ouvriers et 34% des employés ont choisi des binômes du Front national, 11% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon et 7% des électeurs de François Hollande ont fait de même.

Derrière ces reclassements électoraux opèrent toute une série de phénomènes touchant à la socialisation politique, à la transmission familiale et aux évolutions des systèmes de valeurs et d’appartenances. Ils viennent affecter les modes d’affiliations politiques dans la dynamique intergénérationnelle. Certaines ruptures dans la transmission des systèmes d’orientation politique libèrent des choix en faveur de ce «nouvel» acteur politique qu’est le Front national. Des milieux familiaux, jadis porteurs d’une culture de gauche se reproduisant de génération en génération, connaissent aujourd’hui un brouillage de certaines de leurs valeurs comme de leurs repères dans l’univers de la gauche, et peuvent être alors attirés par un Front national «désextrémisé».

Le phénomène qui voit certaines valeurs du peuple de gauche entrer en dissonance avec les valeurs officiellement affichées et revendiquées par la gauche partisane et idéologique n’est pas nouveau. Dans une enquête réalisée en 1969 sur l’ouvrier français, on apprenait que 71% des ouvriers interrogés considéraient «qu’il y avait trop de Nord-Africains en France», 59% pensaient de même pour les Espagnols et les Portugais. Cette xénophobie était également partagée par les ouvriers de gauche et de droite: 70% des électeurs ouvriers de Jacques Duclos, candidat du Parti communiste français, pensaient «qu’il y avait trop de Nord-Africains», 69% des électeurs ouvriers de Georges Pompidou le pensaient également; 68% des ouvriers appartenant à la CGT partageaient cette appréciation ainsi que 72% de ceux de la CFDT ou encore 62% des ouvriers syndiqués à FO.

Dans les années 1970, toute une série d’attitudes et de comportements des milieux populaires de gauche trouvaient leur place et leur exutoire dans les organisations politiques et syndicales de la gauche. Le 6 janvier 1981, dans une lettre adressée au recteur de la Mosquée de Paris, Georges Marchais, secrétaire général du PCF, précisait:

    «La présence en France de près de quatre millions et demi de travailleurs immigrés et de membres de leurs familles, la poursuite de l’immigration posent aujourd’hui de graves problèmes. Il faut les regarder en face et prendre rapidement les mesures indispensables [...]. Il faut arrêter l’immigration, sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage [...]. Je précise bien : il faut stopper l’immigration officielle et clandestine.»

Plus aucun appareil de la gauche française n’est susceptible de soutenir une telle argumentation aujourd’hui. L’embourgeoisement social et culturel de la gauche a changé profondément le dispositif et ce type de discours sur l’immigration, sur les valeurs d’ordre et d’autorité, sur la valorisation nationale par rapport à des outgroups plus ou moins stigmatisés ne trouve plus sa place dans l’univers de la gauche. Il y a là une profonde rupture culturelle et un point de brisure avec les représentations sociales comme avec les attentes des classes populaires, comme si la gauche croyait parfois qu’elle pouvait faire sans le peuple et sans prendre en charge l’inquiétude sociale et culturelle qui taraude les milieux populaires. Dans sa lumineuse sociologie politique de la Lorraine, Serge Bonnet constatait déjà, dans les années 1960-1970, que «le communisme populaire ne réagit pas comme le marxisme savant»: il montrait comment le peuple communiste lorrain partageait un patriotisme profond non exempt de pulsions xénophobes dénonçant le «boche», le «teuton» ou «le prussien».

De nos jours, ces différences entre le peuple de gauche et les élites qui le représentent se sont accrues, et une brèche s’est ouverte, propice à toutes les recompositions politiques comme à toutes les formes de distanciation et de rejet. Dans la chaîne des générations, de véritables ruptures de transmission peuvent également s’opérer. Nombre de fils de mineurs communistes du bassin minier du Pas-de-Calais ou de sidérurgistes cégétistes de la vallée de la Fensch, en Moselle, quittent l’univers de référence de la gauche politique ou syndicale pour se retrouver directement dans la protestation frontiste. Les organisations partisanes comme le PCF, syndicales comme la CGT, ou encore associatives comme la Confédération nationale du logement (CNL), qui pouvaient agréger dans une seule culture de gauche les inquiétudes et les attentes de segments entiers des milieux populaires, occupent nettement moins le terrain politique que par le passé.

Espace politique vacant

C’est tout un encadrement institutionnel, syndical et partisan qui a peu ou prou disparu de certains quartiers ou de certaines régions, laissant vacant un espace politique dans lequel l’offre idéologique du Front national a pu s’engouffrer. Georges Lavau a montré comment un système politique neutralise les forces centrifuges en parvenant à les intégrer politiquement. Des partis opposés au système assurent de manière latente une fonction tribunitienne, à l’image du tribun de la plèbe dans la République romaine. Pendant longtemps, le PCF a rempli cette fonction. Il a pris en charge les préoccupations des catégories sociales les plus défavorisées afin de leur assurer une représentation et de défendre haut et fort leurs intérêts. Aujourd’hui, le Front national l’assume et la revendique à son tour. Il participe même à l’intégration des virtualités révolutionnaires de nombre de jeunes des milieux populaires.

À cet égard, le cas de Fabrice Engelmann, secrétaire de la CGT des agents territoriaux de la mairie de Nilvange en Moselle, adhérent du Front national depuis 2010 et tout nouveau maire d’Hayange, au cœur de l’ancien bassin sidérurgique lorrain, à la suite des élections municipales de mars 2014, est tout à fait révélateur de ces mutations. Il incarne à la fois la manière dont des valeurs de gauche (défense des services publics, rejet des licenciements, attachement à la laïcité, maintien des salaires, etc.) peuvent s’investir au Front national et comment un jeune ouvrier peut rompre les amarres avec les références classiques de la gauche en ralliant les solutions de la préférence nationale.

Dans un contexte de crise sociale et politique aiguë, la candidate du Front national parvient ainsi à capter le vote d’électeurs attirés par des thématiques sociales et économiques proches de leur univers de référence: protectionnisme, laïcité, référence à la République, intervention de la puissance publique dans la sphère de l’économie, attachement aux services publics, etc. Certains électeurs issus de familles de gauche réalisent des ruptures avec leur famille politique d’origine et rallient ce qui s’apparente à un nationalisme social: 27% des électeurs de Marine Le Pen déclarent que leur père était de gauche, 38% de droite et 17% ni de gauche ni de droite. Contrairement aux électeurs de Nicolas Sarkozy (17% avaient un père de gauche, 52% un père de droite, 18% un père ni de gauche ni de droite), ceux de Marine Le Pen ne viennent pas majoritairement d’un milieu de droite. Plus d’un quart proviennent d’une famille de gauche. On comprend mieux pourquoi certains électeurs se sentant encore proches de la gauche n’hésitent pas à franchir le pas du vote en faveur de Marine Le Pen. Et l’on peut fort bien imaginer que, dans les mois et les années à venir, la désillusion de nombreux électeurs de gauche s’impose comme l’un des ressorts premiers de la progression du Front national.

La capacité du Front national à se maintenir au second tour en évinçant le candidat de gauche est la marque d’un mouvement de rétraction de la gauche et de descellement de sa base électorale. D’une élection à l’autre, ce mouvement s’amplifie et le Front national a ainsi tendance à devenir une force politique dominante à côté de l’UMP devenue «Les Républicains» (LR). La poussée du Front national aux élections municipales de mars 2014 et le déclin corrélatif de la gauche ainsi que l’envolée électorale des listes frontistes aux élections européennes de mai 2014, accompagnée d’un véritable effondrement électoral de la gauche, n’ont fait que confirmer la tendance.

On a vu cette dernière s’épanouir lors des élections départementales des 22 et 29 mars 2015. Les binômes du Front national ont rassemblé 25,2% des suffrages exprimés et ont nettement dépassé ceux du Parti socialiste et de ses alliés (21,5%). Le Front national a pu se maintenir au second tour dans plus d’un canton sur deux –la plupart du temps face à l’UMP, la gauche ayant souvent été exclue à l’issue du premier tour. D’acteur décisif de la vie politique, la gauche passe alors à un statut de témoin et d’observateur. Cette marginalisation démontre l’intensité de la concurrence entre le Front national et la gauche et la menace que le premier fait peser sur la seconde.

Difficultés à construire une identité politique

L’accroissement des difficultés rencontrées dans la construction des identités politiques, particulièrement sensible à gauche, renforce la menace frontiste. Ce phénomène est d’autant plus sensible que le cadre temporel qui accompagne le façonnage de ces identités a beaucoup changé au cours des trois dernières décennies. D’abord, les identités politiques de gauche, souvent plus enracinées dans des identités collectives fortes, idéologiques (communisme, socialisme) et sociales (consciences de classe), ont été atteintes de plein fouet par les processus d’individuation et de désaffiliation qui sont à l’œuvre depuis de longues décennies dans la société française. L’étiolement de la culture communiste, l’évanescence du socialisme à la française, l’érosion des identités de classe ont beaucoup contribué au brouillage des appartenances de gauche. Ensuite, comme nous l’avons évoqué plus haut, on est de moins en moins de gauche de père en fils, être de gauche n’est plus toujours une condition durable mais un choix fragile et éventuellement labile. L’individuation, la désaffiliation et la pluralisation des appartenances et des attachements alimentent ainsi des flux entre les univers de gauche et l’univers apparemment éloigné du frontisme.

Enfin, les temporalités dans lesquelles s’insère l’élaboration des choix politiques individuels ont beaucoup changé. Entre les trois décennies qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale et les trois décennies les plus récentes, le contexte a profondément changé. Le temps d’après-guerre était celui des fracas de la Seconde Guerre mondiale et des échos de l’affrontement planétaire avec les fascismes et les autoritarismes; celui de sociétés structurées en milieux sociaux forts et porteurs de cultures spécifiques; celui de l’État providence qui se mettait en place dans nombre de pays européens pour organiser la solidarité sociale; celui, enfin, de la bipolarité idéologique qui accompagnait la guerre froide. Le temps des trois dernières décennies est bien différent: c’est celui de la fin des idéologies, du déclin du monde bipolaire, de la crise économique, de la mise en cause de l’État-providence et de l’érosion de la société de classes. Ce temps historique, générationnel, généalogique et même biographique n’a plus grand-chose à voir avec celui qui prévalait dans les années d’après-guerre. Le début de la crise économique, à la fin des années 1970, le développement du chômage de masse, le processus constant de globalisation économique, la montée d’une société d’individus, la chute du communisme symbolisée par la destruction du mur de Berlin en 1989, l’épuisement du compromis social-démocrate, la montée des périls de l’islamisme radical à partir de l’attentat des Twin Towers en 2001 sont autant d’événements qui ont entraîné une crise d’identité des gauches adaptées au monde d’après-guerre, celui de la croissance, des Trente Glorieuses, de l’alternative communiste ou encore de compromis nationaux de type keynésien.

Les soutènements des identités politiques de gauche se défaisant, celles-ci ont pu parfois se mélanger à des préférences électorales appartenant à un autre univers de référence, en l’occurrence le frontisme, tout en conservant certains points d’ancrage avec des référents de gauche (vote passé, proximité partisane, préférence idéologique, connexion sociale, etc.). Le gaucho-lepénisme est l’aboutissement de ce processus et peut connaître, dans l’actuel contexte de perte d’identité de la gauche, un développement qui serait à la fois le symptôme et le facteur d’aggravation de cette crise d’identité.

Pascal Perrineau

"Sapere aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement."(E. Kant)
"Le secret douloureux des Dieux et des Rois, c'est que les hommes sont libres" (Jupiter à Egisthe in Les Mouches de Sartre)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Un article d'exception sur Daesh http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20 … atran.html.

A lire absolument.

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Pour le plaisir de me faire traiter de poutinien. big_smile
(blague à part, c'est très intéressant)

Philitt a écrit:

Walter Schubart : l’Orient peut-il régénérer l’Occident ?

Dans son livre de 1938 L’Europe et l’âme de l’Orient, l’écrivain letton d’origine allemande Walter Schubart interroge la possibilité d’une renaissance spirituelle de l’Occident compromis par l’idéologie prométhéenne. À ses yeux, l’homme héroïque, c’est-à-dire l’homme qui soumet le monde à sa volonté, est à bout de souffle et doit laisser place à l’homme messianique qui seul pourra réconcilier l’Orient et l’Occident.

