Re: Le fil des excellents articles de fond

Encore un excellent article de Romaric Godin.

http://www.latribune.fr/actualites/econ … grece.html


Zone euro : qui a le plus à perdre d'une sortie de la Grèce ?

Par principe, il n'est prévu aucune procédure de sortie de la zone euro. Un défaut de paiement sur la dette n'entraîne pas immédiatement une sortie du pays de la zone euro. Par principe, il n'est prévu aucune procédure de sortie de la zone euro. Un défaut de paiement sur la dette n'entraîne pas immédiatement une sortie du pays de la zone euro.

Romaric Godin  |  11/02/2015, 14:33  -  2423  mots
Européens et Grecs négocient avec une seule idée en tête : éviter le "Grexit". Mais qui a le plus à perdre d'un tel scénario ? Revue des conséquences pour les deux camps.


Dans le bras de fer (à distance et via l'Eurogroupe et la BCE) qui se joue, ces jours-ci, entre la Grèce et l'Allemagne, la clé qui décidera in fine de tout, sera la peur du Grexit, la sortie de la Grèce de la zone euro. Sur le papier, personne ne veut de ce scénario, mais dans les faits, tout le monde joue avec la peur de l'autre.

Le 4 février, en mettant le système bancaire grec sous perfusion quasi-exclusive de l'aide à la liquidité d'urgence (ELA), la BCE a envoyé ce message aux négociateurs que le Grexit n'était pas qu'une hypothèse d'école. Dans les couloirs du Bundestag, la question est désormais évoquée ouvertement par certains députés conservateurs. Et le ministre de la Défense grec, Panos Kammenos, le chef du parti des Grecs Indépendants (ANEL), l'allié de Syriza au gouvernement, a parlé hier d'un "plan B" si les Européens se montraient trop intransigeants.

Bref, chacun joue avec les nerfs des autres. Il est donc utile, pour estimer le rapport de force réel entre la Grèce et ses créanciers, d'estimer qui a le plus peur du Grexit, qui a le plus à craindre d'un tel scénario.
Qui peut provoquer le Grexit ?

Avant tout, il est utile de rappeler que le Grexit ne peut être provoqué que par la BCE. Car le gouvernement hellénique n'entend pas quitter la zone euro. Le programme de Syriza a toujours été très clair sur ce point, ce qui le différencie radicalement des mouvements eurosceptiques comme le Front National.

Athènes n'étant pas demandeuse et ayant fait des propositions concrètes pour demeurer dans la zone euro en respectant une grande partie de son programme électoral, l'initiative du Grexit ne peut venir d'elle.

Rappelons que, par principe, il n'est prévu aucune procédure de sortie de la zone euro. Un défaut de paiement sur la dette n'entraîne pas immédiatement une sortie du pays de la zone euro. La Grèce a déjà fait défaut deux fois, en 2011 et en 2012. Si le pays réussit à maintenir un excédent primaire (hors service de la dette) ou s'il peut se financer à court terme auprès des banques qui ont accès à la liquidité de la BCE, il n'y aura pas de Grexit.

La balle est donc dans le camp de la BCE et de l'Eurogroupe.

En coupant l'accès du système financier hellénique à la liquidité, la banque centrale provoquera l'effondrement du système bancaire, une panique bancaire et un défaut de fait du gouvernement grec. Athènes devra alors instaurer un contrôle des capitaux, mais rapidement, la prise de contrôle de la banque centrale et l'émission d'une monnaie grecque deviendra inévitable pour permettre le fonctionnement normal de l'économie.

Or, la BCE affirme qu'elle ne coupera le robinet de l'ELA que si aucun accord n'est trouvé avec l'Eurogroupe. Quoi qu'en disent beaucoup, qui voient dans une supposée "raideur" grecque -mais qui a fait des propositions de compromis à ce jour, à part les Grecs ?- la raison d'un éventuel Grexit, l'initiative concrète reviendra aux Européens et à la BCE.
La remise en cause de l'irréversibilité de l'euro

Or, c'est une vraie faiblesse pour ces derniers qui devront assumer la responsabilité de la fin d'une des pierres de touche de l'Union économique et monétaire (UEM) : le caractère irrévocable de l'euro. Dans ce cas, en effet, la donne change du tout au tout : le "whatever it takes", formule par laquelle Mario Draghi s'était engagé à sauver l'euro "quoi qu'il en coûte" prendra une autre saveur.