Le déclin spirituel de l’Occident est acté. Depuis l’avènement de ce que l’on a coutume d’appeler « les Temps modernes », la vieille Europe a renoncé à faire de la croyance en Dieu la condition de possibilité du commun et de la vie proprement humaine. L’ère prométhéenne – du nom du titan qui avait dérobé le feu divin pour le donner aux hommes – a renversé toutes les valeurs pour faire du matérialisme, de l’individualisme et du progrès technique une nouvelle trinité. Le surhumain a remplacé le divin comme horizon philosophique. Mais l’homme qui se conçoit comme sa propre mesure s’épuise et le XXe siècle a montré que l’Occident était irrémédiablement attiré par sa propre destruction.

Dès lors, où trouver les ressources pour redresser spirituellement l’Europe ? Comment réinjecter du spirituel dans la carcasse usée de l’homme prométhéen ? Aux yeux de Walter Schubart, le salut de l’Occident doit venir de l’Orient et, plus précisément, de ce pays tiraillé entre les deux mondes depuis les réformes de Pierre le Grand : la Russie. À la figure de l’homme prométhéen – dont Napoléon est l’incarnation la plus parfaite – Schubart oppose la figure de l’homme messianique.

Précisons avant tout que, pour l’auteur de L’Europe et l’âme de l’Orient, l’histoire est cyclique et se découpe en quatre âges. Chaque âge produit un prototype d’homme qui se caractérise par son rapport à l’univers : l’homme harmonieux, l’homme héroïque, l’homme ascétique et l’homme messianique. L’homme harmonieux, idéal de la Grèce et de la Chine antique, ne perçoit pas l’hétérogénéité du spirituel et du matériel comme une source de conflit. Il contemple l’univers avec amour et se satisfait pleinement de l’ordre des choses. Pour lui, « le problème du sens de l’histoire est déjà résolu », précise Schubart. L’homme héroïque, le modèle de la Rome antique et de l’Allemagne moderne, voit le chaos quand il porte son regard sur le monde. Il veut ordonner ce qui l’entoure, le rendre conforme à sa volonté. L’homme ascétique, quant à lui, considère l’existence matérielle comme un leurre et s’en détourne pour se consacrer uniquement au spirituel. Son objectif est de vivre hors du monde et en-dedans de lui-même en attendant la mort physique. Les Hindous et les Grecs néo-platoniciens avaient adopté cette philosophie. Finalement, l’homme messianique veut faire advenir le royaume de Dieu sur terre et s’appuie sur une mystique intérieure. Pour cela, il doit réconcilier ce qui a été séparé grâce à l’amour qu’il porte en lui. Les premiers chrétiens et les Slaves sont emblématiques de ce tempérament.

Schubart décompose également le dernier millénaire de l’Occident en deux ères : la gothique qui fut dominée par l’homme ascétique et la prométhéenne qui fut et qui est encore dominée par l’homme héroïque. À ses yeux, l’ère prométhéenne est à bout de souffle et doit laisser place à l’ère johannique (de saint Jean) qui a pour modèle l’homme messianique. L’ère prométhéenne, nous l’avons dit, se caractérise par la volonté qu’a l’homme de se détacher de Dieu. « Peu importe que l’homme occidental trouve son destin dans l’économie, voire dans la politique ou dans la technique, il est certain de ne plus le trouver dans la spiritualité, ni dans la divinité. Il a renoncé définitivement à une attitude spirituelle envers la vie. Attiré par les puissances matérielles, il a succombé finalement aux forces de la terre – il s’est fait lui même esclave de la matière », écrit Schubart. Au mépris du matériel qui caractérisait l’ère gothique et son homme ascétique répond, en miroir, le mépris du spirituel qui caractérise l’ère prométhéenne et son homme héroïque.

La Russie, trait-d’union entre l’Orient et l’Occident

L’ère johannique que l’auteur appelle de ses vœux doit donc être envisagée sous le signe de l’unité, conformément au tempérament de l’homme messianique. « L’homme messianique, lui, n’agit pas par esprit de domination, mais un souci constant de conciliation le dirige uniquement ; le sentiment qui l’anime est l’amour. Il ne cherche pas à diviser pour régner, son souci est d’unir ce qui a été séparé […] », souligne Schubart. Pour l’homme messianique, en l’occurrence pour l’âme slave, le spectacle d’un monde éclaté est insupportable. La séparation du matériel avec le spirituel, de l’âme avec le corps, de l’homme avec la nature et, en dernière instance, de l’homme avec Dieu le frappe d’un profond sentiment de nostalgie. L’homme messianique veut retrouver l’unité perdue qui faisait la joie de l’homme harmonieux : « L’image de l’Univers que se fait l’homme harmonieux est sensiblement pareille à celle que s’en fait l’homme messianique. Cependant, alors que l’un a déjà atteint le but, l’autre cherche encore à l’atteindre dans un avenir très lointain ; tous deux considèrent l’Univers comme l’être aimé auquel ils se donnent afin de s’unir à lui. »

C’est aux Russes qu’incombe la tâche de faire basculer l’Occident de l’ère prométhéenne à l’ère johannique, précisément car l’âme slave – parce qu’elle est fondamentalement orientale – est imperméable aux doctrines matérialistes et athées. Écrit en 1938, la thèse de L’Europe et l’âme de l’Orient, suscite d’emblée une objection : pourquoi le salut viendrait-il de la Russie alors que l’Union soviétique a réalisé sur terre l’exact inverse de ce que l’homme messianique est en droit d’espérer ? Le communisme a fait du matérialisme, de l’athéisme et du progrès technique une idéologie d’État. « Les Russes fidèles à l’Église voient dans l’Union Soviétique le “Royaume de l’Antéchrist” », précise Schubart.

Pour l’auteur, la contradiction est seulement apparente. Le bolchevisme n’est, selon lui, qu’une vaste entreprise de sabotage de l’idéal prométhéen. Schubart estime que l’avènement de l’Union soviétique n’est qu’une conséquence néfaste de l’occidentalisme qui a tenté de s’imposer à la mentalité russe depuis Pierre le Grand. Le caractère monstrueux de l’Union soviétique réside précisément dans cette contradiction entre l’âme slave et l’idéal prométhéen : « Le Russe est porté par un sentiment vivant d’universalité, la contemplation des steppes sans limites ramène toujours son regard vers l’infini. Il ne pourra jamais se mettre à l’unisson de culture prométhéenne dont la base fondamentale est l’égocentrisme et qui favorise l’émancipation individuelle ou – ce qui revient au même – la déchéance des dieux. »

Insubmersibilité de l’âme russe

De même, l’athéisme d’État prôné par le régime communiste n’a pas de prise sur les convictions profondes des Russes. « L’absence de sentiment religieux, même au sein des religions – telle est la caractéristique de l’Europe contemporaine. La persistance du sentiment religieux, même dans une idéologie matérialiste, telle est la caractéristique du monde soviétique russe. Chez les Russes, tout revêt un caractère religieux, même l’athéisme », écrit Schubart. Cette formule paradoxale traduit une vérité profonde : l’homme russe ne peut se passer du religieux, même quand il y renonce. Schubart s’appuie sur Les Démons de Dostoïevski pour étayer son propos. En effet, Stavroguine et Kirilov déploient, chacun à leur manière, un élan mystique dans leur entreprise de négation de la divinité. Malgré leur nihilisme respectif, ils ne se positionnent et ne se définissent que par rapport à Dieu. Contrairement aux Occidentaux, ils ne peuvent être indifférents à cette question.

En dernier lieu, l’échec historique du communisme, que Schubart n’a pas vu de son vivant mais qu’il a pressenti, est une démonstration par l’absurde du caractère intrinsèquement spirituel de la mentalité russe. « La Russie a fourni au monde entier la preuve qu’une culture sans Dieu est vouée à sa perte. Elle a prouvé aussi que l’autonomie de l’individu n’est qu’illusion », assure l’écrivain. Et c’est cette insubmersibilité de l’âme qui doit permettre à la Russie de réaliser la synthèse entre Orient et Occident, entre l’esprit métaphysique et l’esprit prométhéen, entre la foi et la raison : « […] l’Europe moderne est une forme sans vie – la Russie est une vie sans formes. Dans le premier cas, l’âme a abandonné le corps et elle a laissé une carcasse vide. Dans le second cas, la vie a détruit les formes qui l’entravaient. » L’homme messianique – « l’homme parfait », dit Schubart – de l’ère johannique doit avant tout être compris comme un homme réconcilié, comme un homme qui tend de toutes ses forces vers l’harmonie perdue d’Homère et de Lao Tseu, quitte à trouver l’apocalypse sur son chemin.

http://philitt.fr/2016/03/01/walter-sch … loccident/

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

http://www.slate.fr/story/118097/affair … picks=true

Lis bien ça, fdl, gros rat fascistoïde.

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Re: Le fil des excellents articles de fond

J'aimerais bien avoir ton opinion sur cette affaire, d'ailleurs, socialiste décérébré (pléonasme).
L'article d'Askolovitch est une grosse bouse comme il sait si bien les faire. Paru dans Slate, la fabrique à bouses.

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Le Figaro a écrit:

Thibault de Montbrial : «l'Occident est attaqué par des gens mus par une idéologie de conquête»

FIGAROVOX/ANALYSE -Pour Thibault de Montbrial, il n'y a pas de doute, l'attaque du club gay d'Orlando est bien un acte de terrorisme islamiste. Il rappelle notamment que le 26 mai 2016, l'État islamique avait appelé ses sympathisants à se mobiliser.

Thibault de Montbrial est avocat au barreau de Paris et spécialiste des questions de terrorisme et président du Centre de réflexion sur la sécurité intérieure. Son premier livre, Le sursaut ou le chaos est paru en juin 2015 aux édition Plon. Il a préfacé le livre La France djihadiste d'Alexandre Mendel, paru en avril 2016 aux éditions Ring.

Un massacre à Orlando a fait 50 morts dans un club gay en Floride. L'assaillant venait de prêter allégeance à Daech qui a revendiqué l'attaque. Certains évoquent cependant la menace d'un loup solitaire et Barack Obama a dénoncé «un acte de terreur et de haine» sans prononcer le terme d' «islam radical». Doit-on parler de terrorisme islamiste?

Thibault Montbrial: Les éléments rendus publics par le FBI permettent d'identifier un mode opératoire qui correspond à la lettre aux incitations de passages à l'acte des multiples messages vidéo de l'État Islamique adressés aux populations musulmanes occidentales.

Théorisée par le porte parole de l'État Islamique Mohamed Al-Adnani dans son appel du 22 septembre 2014, il s'agit d'une incitation générale à tous les musulmans, où qu'ils soient, à tuer des occidentaux, par tous les moyens. Il faut donc dissocier ces actes d'initiative auxquels Daech incite les musulmans qui vivent en occident, des attaques commanditées et organisées par un réseau, comme l'opération du 13 novembre à Paris.

Depuis 2014, l'État Islamique a multiplié les incitations de cette sorte. En dernier lieu, une vidéo de ce même Al-Adnani a été diffusée le 26 mai 2016, appelant les sympathisants de l'État Islamique à se mobiliser pendant le mois du ramadan et à frapper les occidentaux partout où cela était possible et en particulier chez eux.

Le passage à l'acte de Omar Mateen à Orlando s'inscrit donc parfaitement dans une logique de réponse individuelle à cette incitation, matérialisée par l'allégeance à Daech qu'il a concrétisé par le coup de téléphone passé juste avant de perpétrer son massacre.

Quant au Président Barack Obama, j'ignore les informations exactes dont il disposait lorsqu'il a pris la parole hier en début d'après-midi heure américaine, mais son absence de référence à l'islamisme est pour le moins étrange au regard de l'ensemble des éléments divulgués concomitamment par les services de renseignements américains.

Cet attentat est-il comparable à celui du Bataclan?

Il existe des similitudes mais également des différences. La principale différence c'est qu'au regard des éléments connus ce matin, il semble s'agir d'une attaque d'initiative, comme précisé ci-dessus, et non une opération commanditée et planifiée comme le fut celle du 13 novembre.

Quant au mode opératoire lui-même, si beaucoup en France ont paru le découvrir le soir du 13 novembre, il ne faut pas oublier qu'il s'agit hélas d'un classique du terrorisme islamiste, puisque de nombreux massacres commis à l'arme de guerre ont été commis ces dernières années au Kenya par exemple, mais aussi dans de moindres proportions à Bruxelles (attaque du musée juif le 24 mai 2014) ou à Copenhague (14 février 2015). Une autre similitude avec la tragédie du 13 novembre 2015 concerne le type de cible, puisqu'il s'agit manifestement d'une atteinte au mode de vie occidental (boîte de nuit) en particulier portée contre la communauté homosexuelle, dont il faut rappeler qu'elle a subi des persécutions abominables dans les territoires tenus par l'État Islamique, où les gays étaient précipités du toit des immeubles comme en ont témoigné de nombreuses vidéos.