Certes, cette expulsion aura l'avantage de la clarté : l'euro doit être réservé aux "bons élèves". C'est l'argument avancé depuis 2011 par le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble : on respecte les règles ou on sort. Mais aussitôt, une autre question se pose : qui respecte les règles ? Et quelles règles ?

Les critères de Maastricht ne sont pas respectés, particulièrement en ce qui concerne la dette qui, rappelons-le, en théorie, ne doit pas dépasser 60% du PIB, ce que l'Allemagne elle-même ne respecte pas.

Les investisseurs seront donc naturellement amenés à réévaluer leurs engagements dans certains pays de la zone euro, notamment les plus endettés ou ceux où il existe une forte opposition eurosceptique.

Naturellement, il y aura une "prime de sortie" qui devra être payée par l'Italie, le Portugal, l'Espagne, peut-être la France. Cette prime pourrait se faire sentir sur les titres souverains (mais les rachats de la BCE pourraient les compenser - jusqu'à quand néanmoins ?), mais aussi, et c'est peut-être le plus inquiétant, sur des moindres investissements dans ces pays (afin de ne pas être "collés" à l'avenir dans des monnaies nationales dévaluées).

Il y aura donc un impact sur la conjoncture de la zone euro résiduelle, relançant sans doute la fragmentation de cette dernière en termes de taux demandés par les banques et de garanties par les investisseurs. Les marchés ont, par ailleurs, déjà montré leur sensibilité au risque de Grexit.
La zone euro mieux préparée ?

Certes, comme le prétend la vision développée depuis quelques semaines en Allemagne, la zone euro est "mieux préparée" qu'en 2012. Mais l'appel au mécanisme européen de stabilité (MES) ou à l'OMT pour contenir des attaques sur certains pays de l'UEM aura un coût puisque ces deux programmes sont soumis à des "plans d'ajustement" qui provoqueront une nouvelle récession.

Par ailleurs, comme l'a justement rappelé le ministre grec des Finances Yanis Varoufakis, l'Italie pourrait rapidement devenir un maillon faible incontrôlable. Ni le MES ni l'OMT ne pourront contenir une crise italienne, quoi qu'en dise le ministre italien des Finances.

Au final, le risque serait de venir freiner une croissance qui semble enfin vouloir timidement se dessiner en replaçant la zone euro face à ses vieux démons. La clé pour la zone euro reste la confiance. Un Grexit remettrait cette confiance en jeu.
Le risque politique

Politiquement, le Grexit serait aussi très délicat à faire accepter. Il prendrait, on l'a vu, un caractère punitif qui ternirait sans doute l'image des institutions européennes qui n'est déjà pas très vaillante. Il se ferait aussi contre les volontés populaires qui ne veulent pas de Grexit, ni en Allemagne ni en Grèce ni ailleurs. Les gouvernements devront assumer leur fermeté.

En Allemagne, si Angela Merkel pourrait bénéficier d'un soutien de son parti, la gauche et notamment ses alliés sociaux-démocrates pourraient lui demander des comptes, surtout si la situation se dégrade en Grèce. Quant aux Eurosceptiques, ils pointeront l'échec de la politique de "sauvetage" mise en place par la chancelière depuis 2010.

Surtout, ce Grexit pourrait renforcer les Eurosceptiques qui pointeront du doigt une Europe insensible à la démocratie et soumise à la "pensée allemande". Elle montrera aussi que leurs projets de sortie de l'euro n'est pas une chimère. Or, la pression eurosceptique n'est pas négligeable en zone euro. En France, en Italie ou en Espagne, les partis de ce type sont en progression et réalisent entre 25% et 35% des intentions de vote.
La question de la dette

Reste la question de la dette. Le coût d'un Grexit serait lourd. Expulsée de la zone euro, la Grèce n'aurait aucune raison d'honorer ses dettes envers le MES, les Etats de la zone euro et la BCE. Du coup, il faudrait prendre ses pertes.