    Il est indispensable de comprendre que l'Occident est avant tout attaqué par des gens qui, quelles que soient leur organisation, sont mus par une idéologie de conquête : celle de l'Islam radical sunnite.

Le terroriste est un citoyen américain né aux États-Unis. Après le massacre de San Bernardino, déjà commis par un couple d'américains, l'Amérique est-elle visée par des «ennemis intérieurs»?

L'Amérique a déjà subi plusieurs attaques menées par des Islamistes américains sur son propre sol. Le 5 novembre 2009 à Fort Hood (Texas), un médecin psychiatre, commandant de l'armée américaine, a ouvert le feu sur une base militaire, tuant 13 de ses camarades et en blessant 30 autres. Ce ressortissant américain était né en Palestine. Le 15 avril 2013, les frères Tsarnaiëv faisaient exploser deux bombes sur la ligne d'arrivée du Marathon de Boston (3 morts, 264 blessés). Nés en Tchétchénie, ils avaient émigré aux États-Unis en 2001.

Mais depuis un an, les attaques se multiplient. Le 3 mai 2015 à Garland (Texas), la première attaque revendiquée par l'État Islamique fut un échec, puisque la police tua les deux assaillants venus s'en prendre à un concours de caricatures de Mahomet. Le 2 décembre 2015 à San Bernardino (Californie) un couple (lui né au Pakistan et devenu américain, elle toujours de nationalité pakistanaise) a ouvert le feu dans un centre d'aide sociale puis dans la rue (14 mort, 26 blessés) ; sans revendiquer formellement cette action, Daech qualifia le couple de «partisans» de l'État Islamique.

Ainsi, si les ressortissants américains sont nettement moins nombreux que les européens à partir combattre pour le Djihad au Moyen-Orient, le nombre de ceux qui opèrent des attaques sur leur propre territoire est manifestement en train de croître.

Il faut d'ailleurs souligner les difficultés auxquelles se heurte le FBI à cet égard, puisque avant leur passage à l'acte, plusieurs des terroristes impliqués à Boston, Garland ou Orlando avaient déjà été auditionnés.

Peut-on craindre une augmentation de ces attaques?

Tous ceux qui travaillent sur ces questions rivalisent effectivement de pessimisme.

Au-delà de la considération liée aux difficultés actuelles de l'État Islamique sur le terrain, à la fois sur le front Syrio-Irakien et sur le sol Libyen, différends faits précis ont été mis en avant par les responsables du renseignement civil et militaire ces derniers mois pour craindre une recrudescence des attaques sur nos territoires.

Différentes personnalités aussi qualifiées que le Général Breedlove, Commandant suprême des forces alliées en Europe s'exprimant devant la Commission de Défense du Sénat Américain le 2 mars 2016, ou encore Patrick Calvar, Directeur Général de la Sécurité Intérieure s'exprimant devant la Commission de la défense Nationale et des Forces Armées de l'Assemblée Nationale le 10 mai 2016, ont évoqué l'existence de cellules islamistes infiltrées en Europe, déjà mentionnées dans une note d'Europol du mois de janvier 2016. L'estimation du nombre d'individus concernés atteint plusieurs dizaines.

C'est dans ce contexte très dégradé que le message d'incitation à frapper les occidentaux pendant le ramadan a été émis par Al-Adnani le 26 mai dernier.

Il faut également ajouter que, de son côté, l'organisation Al-Qaïda a émis des messages similaires ; il n'est donc pas interdit de craindre des attaques «concurrentes» de ces deux organisations terroristes sur les terres occidentales dans les semaines qui viennent.

Pour ce qui concerne plus spécifiquement la France, il va de soit que la concentration de l'attention mondiale autour de l'Euro de football avec 24 équipes européennes, c'est-à-dire 24 délégations sportives et les milliers de supporters qui les accompagnent, constitue une cible de tout premier choix, tout comme le Tour de France qui va suivre.

C'est pourquoi, au-delà des mots d'ordre de tel ou de tel groupe terroriste, il est indispensable de comprendre que l'Occident est avant tout attaqué par des gens qui, quelles que soient leur organisation, sont mus par une idéologie de conquête: celle de l'Islam radical sunnite. Et les actes de terreurs menés depuis plusieurs mois, en Europe ou aux États-Unis pour promouvoir cette idéologie sont le plus souvent opérés par des personnes qui possèdent la nationalité du pays qu'elles attaquent. C'est dire le défi auquel l'Europe et les États-Unis sont confrontés s'inscrit donc dans la durée.

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2016 … nquete.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
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Re: Le fil des excellents articles de fond

Ah oui, un club queer en Floride, une étape essentielle dans la conquête du monde par l'Islam sunnite. Les forces barbues vont bientôt débarquer à Miami Beach !

"Et sans races, comment peut-on parler de racisme?" - sabaidee, 16/05/2014
"Allez, rince ton visage et enlève la merde dans tes yeux, va lire les commentaires des lecteurs du monde (le monde, hein, pas présent ou national hebdo) et tu percevras le degré d'agacement que suscitent ces associations subventionnées..." - sabaidee, 06/09/2016

"(influence léniniste de la "praxis historique réalisante et légitimée par sa propre réalisation historique effective", au sens hégélien du terme, dans l'action islamiste, au travers de l'état islamique - je n'utilise volontairement pas de majuscule pour cet "état" en ce que je lui dénie toute effectivité historique)" - Greg, 18/07/2016

"Oui oui, je maintiens. Il n'y a rien de plus consensuel que le Point. " - FDL, 28/07/2016

Re: Le fil des excellents articles de fond

Broz a écrit:

Ah oui, un club queer en Floride, une étape essentielle dans la conquête du monde par l'Islam sunnite. Les forces barbues vont bientôt débarquer à Miami Beach !

Une volonté d'imposer un mode de vie par la violence et ce quel que soit l'endroit, je ne trouve pas ça si éloigné d'une volonté de conquête. En revanche FDL je vois que ta position évolue, au moment des attentats du 13 novembre tu semblais considérer le Bataclan comme une cible d'opportunité et rien de plus. Je me rappelle t'avoir lu très agacé par l'idée que le festivisme puisse être la cible de Daesh, aurais tu changé ton fusil d'épaule ?

It ain’t what you don’t know that gets you into trouble. It’s what you know for sure that just ain’t so.

"Un terroriste ne mérite pas de mourir. Il mérite de vivre l'enfer. A perpétuité. Et seule la déchéance de la nationalité le permet." Greg

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Je ne sais plus ce que j'écrivais dessus, il faudrait que je retrouve.
En même temps, le festivisme m'agace 24h/24.

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
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Re: Le fil des excellents articles de fond

Barney a écrit:

Une volonté d'imposer un mode de vie par la violence et ce quel que soit l'endroit, je ne trouve pas ça si éloigné d'une volonté de conquête. En revanche FDL je vois que ta position évolue, au moment des attentats du 13 novembre tu semblais considérer le Bataclan comme une cible d'opportunité et rien de plus. Je me rappelle t'avoir lu très agacé par l'idée que le festivisme puisse être la cible de Daesh, aurais tu changé ton fusil d'épaule ?

Sauf qu'une attaque terroriste ne permet en aucun cas d'imposer le mode de vie auquel on aspire. Le mec ne voulait rien imposer du tout, il voulait buter des homosexuels. Mohammed Atta ne voulait pas imposer la charia aux USA. Oui le 11 septembre a foutu la merde dans les vies des Américains, comme les attaques de 2015 ont foutu la merde dans nos vies à nous et rendent notre société plus autoritaire. La progression des idéologies ne se fait pas à coups de bombes.

"Et sans races, comment peut-on parler de racisme?" - sabaidee, 16/05/2014
"Allez, rince ton visage et enlève la merde dans tes yeux, va lire les commentaires des lecteurs du monde (le monde, hein, pas présent ou national hebdo) et tu percevras le degré d'agacement que suscitent ces associations subventionnées..." - sabaidee, 06/09/2016

"(influence léniniste de la "praxis historique réalisante et légitimée par sa propre réalisation historique effective", au sens hégélien du terme, dans l'action islamiste, au travers de l'état islamique - je n'utilise volontairement pas de majuscule pour cet "état" en ce que je lui dénie toute effectivité historique)" - Greg, 18/07/2016

"Oui oui, je maintiens. Il n'y a rien de plus consensuel que le Point. " - FDL, 28/07/2016

Re: Le fil des excellents articles de fond

Broz a écrit:
Barney a écrit:

Une volonté d'imposer un mode de vie par la violence et ce quel que soit l'endroit, je ne trouve pas ça si éloigné d'une volonté de conquête. En revanche FDL je vois que ta position évolue, au moment des attentats du 13 novembre tu semblais considérer le Bataclan comme une cible d'opportunité et rien de plus. Je me rappelle t'avoir lu très agacé par l'idée que le festivisme puisse être la cible de Daesh, aurais tu changé ton fusil d'épaule ?

Sauf qu'une attaque terroriste ne permet en aucun cas d'imposer le mode de vie auquel on aspire. Le mec ne voulait rien imposer du tout, il voulait buter des homosexuels. Mohammed Atta ne voulait pas imposer la charia aux USA. Oui le 11 septembre a foutu la merde dans les vies des Américains, comme les attaques de 2015 ont foutu la merde dans nos vies à nous et rendent notre société plus autoritaire. La progression des idéologies ne se fait pas à coups de bombes.

A partir du moment où tu veux punir quelqu'un de mort pour un comportement où son orientation sexuelle, tu entends imposer une norme de comportement. C'est la même chose dans le droit pénal des pays pétés du Golfe, donc si, le mec veut imposer un mode de vie. Il n'en a pas les moyens, mais il tente de l'imposer.

It ain’t what you don’t know that gets you into trouble. It’s what you know for sure that just ain’t so.

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Ben écoute ça a pas l'air de décourager l'homosexualité d'un poil. Je dirais même que les attentats en France ont même eu tendance à l'encourager, vu que ça a fait que Renaud a embrassé un flic.

Il me semble qu'imposer un mode de vie à quelqu'un en le tuant, c'est un petit peu contradictoire dans les termes. Oui les fachos imposent un certain mode de vie dans les pays du Golfe, là où ils ont le contrôle de l'appareil politique, mais ici rien.

"Et sans races, comment peut-on parler de racisme?" - sabaidee, 16/05/2014
"Allez, rince ton visage et enlève la merde dans tes yeux, va lire les commentaires des lecteurs du monde (le monde, hein, pas présent ou national hebdo) et tu percevras le degré d'agacement que suscitent ces associations subventionnées..." - sabaidee, 06/09/2016

"(influence léniniste de la "praxis historique réalisante et légitimée par sa propre réalisation historique effective", au sens hégélien du terme, dans l'action islamiste, au travers de l'état islamique - je n'utilise volontairement pas de majuscule pour cet "état" en ce que je lui dénie toute effectivité historique)" - Greg, 18/07/2016

"Oui oui, je maintiens. Il n'y a rien de plus consensuel que le Point. " - FDL, 28/07/2016

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Broz a écrit:

Sauf qu'une attaque terroriste ne permet en aucun cas d'imposer le mode de vie auquel on aspire.

Une seule attaque terroriste non. Mais plusieurs attaques visant à déstabiliser un régime pour, in fine, le conquérir et y installer la charia, si.

Le mec ne voulait rien imposer du tout, il voulait buter des homosexuels. Mohammed Atta ne voulait pas imposer la charia aux USA.

Tu es bien pétri de certitudes. Qu'est-ce que tu en sais ?

Oui le 11 septembre a foutu la merde dans les vies des Américains, comme les attaques de 2015 ont foutu la merde dans nos vies à nous et rendent notre société plus autoritaire. La progression des idéologies ne se fait pas à coups de bombes.

Oui, bien sûr. D'ailleurs, on se demande comment Daesh a pu prendre le pouvoir en Syrie...

Last edited by FDL (17-06-2016 10:20:59)

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

Re: Le fil des excellents articles de fond

Broz a écrit:

Il me semble qu'imposer un mode de vie à quelqu'un en le tuant, c'est un petit peu contradictoire dans les termes.

Tu n'ignores rien du rôle de la sanction en tant qu'exemple pour les autres, il n'y a absolument rien de contradictoire.

It ain’t what you don’t know that gets you into trouble. It’s what you know for sure that just ain’t so.

"Un terroriste ne mérite pas de mourir. Il mérite de vivre l'enfer. A perpétuité. Et seule la déchéance de la nationalité le permet." Greg

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Ça fait du bien de lire de bons articles sur le Brexit. Ça change.

Le Figaro a écrit:


L'éditorial d'Alexis Brézet : reconquérir les peuples

Pour le directeur des rédactions du Figaro, le Brexit démontre que l'Europe doit se reconstruire, changer de gouvernance, de politique, de philosophie. Et s'appuyer sur les peuples.

Messieurs les Anglais, tirez-vous sans traîner! Au lendemain du divorce voulu par une majorité du peuple britannique, il semblerait que les dirigeants européens - France en tête - n'aient rien de plus urgent que de chasser du domicile commun ces pelés, ces galeux par qui le scandale arrive. Les mêmes qui depuis des semaines juraient aux Britanniques un amour éternel se précipitent pour fermer à double tour la porte derrière eux! Outre qu'elle est singulièrement mesquine, cette logique punitive, qui se voudrait dissuasive à l'égard de tous ceux qui, à travers l'Union, rêvent d'imiter les Anglais, n'est évidemment pas à la hauteur de l'événement. La crise gravissime que traverse l'Europe ne se résoudra pas dans les invectives ou les représailles.

Bien sûr, on peut maudire l'Angleterre et les Anglais. Bien sûr, on peut déplorer ce navrant usage de la démocratie qui consiste à confier l'avenir d'un continent à une nation insulaire composée, nous explique-t-on avec mépris, d'ilotes xénophobes et de vieillards égrotants. On peut dénoncer, comme BHL, «la victoire du souverainisme le plus rance, du nationalisme le plus bête, la victoire de l'Angleterre moisie». Mais on ne changera rien à l'évidence: interrogé sur l'Europe, un peuple a dit non.

Encore un! Cela devient une habitude. Car, avant les Anglais, il y avait eu les Danois (en 1992 et 2000). Et les Irlandais (en 2001 et 2008). Et les Suédois (en 2003). Et les Français (en 2005). Et les Hollandais (en 2005 aussi). Et les Grecs (en 2015)… Au point qu'on se demande, après tant de rebuffades - il est vrai souvent, et en France même, superbement ignorées -, comment les dirigeants européens ont pu être surpris quand l'«impossible» est arrivé.

Mais les chefs d'État et de gouvernement en grand désarroi, qui ces jours-ci se pressent au chevet de l'Union, ont-ils vraiment pris la mesure du drame qui se joue?

L'Europe n'est pas malade du Brexit. Elle n'est pas malade non plus de l'égoïsme ou de la xénophobie. Elle se meurt du désamour de ses peuples. Elle crève de ne pas vouloir regarder la vérité en face.

La vérité est que cette gigantesque machinerie que l'on dit en panne, et qui pourtant produit à la chaîne des directives, des résolutions, des jurisprudences, des normes et des sanctions, ne sait plus parler au cœur des Européens.

La vérité est que la propension de l'Europe à se mêler de tout - la forme des concombres, la fabrication des fromages, la taille des plaques minéralogiques - irrite les citoyens. Et que le souverain mépris des institutions européennes pour leurs difficultés quotidiennes les exaspère plus encore.

La vérité est que les Européens seraient sans doute prêts à pardonner à l'Europe d'être envahissante sur l'accessoire si elle était efficace sur l'essentiel. C'est tout le contraire: son impuissance à régler vraiment la crise de la dette, sa paralysie face à l'afflux de migrants l'ont amplement démontré.

La vérité est que les maux qui sont à l'origine du vote britannique - immigration incontrôlée, chômage persistant, dégringolade des classes moyennes, sentiment de dépossession culturelle, angoisse identitaire - frappent peu ou prou l'Europe entière, et que bien d'autres pays - dont la France - auraient très probablement apporté la même réponse à la même question.

    Les Européens seraient sans doute prêts à pardonner à l'Europe d'être envahissante sur l'accessoire si elle était efficace sur l'essentiel.

L'Europe n'est pas la cause de tout, loin s'en faut. Mais, face à la montée de nouveaux périls, elle n'a pas su démontrer qu'elle était un rempart pour les Européens. Pire, elle leur a donné le sentiment (pas toujours faux: qu'on pense à la question des travailleurs détachés, au Traité transatlantique négocié en catimini, aux négociations jamais interrompues avec la Turquie) que son action avait tendance à les aggraver.

Alors que les peuples de l'Union, dans le grand tohu-bohu de la mondialisation, n'ont jamais été si demandeurs de protection, cette Europe de la libre circulation sans limites ni frontières, si peu assurée de son projet et de ses valeurs qu'elle en vient à nier ses racines, les inquiète plus qu'elle ne les rassure. Les peuples, du coup, reviennent à la seule protection qui vaille: celle de la nation.

Au fond, la vérité, qu'il faudra bien se décider à reconnaître un jour, est que le rêve de Jean Monnet d'une «course sans retour vers les États-Unis d'Europe» a vécu: les élargissements sans rime ni raison l'ont tué. Conçue comme un super-État, dotée de superpouvoirs et d'une super-administration, l'Europe intégrée supposait, pour fonctionner, que les peuples consentissent indéfiniment à ce «despotisme doux et éclairé», dont Jacques Delors, un jour qu'il était en veine de franchise, a fait l'aveu. Mais les peuples n'aiment pas le despotisme, fût-il doux et éclairé. Cette fois, le vieil argument, usé jusqu'à la corde, selon lequel moins ça marche plus il faut aller loin, ne fonctionnera pas. Le Brexit - telle du moins peut être sa vertu - fait obligation aux Européens de tout réinventer.

    Un nouveau traité ne saurait être ratifié que par un référendum : on ne fait pas le bonheur des peuples malgré eux

La tentation sera grande - elle est déjà à l'œuvre chez François Hollande et Angela Merkel - de se contenter d'un simple ravaudage. Un peu de coordination fiscale par-ci, un peu de coopération militaire par-là, un poil de soutien à l'investissement, un zeste de gardes-frontières, quelques mesures pour les réfugiés, sans oublier, côté identité, de vrais monuments sur les billets de banque, passez muscade, le tour serait joué! Parce qu'elle a le mérite de ne remettre en cause aucun dogme, parce qu'elle leur épargne l'épreuve de la rédaction (et de la ratification) d'un nouveau traité, la solution a minima a évidemment les faveurs des dirigeants européens qui, n'ayant rien voulu voir, n'ont rien prévu ni imaginé. Mais qui peut croire que cela puisse suffire? Qui peut croire que les peuples européens se contenteront d'une énième fin de non-recevoir? L'Europe est à reconstruire, pas à rapetasser.

Moins de fédéralisme, moins de Commission, moins de directives, moins d'angélisme multiculturel, moins de libre-échangisme dogmatique, moins d'universalisme abstrait. Plus de subsidiarité, plus de Conseil, plus de démocratie, plus de frontières, plus de protection de nos industries, plus de respect des identités. L'Europe doit tout changer: de gouvernance, de politique et de philosophie même. Cela passe à l'évidence par un nouveau traité qui, dans tous les pays où la chose est possible, ne saurait être ratifié que par un référendum populaire.

Risqué? Peut-être. Mais l'Europe ne changera pas sans les peuples: on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux. Difficile? Sans aucun doute. Mais l'Europe qui mesure l'inanité d'avoir prétendu se substituer aux nations ne survivra pas contre elles. Quand on s'est trompé de route, il faut savoir rebrousser chemin afin de se remettre sur la bonne voie et repartir de l'avant. Après tout, la France a changé cinq fois de République sans abandonner l'idéal républicain. L'Europe peut bien changer d'Union sans trahir ce qu'elle est: une irremplaçable communauté de culture, d'histoire et de destin.

http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2016/0 … euples.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Je pense honnêtement que ce n'est pas la propension de l'UE de se préoccuper de tailles de concombres qui pose problème. Qui diantre a jamais eu à se plaindre de la taille de ses concombres dans le commerce ? Quant à la fabrication des fromages, perso, j'aurais même plutôt tendance à dire que la protection des appellations par l'UE est une assez bonne avancée, que ne renient pas les défenseurs des terroirs et tout et tout.

Je trouve assez marrant que le mec dise dans un paragraphe "non le Brexit n'a rien à voir avec la xénophobie", puis deux paragraphes plus loin, dise "en fait le Brexit c'est à cause de l'immigration incontrôlée et du sentiment de dépossedsion culturelle". Non seulement il se contredit, mais en plus il n'est clairement pas informé, notamment des déferlements d'actes de haine xénophobe en Angleterre au lendemain du vote.

Par contre il a raison sur un point : c'est ausi le constat de l'échec de l'Europe libérale qui génère ce rejet. Dommage qu'il ne s'apesantisse pas trop là-dessus. Mais ça doit contredire un peu trop la ligne éditoriale du Figaro.

"Et sans races, comment peut-on parler de racisme?" - sabaidee, 16/05/2014
"Allez, rince ton visage et enlève la merde dans tes yeux, va lire les commentaires des lecteurs du monde (le monde, hein, pas présent ou national hebdo) et tu percevras le degré d'agacement que suscitent ces associations subventionnées..." - sabaidee, 06/09/2016

"(influence léniniste de la "praxis historique réalisante et légitimée par sa propre réalisation historique effective", au sens hégélien du terme, dans l'action islamiste, au travers de l'état islamique - je n'utilise volontairement pas de majuscule pour cet "état" en ce que je lui dénie toute effectivité historique)" - Greg, 18/07/2016

"Oui oui, je maintiens. Il n'y a rien de plus consensuel que le Point. " - FDL, 28/07/2016

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Excellent, rien à redire. Il a raison sur tout.

Le Figaro a écrit:


Renaud Girard : « Erdogan est une menace spécifique pour l'Europe »

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Dans un entretien fleuve en trois parties, le géopolitologue et correspondant de guerre Renaud Girard analyse les contours d' «un monde en guerre». Premier épisode avec le Moyen-Orient où la Russie change la donne.

Renaud Girard est géopoliticien, grand reporter et correspondant de guerre. Chroniqueur international du Figaro, journal pour lequel il a couvert les principaux conflits de la planète depuis 1984, il est également professeur de Stratégie à Sciences Po Paris. Il a notamment publié Retour à Peshawar (éd. Grasset, 2010) et dernièrement Le Monde en guerre (éd. Montparnasse, 2016).

FIGAROVOX. - Cette semaine a été marquée par le rapprochement entre Vladimir Poutine et Recep Erdogan à Saint-Pétersbourg. Mettriez-vous ces deux «régimes autoritaires» sur le même plan ou diriez-vous que la synthèse entre nationalisme et islamisme réalisée par Erdogan est une menace spécifique?

Renaud GIRARD. - Non, je ne mettrai pas ces deux régimes sur le même plan. Erdogan est un Frère musulman, il a pour ambition de balayer ce qui reste de cette Turquie laïque et pro-occidentale héritée d'Atatürk, afin de faire de son pays une authentique république islamique. Vladimir Poutine est au Kremlin comme un tsar des plus classiques. Il n'a pas envie de bouleverser la Russie de Gorbatchev ou d'Eltsine, mais souhaite simplement lui redonner sa grandeur. Il n'a pas envie de changer la société russe de la même manière qu'Erdogan veut bouleverser la société turque.

    Erdogan est une menace spécifique parce qu'il n'a ni admiration ni affection pour la culture occidentale.

Pour les Européens, Erdogan est une menace spécifique parce que, contrairement à Mustapha Kemal, il n'a ni admiration ni affection pour la culture occidentale. Nous l'avons vu lorsqu'il s'est déplacé à Strasbourg le 4 octobre 2015. Alors qu'il s'exprimait devant les Turcs d'Europe, les femmes et les hommes avaient été séparés dans le grand amphithéâtre. C'était clairement une volonté de marquer sa différence tant à l'égard du kémalisme que du pays hôte qui l'accueillait. Erdogan n'a pas de considération pour ce qui fait l'Europe, c'est-à-dire ses racines chrétiennes et l'influence des Lumières. C'est cela qui fait l'Europe. En revanche, Vladimir Poutine, qui dirige certes un régime autoritaire, partage avec Catherine II cette admiration de la culture occidentale et nous reproche d'ailleurs de la perdre. Il y a une deuxième différence de taille. Par le passé, Vladimir Poutine n'a pas aidé des mouvements politiques qui ont tué les Français. Même s'il le regrette probablement aujourd'hui, Erdogan a soutenu l'Etat islamique par le passé.