Ceci amènerait immanquablement des tensions, même si la facture pour les économies de la zone euro ne sera pas une simple arithmétique, puisque les dettes pour financer une partie de l'aide à la Grèce ont déjà été contractées. Mais il faudrait venir en soutien au FESF et au MES. Et surtout, politiquement, il faudrait faire passer la pilule à une opinion publique chauffée à blanc. Ce mercredi matin, Bild Zeitung titrait encore sur les "65 milliards d'euros" qu'allait perdre l'Allemagne.

En revanche, en discutant sur la base des propositions grecques, le capital serait préservé. Les Européens se retrouvent donc dans la position classique du créancier : négocier ou tout perdre. Et, comme le disait Balzac dans "La Maison Nucingen", "le débiteur est plus fort que le créancier"...
Pour la Grèce, le poids du Grexit

Du côté grec, le Grexit ne serait pas une partie de plaisir. Il faudrait en effet instaurer un contrôle des capitaux très étroit pour éviter une fuite des devises hors du pays. Ceci mettrait en danger les investissements dans le pays. Notons cependant que Chypre a instauré, au sein même de la zone euro, un tel contrôle et qu'un pays comme l'Islande (certes fort différent de la Grèce) a vu revenir les investisseurs étrangers malgré ce contrôle. Il faudrait aussi faire accepter la perte par les déposants et les épargnants d'une partie de leurs avoirs puisqu'ils seront redénominés en drachmes dévaluées. Ceci ne manquera pas de peser aussi sur la conjoncture du pays et, sans doute sur les rentrées fiscales.
Vers l'hyperinflation ?

Si l'on s'intéresse aux précédents s'agissant des sorties de zones monétaires, notamment à la fin de l'Autriche-Hongrie (à laquelle "La Tribune" avait consacré une longue série), on constate que la première année après une sortie d'union monétaire est souvent très difficile. Par la suite, tout dépend du contexte international et de la politique budgétaire menée.

Dans le cas austro-hongrois, on constate ainsi que les politiques de financement monétaire des déficits publics, notamment en Autriche, ont conduit à des périodes d'hyperinflation. Mais il faut remarquer que, dans la période 1919-1924, l'hyperinflation était une généralité en Europe. L'Allemagne a été touchée plus fortement que l'Autriche, sans quitter aucune zone monétaire. Dans le cas grec, il n'y aucune certitude.
Le tourisme, secteur clé

La situation grecque est très différente : elle est en situation de déflation et les prix ont tendance à baisser. Le retour de l'inflation devrait redonner un peu d'air à l'économie locale. L'amélioration de la compétitivité externe, due à la dévaluation, aura sans doute peu d'effet dans l'immédiat compte tenu de la faiblesse des exportations de biens du pays et du renchérissement des importations.

En revanche, la Grèce va devenir une destination touristique très, très bon marché avec un niveau d'équipement élevé, et il y a fort à parier que la saison touristique hellénique soit très bonne et apportent des devises. Or, même aujourd'hui avec l'euro, la croissance grecque dépend fortement du tourisme.

Quelle politique budgétaire ?

Le budget grec dispose d'un excédent primaire qui, certes, sera mis au défi en cas de récession. Mais si le gouvernement, comme c'est son intention, réforme l'administration, favorise les rentrées fiscales et n'abuse pas du financement monétaire de son déficit, le pays ne tombera pas dans l'hyperinflation. On peut ne pas y croire, mais c'est, notons-le, le programme de Syriza qui n'a jamais promis de creuser les déficits.