Peut-on parler d'alliance de circonstances entre Moscou et Ankara ou celle-ci peut-elle devenir un partenariat stratégique et durable?

Comme indiqué dans le communiqué qui a été rendu public après la conférence de presse commune que les deux présidents ont tenue, il s'agit de remettre les relations russo-turques au niveau où elles étaient avant l'incident de l'avion russe abattu en novembre 2015. Ni plus, ni moins. C'est un rapprochement qui s'est fait à la demande d'Erdogan. Le président turc a compris qu'il n'arriverait pas à devenir le sultan néo-ottoman qu'il a rêvé de devenir à la faveur des Printemps arabes, mal guidé qu'il était par le ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre Ahmet Davutoglu. Aujourd'hui, Erdogan s'est séparé de Davutoglu, qui avait fait preuve d'une extrême arrogance et de peu de bon sens. Recep Erdogan est un peu comme Staline par rapport à Trotski, Trotski étant le Calife Ibrahim régnant sur l'Etat islamique de Raqqa et Mossoul. Staline a préféré faire le communisme en un seul pays, aujourd'hui Recep Erdogan préfère faire l'islamisme dans un seul pays. Il a compris qu'il n'avait pas d'autre option. De manière réaliste et pragmatique, il a décidé avec son nouveau Premier ministre de se réconcilier avec les deux pays dont l'armée et les services secrets sont les plus efficaces au Moyen-Orient, les Russes et les Israéliens.Ca ne fait pas de lui un amoureux transi des sionistes, mais il suit la ligne de conduite du communisme dans un seul pays. Souvenons-nous de la chaleur des relations qui ont pu exister à un moment entre Staline et Roosevelt.

    Recep Erdogan est un peu comme Staline par rapport à Trotski. Staline a préféré faire le communisme en un seul pays, aujourd'hui Recep Erdogan préfère faire l'islamisme dans un seul pays.

Erdogan a par ailleurs une obsession, une sorte de chiffon rouge. C'est son ancien ami Fethullah Gülen. Cette obsession le conduit à un changement radical de la politique étrangère turque, dans un mouvement d'éloignement vis-à-vis des Etats-Unis d'Amérique. Erdogan montre qu'il ne connaît pas très bien l'Occident. Croire que la justice américaine va accepter d'extrader Fethullah Gülen est d'une naïveté incroyable. Comme il s'éloigne des Etats-Unis, Recep Erdogan a compris qu'il partageait avec Vladimir Poutine un adversaire commun, les Etats-Unis. Les Etats-Unis du Parti démocrate - ce serait très différent avec Donald Trump - n'aiment pas les Etats autoritaires et prêchent les droits de l'homme urbi et orbi. Erdogan et Poutine partagent une hostilité commune à l'Amérique.

    Entre Moscou et Ankara, il s'agit davantage d'une alliance de circonstance fondée sur des intérêts convergents.

Par ailleurs, ils sont aussi quasiment voisins de sorte que l'économie joue un très grand rôle. Du côté turc, il y a la volonté de permettre aux entrepreneurs de continuer leur travail en Russie, qui était considérable avant la crise, et la volonté de retrouver le tourisme russe qui était également très important. Du côté russe, en plus des projets de centrales nucléaires, il y a bien sûr le projet de gazoduc nommé Turkish Stream. Par lui, Vladimir Poutine souhaite doubler le gazoduc Northstream qui passe en mer du Nord pour ainsi disposer de deux gazoducs qui abreuvent l'Europe, l'un au Nord, l'autre au Sud.

Pour répondre à votre question, je crois qu'il s'agit dès lors davantage d'une alliance de circonstance fondée sur des intérêts convergents. Ce n'est pas une alliance stratégique durable car ils ne partagent pas une culture commune. L'histoire entre l'Empire russe et l'Empire ottoman est d'ailleurs émaillée de dizaines de guerres frontalières.

La crise de 2015 entre Moscou et Ankara s'est cristallisée autour de la question syrienne. Avant sa rencontre avec Poutine, Erdogan a déclaré: «la Russie est un acteur clef, très important pour l'instauration de la paix en Syrie». La Turquie a-t-elle abandonné son rêve de destruction du régime de Bachar al-Assad en Syrie?

Il y a eu une déclaration très importante du Premier ministre turc qui a expliqué qu'il fallait songer un jour à normaliser les relations entre la Turquie et la Syrie. Et la Syrie est clairement, et pour longtemps encore, gouvernée par Bachar al-Assad… Erdogan a abandonné son rêve de briser le régime de Bachar al-Assad, son rêve de se présenter comme le sauveur du monde sunnite contre le «tyran alaouite», lequel était pourtant naguère son ami. Lors de la rencontre Saint-Pétersbourg, il y a eu deux moments. Le premier a duré deux heures en tête à tête entre Erdogan et Poutine. Le second, de même durée, a eu lieu avec les principaux ministres concernés. Je pense que, dans l'entretien en tête à tête, les deux présidents ont parlé de la Syrie. Le communiqué final n'en fait pas état. Les Russes avaient seulement constaté avant la réunion qu'ils avaient avec Ankara des vues tout à fait divergentes sur la Syrie. On ne peut faire dès lors que des supputations puisqu'il n'y a pas eu de communiqué commun sur ce point.

Que supposez-vous de ce possible échange sur la Syrie entre Erdogan et Poutine?

Ce ne sont que des conjectures. Erdogan a dû accepter que la «Syrie utile» restât comme elle est. Cette Syrie utile comprend notamment la base navale russe de Tartous et la base aérienne russe de Lattaquié. En contrepartie, j'imagine que le président turc a dû plaider pour l'établissement d'un Sunnistan en Syrie voire en Irak. En effet, ni Moscou, ni Ankara ne sont follement attachés à l'intégrité territoriale de l'Irak.

    Erdogan a dû accepter que la « Syrie utile » restât comme elle est. En contrepartie, il a dû plaider pour l'établissement d'un Sunnistan en Syrie voire en Irak.

La discussion est-elle allée plus en détail? Je ne le crois pas. On peut penser aussi qu'ils se sont mis d'accord sur une Syrie qui resterait officiellement unitaire, mais dans les faits, la Russie préférerait sans doute que des lignes de cessez-le-feu soient établies sur le terrain. Vladimir Poutine ne veut certainement pas se lancer dans une opération de reconquête de l'ensemble du territoire de la Syrie. La Syrie utile lui est stratégiquement suffisante. Il ne s'agit donc pas de faire le Sunnistan immédiatement, mais de laisser de facto les Sunnites tranquillement à l'Est et au Sud de la Syrie, ce qui pourrait arriver ensuite dans le triangle sunnite en Irak. C'est une concession qui ressemblerait à celle qu'Erdogan a été capable de faire sur Israël. La Turquie ne renonce pas à aider ses amis Frères musulmans du Hamas à Gaza, mais l'aide humanitaire n'est pas directe, elle passe par les ports israéliens. C'est ainsi que, début juillet, un cargo d'aide humanitaire turc à destination de Gaza est arrivé dans le port d'Ashdod, au Sud d'Israël.

Ce tournant réaliste qui semble être pris sur le dossier syrien, même chez un Recep Erdogan qui fut le pire ennemi de Bachar al-Assad depuis 2011, est très loin des positions que la France exprime depuis le début du conflit. Jean-Marc Ayrault semble en retrait. Où est la France dans ce nouvel espace politique au Levant?

La France, par son incompréhension de ce qui se passait en Syrie est complètement hors-jeu. Les leaders français ont cru, gauche et droite confondues, que Bachar al-Assad n'en avait que pour quelques semaines en 2011. La stratégie de la France sur le dossier syrien depuis 2011 a été un mélange d'ignorance historique, de manichéisme politique et de wishful thinking diplomatique. Personne ne s'intéresse plus au point de vue de Paris concernant le dossier syrien, alors même que la France est l'ancienne puissance mandataire. Il ne fallait pas sortir de notre neutralité. Il fallait conserver des relations diplomatiques avec Damas. La diplomatie, cela sert à parler avec les gens qui ne sont pas vos amis. Nous avons beaucoup surestimé l'importance d'une opposition modérée à l'occidentale en Syrie. En fait, l' opposition la plus virulente et la mieux enracinée dans le pays, a toujours été islamiste. Les Français sont allés très loin dans leur folie: ils ont livré, sur ordre du président Hollande, des armes à la pseudo-Armée syrienne libre (ASL), soit disant modérée (car elle ne se prive pas de commettre elle aussi des exactions). Devant des caméras, l'ASL a récemment sacrifié un gosse palestinien de onze ans qui avait commis je ne sais quelle faute. L'ASL a eu des armes grâce à la France, armes qui se sont immédiatement retrouvées soit saisies par les unités islamistes, soit simplement vendues.

Comment a-t-on pu commettre une telle erreur?

    Quand nous avons aidé les rebelles anti-Kadhafi en parachutant des armes en 2011 en Libye, un nombre significatif de ces armes ont été retrouvées ensuite aux mains de Boko Haram !

C'est une erreur d'appréciation grave du président Hollande et de son ministre Fabius. L'erreur fondamentale a été de faire du wishful thinking. En diplomatie, il faut prendre les réalités telles qu'elles sont. Fabius souhaitait voir en Syrie un méchant - Bachar el-Assad - qui massacrait des gentils, ces rebelles qui ne demandaient qu'à appliquer les droits de l'homme en Syrie. Un méchant contre des gentils, cela fait un dossier diplomatique facile à traiter! La réalité était tout autre et il faut le dire. Si l'Armée russe n'était pas intervenue au début de l'automne 2015, Damas serait probablement tombée aux mains des islamistes. Ils auraient alors commis un immédiat génocide des alaouites et des druzes, et, dans le meilleur des cas, les Chrétiens auraient été chassés vers le Liban. Quant aux églises de Damas, elles auraient brulé puisque, même sous la protection de nos troupes au Kosovo, il y a eu plus d'une centaine d'églises détruites. Ce sont les réalités. Hollande et Fabius ont préféré le schéma intellectuel qu'ils avaient construit. L'opposition démocratique était certes très forte sur les plateaux de télévision à Paris, mais elle ne représentait que peu de chose sur le terrain!

Ces erreurs se répètent. Quand nous avons aidé les rebelles anti-Kadhafi en parachutant des armes au printemps 2011 au Djebel Nefoussa au Nord-Ouest de la Libye, un nombre significatif de ces armes ont été retrouvées ensuite aux mains de Boko Haram! Mais aujourd'hui, l'échelle des détournements d'armes en Syrie est bien plus importante.

Nous avons donc perdu en Syrie?

Nous avons perdu parce que notre diagnostic de départ ne correspondait pas aux réalités internationales. Mais il y a pis. Nous avons été ridiculisés! Quand, à l'été 2013, François Hollande a annoncé qu'il fallait bombarder Damas et renverser Bachar al-Assad parce que celui-ci avait utilisé des armes chimiques, le président de la République a émis un jugement moral qui engageait la France. Quand nos amis anglais et américains ont fait marche arrière, la France a reculé elle aussi, comme si l'obligation morale de bombarder Damas était tombée de ce seul fait. Alors, de deux choses l'une, soit la France est tellement faible militairement qu'elle n'a pas les moyens de bombarder seule la Syrie - ce qui est assez grave -, soit la position de la France n'est pas indépendante. La réalité est que nous adoptons volontairement la position de caniche des Américains. Sur l'usage des armes chimiques, il y a ensuite eu un accord Lavrov-Kerry à Genève, auquel nous n'avons même pas été invités! Cet accord a été appliqué avec succès. Les Russes ont forcé l'Armée syrienne à rendre ses armes chimiques, que les Américains ont ensuite détruites. Cet accord est le résultat d'une volonté russo-américaine de régler un problème concret. Le danger pour nous, ce n'était évidemment pas que Bachar utilisât ces armes contre nous, mais que ces armes chimiques tombassent dans les mains des islamistes et qu'elles se retrouvassent un peu plus tard dans le métro de Paris, de Londres ou de New York.

    Nous avons perdu parce que notre diagnostic de départ ne correspondait pas aux réalités internationales. Nous avons été ridiculisés !

Nous avons été ridiculisés une seconde fois dans le dossier syrien quand nous avons commencé à avoir des problèmes sérieux avec nos terroristes islamistes sur notre territoire national. Nos services secrets sont allés à Damas demander des renseignements aux services syriens qu'ils connaissaient bien. Il y avait toujours eu une très forte coopération policière entre la France et la Syrie. Les Syriens nous ont alors demandé de rouvrir d'abord notre ambassade! En coupant nos relations diplomatiques avec Damas en mars 2012, nous avons laissé entièrement la Syrie dans les mains des Iraniens et des Russes, une Syrie pour laquelle nous avions déjà diplomatiquement beaucoup investi. Peut-être trop d'ailleurs, mais c'était un fait, puisque nous l'avions invitée au défilé du 14 juillet 2008. Il faut qu'il y ait une constance minimum de la politique étrangère française. Sans constance, aucune politique étrangère ne peut être prise au sérieux dans le monde. Notre diplomatie s'est fourvoyée pour n'avoir pas su désigner à temps quel était notre ennemi principal. Notre ennemi principal, celui qui tue des Français, c'est l'Etat islamique. Bachar al-Assad est tout sauf un ange, mais ce n'est pas l'ennemi de la France!

Dans ce dossier, parmi les acteurs non-régionaux, il reste donc les Américains et les Russes? Les Américains sont-ils lassés du conflit en Syrie?

Les Anglais ne comptent pas, ils n'ont plus de politique moyen-orientale, tellement ils ont été traumatisés par leur expérience irakienne de 2003. Il reste donc les Américains et les Russes, qui aujourd'hui travaillent parfois ensemble, avec les Kurdes syriens du PYD notamment, qui sont les Kurdes qui combattent l'Etat islamique au sol avec le plus d'efficacité.

    Les Américains acceptent que les Russes aient pris une position supérieure à la leur dans le Levant.

Washington ne soutient plus le front Al-Nosra, c'est-à-dire Al-Qaïda (même si par manipulation et pour enrayer la coopération russo-américaine, Al-Nosra a été renommé et s'est faussement détaché de son mentor terroriste). Les Américains savent qu'ils sont allés trop loin en soutenant les islamistes et savent pertinemment qu'ils ont perdu militairement cette carte. Ils commencent à changer à propos de Bachar el-Assad: ils acceptent que celui-ci demeure à la tête de l'Etat syrien à court terme, même s'ils refusent d'envisager qu'il reste encore longtemps au pouvoir. Ils sont ainsi beaucoup moins intransigeants que les Français. L'Amérique au Moyen-Orient est un chien loup redoutable, mais qui a cessé d'aboyer. La France est un roquet, qui ne fait peur à personne quand il aboie. Et quand il aboie beaucoup, il est un peu ridicule.

Les Américains acceptent que les Russes aient pris une position supérieure à la leur dans le Levant. Depuis plusieurs années déjà, Barack Obama a adopté la stratégie de rule from behind (gouverner depuis l'arrière). Les Russes gouvernent en allant sur le terrain en Syrie! Avec le rule from behind américain, les potentats sunnites de la région ont moins confiance en Washington, alors que les Saoudiens respectent Poutine, même s'ils ne partagent pas les mêmes intérêts dans la région. Les Américains n'ont pas changé l'équilibre stratégique au Moyen-Orient. A l'inverse, les Russes ont clairement changé la donne stratégique en sauvant le régime de Bachar el-Assad. Les Français, quant à eux, ont hélas disparu de ce théâtre international.

http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2016/0 … europe.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
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Re: Le fil des excellents articles de fond

Une fois n'est pas coutume, j'ai également trouvé comme toi cet article absolument parfait.

Note qu'il dit aussi que l'évolution était assez peu prévisible, il y a encore quelques années. Ce que nous avons sous-estimé c'est la défiance implicite à l'égard de l'Occident, stratégiquement mise en sommeil pendant des années, dans l'esprit d'Erdogan.

"Sapere aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement."(E. Kant)
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Re: Le fil des excellents articles de fond

Un (comme toujours) excellent article sur les travaux de Louis Chauvel, dont on apprend, consterné, qu'il a dû partir au Luxembourg parce qu'en France, l'académie lui a barré la route... Pauvre pays miné par la médiocrité, une médiocrité qui se renforce toujours par ses propres certitudes, et par les statuts de prestige qui amoindrissent les incitations à faire toujours mieux, à chercher à aller plus haut...

http://www.slate.fr/story/126821/louis- … picks=true

Louis Chauvel, le sociologue qui a vu notre lose dans ses graphes

Jean-Laurent Cassely FranceEconomie 17.11.2016 - 7 h 11, mis à jour le 17.11.2016 à 11 h 48

Sans doute l'essai de sociologie le plus riche et déprimant de l'année, «La spirale du déclassement» de Louis Chauvel veut nous faire passer un message: faute de sortir du déni, le déclassement des classes moyennes va se poursuivre jusqu'à un niveau politique préoccupant.

En France, on n’a pas de pétrole, mais on a Louis Chauvel, même s’il enseigne au Luxembourg et que sa voix porte plus sur la scène internationale que dans le débat français. Sociologue spécialiste de démographie et grand consommateur de séries statistiques, Chauvel utilise des «télescopes démographiques pour analyser les transformation de la société française», comme il le résume. Alors qu’une seule bonne idée suffit généralement pour publier un livre de sciences sociales, lui en revendique au moins trois ou quatre dans son dernier livre. «Par chapitre», glisse-t-il avec le petit ton malicieux et légèrement trollesque qu’il affectionne: «Mais c’est peut-être pas à moi de m’envoyer des fleurs», tempère-t-il en une étrange anti-phrase.

Le sociologue s'est senti assez isolé dans la sphère académique au cours des dernières années, sans doute le revers du succès médiatique de ses thèses. Et parce qu’il a été, selon lui, le premier et l’un des seuls à tenir le bon diagnostic, dès la fin des années 1990. A savoir que les jeunes générations décrochaient socialement par rapport à leurs aînés, ceux des premières années du baby-boom, et que la situation, de déjà pas terrible, allait devenir catastrophique pour les suivantes.

Son nouveau livre, La spirale du déclassement, enfonce le clou et paraît dans une période où le doute sur l’état de la jeunesse et des classes moyennes profite à l’accusateur. Pour faire face, comme il nous l’a expliqué, à ceux «qui ont voulu m’isoler dans une niche génération, pour en même temps dire que ça ne suffisait pas pour comprendre la question sociale», le sociologue tente dans La spirale du déclassement de faire tenir ensemble les multiples dimensions de son diagnostic sur le retour des inégalités.

Ce monde qui vient est un monde où les classes moyennes salariées ne seront plus aussi solides qu’avant

Quand on lui demande une photographie d'ensemble de la situation, Louis Chauvel explique que l'édifice dont les classes moyennes sont le socle «s'érode et se transforme en sable à mesure du remplacement générationnel. Les générations ne remplaçant pas les classes: elles sont simplement un révélateur du monde qui vient, un monde où les classes moyennes salariées ne seront plus aussi solides qu’avant».

Face au mur qui se rapproche, nous refusons d’admettre que l’avenir pourrait ne pas être plus souriant, nous confie le sociologue avec l'humour du désespoir qu'il affectionne:

«J’ai été à chaque fois étonné d’avoir été aussi isolé dans les années récentes pour fournir cette analyse. Et une fois cette analyse faite, on a vu un basculement du déni à une espèce de renoncement général. On est passé de “C’est n’importe quoi” à “On le sait depuis 20 ans” puis “ça n’apporte rien” et, enfin, à “et puis de toute façon ça ne change rien”.»

Deux semaines après l'entretien que nous accordait Louis Chauvel, Le Monde relayait un de ces diagnostics rassurants sur l'état de la société française, si constestés par le chercheur, dans lequel les rapporteurs de France Stratégie évoquaient le pessimisme des Français et «un diagnostic que ne reflètent pas nécessairement les indicateurs statistiques.»

Pourquoi votre diplôme ne vaut rien

Louis Chauvel fait partie d’un club curieusement restreint en France: celui des chercheurs qui défendent la thèse d’un déclassement scolaire intergénérationnel. Le phénomène est plus simple que son appellation. A niveau de diplôme équivalent, les jeunes générations occuperaient un emploi moins élevé dans la hiérarchie des professions que leurs parents ou seraient moins bien rémunérés. Autre manière de présenter la chose, il leur faudrait un niveau de diplôme supérieur pour bénéficier d’un poste ou d’un niveau de vie équivalent à celui de la génération précédente.

Pour Chauvel, l’argument du déni est que nous avons assisté à un «upgrading», une sorte de montée en gamme généralisée: les emplois supérieurs se multiplient, alors que les effectifs des professions populaires plus anciennes (ouvriers, agriculteurs, artisans, commerçants) chutent. «Or il convient de nuancer cette impression: la question demeure celle du rythme de croissance rapporté à celui des candidats potentiels à l’entrée dans les classes moyennes, à savoir les diplômés qui s’attendent à trouver leur place dans ce groupe social.» On ne le sait pas forcément, mais en France plus d'un diplômé du bac (ou plus) sur cinq est employé ou ouvrier non qualifié.

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Le rythme de croissance du nombre de diplômés des années 1980 à 2000 a été plus rapide que celui de la création d’emplois de classes moyennes et supérieures, et le solde correspond à des aspirants aux catégories moyennes et supérieures rétrogradés à d’autres positions. Louis Chauvel écrit que «la croissance des cadres et professions intellectuelles supérieures n’a pas été nulle, mais [qu'] elle n’a pas permis d’absorber le surcroît massif de diplômés, qui a dû trouver par conséquent sa place à des niveaux hiérarchiques inférieurs.» On parle parfois d’inflation scolaire dans la mesure où la valeur des diplômes sur le marché du travail décroît avec leur diffusion massive.

A son extrémité, le déphasage crée le phénomène médiatique bien connu (puisque concernant de nombreux journalistes) des intellos précaires: des diplômés qui ne trouvent pas de fonction dans la société correspondant à leurs études longues, dans des secteurs sans débouchés pratiques directs. «Les métiers des arts et tous les métiers à vocation, photographie et journalisme compris, sont des métiers mis en concurrence radicalisée et qui du point de vue de leur identité de classe moyenne supérieure qui était leur position à l’époque de George Perec, connaissent des chutes très rapides», précise le sociologue. Une des sources de la colère des manifestants de Nuit Debout, parfois raillée pour son côté intellos des villes.

Les jeunes qui n’ont pas réussi à progresser par rapport au niveau de diplôme de leurs parents ont connu une aspiration vers le bas. Et la difficulté pour les toutes nouvelles générations qui arrivent sur le marché du travail est la suivante: puisqu’il est dorénavant impossible d’accélérer de nouveau le rythme de progression des diplômés, ces dernières cohortes pourraient rencontrer de vrais soucis de déclassement social intergénérationnel.

Louis Chauvel convoque la texture du camembert à l'appui de ses observations.

«Nous ne voyons donc pas de trace d’une mobilité ascendante généralisée, d’une dynamique d’"upgranding", dont on espère un effet d’entraînement. C’est plutôt une forme déprimante de trickle down, d’effet de ruissellement naturel vers le bas, en réalité un “effet de dégoulinure” qui évoque le camembert trop fait. Une fois encore, les tenants de la lucidité, conscients des dynamiques générationnelles, ne seront pas surpris.»

Pourquoi vous ne pourrez pas racheter le logement de vos parents

Durant la décennie 2000, l’indice des prix de l’immobilier a quasiment doublé. Or cette donnée est la plupart du temps évacuée dans le calcul des inégalités en France. La prise en compte du patrimoine est le révélateur chez les classes moyennes d’«une distorsion croissante, préalable à un écartèlement, voire une rupture de continuité, entre les classes moyennes dotées d’un substantiel patrimoine net, sans remboursement de prêts, par opposition aux autres, propriétaires endettés ou locataires, dont les conditions économiques d’existence sont d’une tout autre nature.»

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Pour ceux qui étaient propriétaires au début de la période d’envolée, celle-ci représente «des opportunités de plus-value longue du patrimoine d’une intensité historiquement inédite depuis le XIXe siècle.» Et les plus-values d’un patrimoine de plus de 200.000 euros représentent sur dix ans un apport correspondant à la moitié du revenu des ménages.

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Les jeunes qui n’ont pas de patrimoine sont morts

Si la France reste une société de classes moyennes avec son coefficient de Gini, indicateur utilisé pour mesurer les inégalités, faible comparé à celui de ses voisins, la nouvelle donne patrimoniale bouleverse cette représentation d’une société bien tassée autour de la moyenne. Ce retour du rôle du patrimoine «dans la vraie vie des vraies gens» nous explique Chauvel, est la véritable clé du retour des inégalités, «en particulier pour les jeunes, parce que s’ils n’ont pas de patrimoine ils sont morts. Enfin, ça sera dur pour eux.»

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La spirale du déclassement, Louis Chauvel, Seuil. Les amateurs de produits laitiers de terroir apprécieront l'imagination fromagère du sociologue qui, dans sa représentation des inégalités sociales de revenu et de patrimoine (connu aussi sous le nom de strobiloïde), utilise l'image de l'aligot.

Cette prise en compte du rôle du patrimoine déjà identifiée par Thomas Piketty permet d'articuler la question générationnelle avec celle du retour des classes sociales, concept qu'on croyait en voie de ringardisation pendant les Trente glorieuses. On assiste à bas bruit et sur fond de discours rassurant sur les inégalités en France à la «reformation d’une classe d’héritiers-rentiers, économiquement séparée du sort de ceux qui doivent continuer à travailler pour vivre.» Pour ces derniers, «en cours d’acquisition de leur logement, et en particulier lorsque la parentèle n’est pas en mesure d’apporter une aide, le contexte nouveau est à la fois celui de coûts exorbitants -l’endettement prenant des proportions extrêmes, tout comme l’effort financier lié au remboursement- associés à une prise de risques considérable: toute variation des marchés immobiliers, des taux d’intérêts, ou simplement les aléas de la vie (rupture de carrière, divorce, décès, etc.) peuvent déstabiliser l’ensemble de l’oeuvre d’une vie.»

Le déclassement se vit comme la prise de conscience pour un individu qu’il n’aurait pas les moyens d’acheter un bien comparable à celui de la génération de ses parents

Le déclassement se vit ici comme la prise de conscience pour un individu qu’il n’aurait pas les moyens d’acheter un bien comparable à celui de la génération de ses parents. De quoi très sérieusement nuancer la clameur qui nous vient du marché immobilier, du banquier, des proches sans oublier les suppléments des magazines hebdomadaires: «C’est le moment d’acheter!» Car ce que les suppléments Immobilier ne mentionnent jamais, c'est qu'«il conviendra de travailler deux fois plus longtemps pour acheter le même bien» et qu'un scénario plausible est que «les acquéreurs des années 2005 et suivantes pourraient s’être lourdement endettés pour connaître au bout du compte des plus-value moins favorables» que leurs aînés ou leurs collègues héritiers.

… Ni vivre dans la même commune qu’eux

Le déclassement générationnel et le renchérissement de l’immobilier conduisent la population déclassée à décliner sur l’échelle horizontale des classes sociales, ce qui a une traduction dans le sens horizontal de la géographie résidentielle.

«La diffusion des diplômes allant de pair avec une situation géographique résidentielle pour l’essentiel bloquée, les jeunes adultes mieux diplômés doivent s’attendre à de fortes désillusions sociales s’ils croient en une correspondance stricte, invariable depuis la génération de leurs parents, entre diplôme et prestige résidentiel.»

Ainsi «ce type de trajectoire descendante est clairement avéré en Île-de-France, où les nouvelles générations ont connu, à un âge donné, et plus que la génération de leurs parents, un glissement progressif –déplaisant peut-être– vers des communes ou des cantons moins prestigieux, alors même que la part de budget consacrée au logement s’est accrue.»
En réponse, une partie des déclassés s’adapte en gentrifiant, ce «qui consiste à modifier la composition sociale et le prestige économique d’un territoire plus populaire, pour espérer à terme un retour sur investissement meilleur que dans un choix plus conservateur».
Le phénomène de gentrification prend alors une double signification. Du point de vue de ceux qui sont déjà dans le quartier avant sa gentrification, c'est une montée en gamme. Pour ceux qui s'installent, en revanche, l’histoire qu’ils se racontent est celle d’une relégation. Peut-être la raison pour laquelle on assiste à une vaste opération de réhaussage de l’image de la banlieue parisienne à mesure que les déclassés atterrissent au-delà du périphérique et reclassent les lieux en espérant «rester bourgeois», pour reprendre le titre du livre d'Anaïs Collet sur le destin de ces nouveaux notables extra-muros.

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Le déclassement social est-il encore un problème de riches?

L'une des thèses les plus discutées de Louis Chauvel est celle du déclassement des classes moyennes par rapport aux autres groupes situés au dessus ou en dessous d'elles. Dans La spirale du déclassement, le sociologue se montre assez mesuré. Reconnaissant que si le constat qu'elles ne s'appauvrissent pas vraiment est juste, ce type d'affirmation laisse entendre que les intéressés ont tendance à exagérer la dégradation de leur situation. Or cette idée «dissimule néanmoins une perte de pouvoir d’achat du salaire à temps plein de près de 8% entre 1975 et 1995 pour les intéressés et une stagnation depuis. Dans la mesure où ce groupe social a prolongé sa formation de près de deux années d’études supplémentaires, en moyenne, de 1975 à 2010, il est facile de comprendre le malaise durable de la population concernée.»

Des biens et services classants, comme la semaine de ski au Club ou les mètres carrés dans un quartier valorisé, sont parfaitement inaccessibles

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L’argument habituel consiste à opposer que le prix des biens de consommation courante a fondu, des t-shirts aux produits électroniques. Cette consommation a certes «offert un substitut de satisfaction face à la stagnation des revenus. Inversement, des biens et services classants, comme la semaine de ski au Club ou les mètres carrés dans un quartier valorisé, sont parfaitement inaccessibles.»

Le drame des enfants de la génération du baby-boom est d’avoir grandi avec des aspirations plus élevées que celles de la précédente, puisque le mouvement d’ascension sociale intergénérationnel semblait ne jamais devoir prendre fin. Chauvel donne une base statistique à ce constat. Selon lui, pour les générations qui naissent à partir des années 1960, «les aspirations croissantes rencontrent des possibilités déclinantes». Or «lorsque les possibilités dépassent les aspirations, la population a lieu d’être satisfaite» et lorsque c’est l’inverse, l’espoir laisse place à la frustration. Selon l’auteur, les générations suivantes, nées à partir des années 1980, «sont maintenant prévenues», et leur pessimisme face à l’avenir serait surtout «le signe d’une accoutumance aux désillusions ou d’une forme de résignation».

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Pourquoi le déclassement ne favorise pas le mouvement social

Mais si le diagnostic de Louis Chauvel est le bon, une pièce semble manquer à l’édifice: pourquoi la large portion de Français déclassés ne se révoltent-ils pas? Si on compare comme le fait le sociologue l'évolution du nombre de journées de grève par an depuis les années 1970, on constate qu’une grande agitation sociale allait de pair avec une société dont les inégalités se résorbaient, alors que c’est aujourd’hui l’inverse.

Première piste d'explication: le décalage entre la situation objective et l’image que renvoie d’elle-même «la société des classes moyennes» toujours dominante (et rassurante) dans les esprits, écrit le sociologue:
«une population peut continuer d’être alarmée contre les inégalités alors qu’elles peuvent avoir été aplanies depuis longtemps. Au contraire, nous pouvons observer des situations paradoxales où la majorité croit que les inégalités diminuent, alors que les barrières sociales se reconstituent. Il peut en résulter, notamment pour les nouvelles générations qui subissent cette nouvelle dynamique paradoxale, où les faits et les représentations divergent, un risque majeur de dyssocialisation: une contradiction violente entre les valeurs, les représentations et l’identité transmises par la génération précédente et les conditions et situations objectivement vécues par la génération émergente.»

L'autre explication, plus préoccupante, est liée à la dynamique de repli que suscite le déclassement, réel et ressenti. Il faudrait plus d’un siècle au rythme actuel des augmentations de pouvoir d’achat pour qu’un salarié modeste rattrape le niveau de vie d’un cadre. Le «groupe de référence», modèle des classes moyennes prospères vers lequel les classes populaires se projetaient, est devenu hors de portée. Il cesse d’être pertinent dans la comparaison sociale. Et c’est le groupe dans lequel on craint de choir et qu'on regarde d'en haut, qui devient obsédant, d’autant que sa base s'est élargie pour intégrer toute une partie du «tiers-monde» des années 1970 aujourd’hui en voie de rattrapage des pays industrialisés.

«Aujourd’hui, au contraire, le domaine de l' “autre” s’est considérablement étendu, pour inclure maintenant des classes ouvrières que la génération précédente auraient vues comme exotiques, et dont le niveau de vie est aujourd’hui trois à dix fois inférieur à celui du prolétariat occidental. L’autre pertinent est de plus en plus souvent au-dessous.»

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Dans un article publié en 2015 avec son confrère Martin Schröder, Chauvel a montré qu’être jeune en France représentant une pénalité économique de même intensité que le fait d’être immigré ou d’avoir deux enfants. En d’autres termes «les nouvelles générations sont comme des immigrés dans leur propre société.» En bonne logique, quelqu'un de jeune et d'immigré subirait une sorte de double peine en matière d’intégration économique. Dans cette configuration, la convergence des intérêts a peu de chances d'advenir puisque chacun est préoccupé avant tout par son propre déclassement. D'autres chercheurs avaient anticipé les effets délétères d'une situation de lente dégradation sociale, qui encourage une solidarité restreinte sur des fondements identitaires. Par exemple François Dubet qui écrivait l'année dernière que «quand l’attachement aux petites inégalités se mêle à la peur du déclassement, il est difficile d’imaginer que puisse se former un front commun de combat contre les inégalités».

On laissera à Louis Chauvel le mot, ou plutôt le dessin, de la fin. Après avoir vu nos illustrations réalisées par DataYolo, il a répondu par email avec ce petit dessin griffonné accompagné de la mention: «une interpretation pour 2020 ou 2030...»

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Jean-Pierre Le Goff <3

Le Figaro a écrit:

J.-P. Le Goff: «La loi Egalité et citoyenneté, panier de la ménagère du gauchisme culturel»

FIGAROVOX/ARCHIVE - L'Assemblée nationale a définitivement adopté la loi Egalité et citoyenneté. Dans les colonnes du Figaro, le sociologue et philosophe fustigeait il y a quelques semaines un projet chargé de définir les nouvelles normes du bon comportement social et citoyen.

Jean-Pierre Le Goff est un sociologue, philosophe et écrivain français. Professeur des Universités et chercheur au CNRS, il a notamment publié La Fin du village. Une histoire française (éd. Gallimard, 2012) et dernièrement Malaise dans la démocratie (éd. Stock, 2016).

Le projet de loi «égalité et citoyenneté» mériterait d'être étudié comme un cas d'école: il est un exemple type d'une inflation normative «abracadabrantesque» qui prétend transformer la réalité et changer les mentalités par un mélange de proclamation de grands principes et d'encadrement de la société.

Ce projet fait suite aux mesures issues des «comités interministériels à l'égalité et la citoyenneté». Par-delà les slogans et les formules toutes faites, on peut y trouver des mesures comme l'extension du service civique, la création de la réserve citoyenne, le renforcement de la maîtrise du français tout au long de la vie, ou encore «rendre publiques les règles d'attribution des logements sociaux»… correspondant à l'objectif de «retisser les liens de la communauté nationale». D'autres mesures préconisées, comme celle consistant à établir de façon étatique et autoritaire une mixité sociale, ne favorisent pas nécessairement le fameux «vivre-ensemble» et ont toutes les chances d'aboutir à des effets inverses. Quant à l' «égalité réelle», elle consiste surtout à créer de nouveaux droits et à durcir les sanctions contre le racisme et les discriminations, processus qui paraît sans fin.
217 articles à la cohérence problématique

Les soixante mesures issues de la première réunion du comité interministériel ont été complétées lors d'une seconde réunion par cinq nouveaux blocs de mesures visant à «amplifier l'action». Au bout du compte, la traduction législative de ces mesures s'est traduite dans un projet de loi initial de 41 articles pour aboutir, après discussions et amendements à l'Assemblée nationale, à un quintuplement de leur nombre, soit 217 articles, dont la cohérence et le rapport avec les objectifs initiaux sont pour le moins problématiques. Comment s'y retrouver dans cet agglomérat qui a des allures d'inventaire à la Prévert où se côtoient dans un même projet de loi les articles concernant l'«engagement républicain des jeunes», avec l'«autorisation d'absence pour PMA dans la fonction publique», la «protection de l'image des femmes dans les messages publicitaires», l'«expérimentation de l'utilisation systématique par les policiers et les gendarmes de caméras mobiles individuelles lors d'un contrôle d'identité», l'«action civile des associations de défense des victimes du bizutage», sans oublier la «suppression de la condition de nationalité des dirigeants des sociétés de pompes funèbres»…?

Le titre III du projet baptisé «Pour l'égalité réelle» pousse ce patchwork au plus haut point et constitue une sorte de panier de la ménagère du gauchisme culturel. On y trouve tous ses thèmes de prédilection liés aux mœurs (interdiction des agissements sexistes, insertion de la notion de genre dans le code de procédure pénale…), à l'éducation des enfants (interdiction aux parents de donner une fessée à leurs enfants), à l'antiracisme et aux discriminations qui concernent tout autant les paroles, les comportements et les actes, à la représentation de la «diversité» dans les programmes audiovisuels et les «quotas relatifs aux langues régionales pour la diffusion des œuvres musicales»…

    L'incantation de nobles valeurs et de bons sentiments s'accompagne d'une sorte de folie normative et d'une volonté renforcée de punir tout ce qui de près ou de loin est moralement incorrect

Le plus frappant en l'affaire est l'accentuation systématique du côté répressif d'un arsenal législatif déjà bien fourni en matière de lutte contre le sexisme, le racisme, les discriminations…, comme si avant une défaite électorale annoncée, la gauche voulait créer une situation où tout retour en arrière soit rendu difficile. L'incantation de nobles valeurs et de bons sentiments s'accompagne d'une sorte de folie normative et d'une volonté renforcée de punir tout ce qui de près ou de loin est moralement incorrect au regard des nouvelles normes étatiques du bon comportement social et citoyen. Le renforcement du pouvoir des associations de se porter partie civile à la moindre occasion accroît la pression et les possibilités de stigmatisation de ceux qui contestent la légitimité d'un tel dispositif d'encadrement.
La confiance dans les rapports s'étiole

En réalité, la plupart des articles concernant l'égalité réelle ne changent pas grand-chose aux réalités qu'ils condamnent. Ce genre de loi informe et justicière n'agit pas par effet d'adhésion, mais par effet de déstabilisation. Elle encourage un processus de victimisation et de multiplication de plaintes en justice qui crée un climat de suspicion délétère. La confiance dans les rapports sociaux, le sentiment de vivre dans un climat de liberté s'étiolent et avec eux la bonne humeur et la dynamique même de la vie sociale. La société démocratique n'est pas une pâte à modeler ou un lieu d'expérimentation de moralistes-technocrates qui veulent faire le bonheur des gens malgré eux. Le pouvoir socialiste a tendance à l'oublier, tellement il semble persuadé qu'il incarne naturellement l'idée de progrès dans tous les domaines.

Les sages du Sénat ont du pain sur la planche avec le fatras de l'«égalité réelle» qui défie le bon sens en construisant une sorte de démocratie rêvée des anges où toute violence, inégalité et discrimination auraient disparu par le miracle de la proclamation de lois vertueuses promulguées par l'État. La logomachie édifiante ne concerne pas seulement les médias audiovisuels et les réseaux sociaux, mais une politique qui se montre impuissante à réduire significativement les fractures sociales et culturelles qui minent l'unité du pays depuis longtemps. Après l'existence d'un «Commissariat général à l'égalité des territoires» et d'un «secrétariat à l'égalité réelle» est venue s'ajouter la nomination d'une «déléguée interministérielle à la mixité dans l'habitat» avec leurs experts attitrés en matière de «pilotage» et d'«évaluation». Nouvelle langue de bois du «vivre-ensemble», jargon technocratique et multiples «boîtes à outils» contribuent à recouvrir tant bien que mal des situations et des tensions sociales qui ont atteint leur point d'exaspération.

Faute de rattraper le retard et de changer le cours des choses, la gauche a tendance à se réfugier
dans l'imprécation morale et la multiplication des lois et des réglementations dans tous les domaines de la vie sociale. Le quinquennat de François Hollande aura laissé l'image d'un pouvoir socialiste qui non seulement a effectué un tournant économique libéral dans les plus mauvaises conditions, mais qui a voulu régenter les rapports sociaux et la vie quotidienne en fonction de ce qu'il estime être le Bien en matière de mœurs, de paroles et de comportements.

    On reconstruit le meilleur des mondes dans l'entre-soi et l'on s'efforce de croire que le pays ne va pas si mal et que la gauche peut rester au pouvoir quoi qu'il en soit.

Le décalage de ce monde fictif avec la société réelle n'a jamais été aussi grand. Par-delà le bilan d'une politique devenue illisible à force d'hésitations et d'incohérences, c'est l'incapacité de comprendre l'état d'esprit de la grande majorité des citoyens qui est en question. Le projet de loi «égalité et citoyenneté» en est un exemple frappant. On reconstruit le meilleur des mondes dans l'entre-soi et l'on s'efforce de croire que le pays ne va pas si mal et que la gauche peut rester au pouvoir quoi qu'il en soit.

La multiplication des promesses présentes et à venir, les tentatives de diaboliser la droite et les appels réitérés à combattre l'extrême droite, la xénophobie, le racisme, l'islamophobie, les inégalités, les discriminations…, le tout agrémenté d'appels à l'unité et à la fraternité universelle, ne changeront rien à cette réalité: le quinquennat de François Hollande parachève une façon informe et moralisatrice de faire de la politique qui sème le désarroi et creuse le fossé entre gouvernants et gouvernés depuis plus de trente ans.

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/20 … lturel.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

http://www.slate.fr/story/144876/libera … picks=true

SLATE.FR
Qu’est-ce que le libéralisme égalitaire? Comprendre la philosophie de Macron

Speranta Dumitru — 02.05.2017 - 14 h 51, mis à jour le 02.05.2017 à 14 h 51

Le programme du candidat Macron est inspiré par deux autres philosophes, John Rawls (1921-2002) et Amartya Sen (né en 1933).

Loin d’être un amas d’idées de droite et de gauche, le programme de Macron relève d’un courant de pensée cohérent connu sous le nom de «libéralisme égalitaire».

On oublie souvent qu’Emmanuel Macron a été philosophe avant d’être fonctionnaire d’État, banquier et ministre. Son travail d’édition philosophique lui a valu, il y a 17 ans, les remerciements de Paul Ricœur dans la préface de La mémoire, l’histoire et l’oubli, un livre particulièrement dense.

Aujourd’hui, le programme du candidat Macron est inspiré par deux autres philosophes, John Rawls (1921-2002) et Amartya Sen (né en 1933). Le premier est considéré comme le plus important philosophe politique du XXe siècle, le second a reçu le Prix Nobel d’Économie en 1998.

Combattre l’inégalité des chances

Le libéralisme égalitaire est d’abord une philosophie de l’égalité des chances. Son idée principale est que dans une société juste toute personne doit avoir la chance de réaliser ses projets sans que des inégalités héritées de naissance ou issues des accidents l’en empêchent. Cette idée semble inspirer le premier slogan de Macron: «La France doit être une chance pour tous». Elle est aussi illustrée par l’un des clips de la campagne présentant Charles Rozoy qui, après un accident, est devenu champion paralympique en 2012.



Le libéralisme égalitaire est un courant qui combine la liberté et l’égalité dans une théorie cohérente de la justice sociale. Son représentant le plus connu, John Rawls, considère dans son livre, Théorie de la justice, qu’une société juste doit réaliser les deux principes suivants:

Accroître les libertés de base égales pour tous;

Limiter les inégalités économiques de façon à améliorer: (a) l’égalité équitable des chances; (b) la situation des plus désavantagés.

Quiconque a lu Rawls sera étonné de découvrir que l’exposé de ses deux principes a structuré, dans ce même ordre, le discours de Lyon, que Macron a prononcé le 4 février 2017. Il y a défendu (1) «les libertés de base» en considérant la laïcité comme une liberté de conscience compatible avec la liberté des autres; la liberté de travailler, d’entreprendre et d’innover; la liberté d’association. Puis, il a insisté sur (2a) l’égalité des chances qu’il veut équitable par un investissement dans l’éducation des enfants en ZEP (en divisant par deux la taille des classes) et des adultes (en développant la formation continue), ainsi que par la parité et des mesures antidiscriminatoires dans les entreprises.

Dans son programme, la priorité accordée (2b) à la situation des plus désavantagés se traduit dans l’augmentation des minima sociaux (l'allocation vieillesse et adulte handicapé) et les mesures pour les sans-abri.

De façon générale, la création d’un système universel des retraites et d’une assurance chômage universelle opère une profonde égalisation des statuts.

Liberté ou égalité? Capabilités, mon capitaine!

Le libéralisme égalitaire est une théorie féconde, dotée de nombreuses applications. L’un des débats qu’il a suscités concerne le type d’égalité qui devrait nous préoccuper: faut-il chercher à égaliser les ressources, en laissant les gens libres d’en faire l’usage qu’ils souhaitent? Ou faut-il égaliser le niveau de bien-être ou de satisfaction, même si cela implique une inégalité des ressources?

C’est en cherchant à répondre à ces questions qu’Amartya Sen a élaboré l’approche dite «des capabilités». Selon lui, ce qu’il faut égaliser est la «capacité» des gens à choisir et à combiner différentes actions pour réaliser leurs projets. Dans cette perspective, la redistribution des ressources n’est qu’un moyen parmi d’autres. Ce qui compte en matière de justice sociale est de choisir les politiques qui élargissent les possibilités d’action. Autrement dit, la liberté de tout un chacun.

L’idée que la pauvreté est une privation de liberté ne va pas de soi. On peut la comprendre en comparant, comme le fait Amartya Sen, la situation de deux personnes: l’une qui jeûne et l’autre malnutrie. Du point de vue des ressources et du mal-être, les deux se retrouvent dans une situation identique. Mais ce qui fait la différence est que l’une a choisi de ne pas manger et l’autre n’a pas eu le choix. L’idée d'Amartya Sen est que comparer les possibilités d’action dont disposent les individus, leurs «capabilités», constitue une meilleure façon de comprendre les inégalités que comparer leur niveau de ressources ou de satisfaction.

L’approche des capabilités a inspiré l’Indice du développement humain (IDH) mis en place en 1990 par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) pour mesurer les progrès des pays en matière de lutte contre la pauvreté. Cette institutionnalisation a consacré une philosophie du développement centrée sur la personne humaine et son autonomie, au détriment d’une vision marxiste, centrée sur les structures économiques et la satisfaction des besoins premiers. Le programme de Macron semble s’en inspirer lorsqu’il affirme que la lutte contre la pauvreté ne vise pas seulement à assurer la subsistance, mais à permettre l’autonomie, à augmenter la capacité de «faire».

L’égalité des capabilités est une constante dans les discours de Macron et cela peut être mesuré grâce à l’outil d’analyse statistique des discours mis au point par les chercheurs de l’Université Côte d’Azur. Cet outil permet non seulement de montrer que parmi les cinq candidats du premier tour, Macron est celui qui utilise le plus le mot «égalité». Ce classement est confirmé par un autre moteur de recherche.

Cet outil fournit également le diagramme des thèmes associés au mot «égalité». Le thème des «capacités» y figure au premier plan et l’usage qu’en fait Macron est celui de l’approche des capabilités. Par exemple, dans le discours de Toulon, le 22 février, Macron critique un libéralisme sans égalité des capabilités:

«Défend-on la liberté vraiment lorsque certains n’ont pas droit à la liberté, lorsque certains n’ont pas – alors qu’ils ont envie – des capacités, dans nos quartiers, dans la ruralité, de “faire”?»

Vers un «consensus par recoupement»?

Dans son ouvrage sur le Libéralisme politique, Rawls soutenait que son libéralisme égalitaire pouvait faire l’objet d’un «consensus par recoupement». Sa conviction était que dans une société qui respecte le pluralisme des doctrines opposées peuvent se recouper sur des principes essentiels, tout en gardant leur spécificité.

Difficile de ne pas voir des similitudes avec la conviction de Macron que des gens de gauche, du centre et de droite peuvent adhérer à des principes fondamentaux, sans renoncer à leurs différences. Seulement, Rawls prévenait qu’un tel consensus s’obtient par une délibération sobre, menée dans le cadre de la raison publique.

"Sapere aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement."(E. Kant)
"Le secret douloureux des Dieux et des Rois, c'est que les hommes sont libres" (Jupiter à Egisthe in Les Mouches de Sartre)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Greg a écrit:

Comprendre la philosophie de Macron

La vache, on nous aura tout fait.
Mais quand on voit la source (Slate, que Greg dissimule habilement), on comprend mieux.

https://www.slate.fr/story/144876/liber … hie-macron

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)