Par ailleurs, le pays a déjà beaucoup "ajusté": le niveau d'équilibre de la nouvelle drachme devrait, une fois l'effet de "sanction" des marchés passé, prendre ce fait en compte s'il n'y a pas un abus de l'usage de la planche à billets. Le pays disposait d'une balance courante positive en 2014 de 1,7 milliard d'euros, et beaucoup de capitaux ont déjà quitté le pays durant la crise. Bref, la catastrophe n'est pas certaine, même si elle est possible.
Accepter politiquement le Grexit

Politiquement, le gouvernement grec pourrait connaître une situation difficile en cas de Grexit. Il n'a pas mandat pour mener une telle opération. Mais rappelons que, en théorie, cette sortie de la zone euro ne sera pas de son initiative, Alexis Tsipras pourrait donc invoquer l'intérêt national et en appeler à l'unité. Du reste, il dispose d'une majorité à la Vouli sur une position ferme face à l'Europe.

L'appel à une aide extérieure : un danger pour l'UE

Surtout, une fois éjectée de la zone euro, la Grèce pourra réclamer une aide "extérieure" en Chine ou en Russie. Déjà, hier mardi 10 février, le gouvernement a assoupli sa position sur sa décision de ne pas privatiser l'autorité portuaire du Pirée promise aux Chinois. Avec une aide extérieure, le pays pourra évidemment mieux gérer le Grexit et même continuer à honorer, selon des modalités à définir, sa dette envers le FMI et les investisseurs privés.

L'enjeu est de taille afin d'amortir les conséquences d'un troisième défaut. Si ce dernier ne concerne que le parapublic européen (MES, BCE, Etats), les investisseurs pourraient revenir plus vite...

Enfin, pour les Européens, le danger ne sera pas mince en cas de Grexit de voir la Grèce se jeter dans les bras de la Russie, même si cette dernière est aussi en difficulté économiquement. Moscou serait sans doute prête à payer quelques dizaines de milliards d'euros pour disposer d'un point d'appui au sein de l'UE et de l'Otan dans le contexte de la crise ukrainienne. Et si la Grèce est mise au ban de l'Europe, le gouvernement Tsipras aura toutes les justifications du monde de ne pas ménager le reste des gouvernements... Quand on connaît les difficultés européennes sur l'Ukraine, on peut imaginer que les Européens ne viendront pas tenter le diable.
Jouer la montre

Au final, on comprend qu'un Grexit fasse peur à tous. Mais, face au choix, les Européens pourraient penser avoir plus à perdre dans cette affaire que les Grecs qui, rappelons-le, viennent de connaître un enfer économique de cinq longues années.

Dans ce contexte, qui peut changer, il semble donc important de jouer la montre pour les Européens, sans avoir l'impression de trop céder (d'où l'action de la BCE). D'où, sans doute, l'avancée vers une solution temporaire, un "programme pont". Ce programme serait une première victoire pour Athènes : il prouverait qu'on accepterait, côté européen, de négocier...

"Sapere aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement."(E. Kant)
"Le secret douloureux des Dieux et des Rois, c'est que les hommes sont libres" (Jupiter à Egisthe in Les Mouches de Sartre)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Même s'il y a des petites choses discutables, c'est un très bon article (plutôt intervention) de Fabrice Hadjadj :

Le Figaro a écrit:

Fabrice Hadjadj : les djihadistes, le 11 janvier et l'Europe du vide

FIGAROVOX/TRIBUNE - L'écrivain et philosophe estime que l'islamisme profite de la faiblesse d'une Europe techno-libérale qui a rejeté ses racines gréco-latines et ses ailes juive et chrétienne.

Fabrice Hadjadj est écrivain et philosophe, directeur de l'Institut européen d'études anthropologiques Philanthropos. Son dernier essai, «Puisque tout est en voie de destruction», a été publié chez Le Passeur Éditeur (avril 2014).

Ce texte est celui d'une intervention donnée par le philosophe en Italie à la Fondation de Gasperi devant les ministres italiens de l'Intérieur et des Affaires étrangères, le président de la communauté juive de Rome, le vice-président des communautés religieuses islamiques de la ville.

Chers Djihadistes -c'est le titre d'une lettre ouverte publiée par Philippe Muray- un de nos plus grands polémistes français- peu après les attentats du 11 septembre 2001. Cette lettre s'achève par une série d'avertissements aux terroristes islamiques, mais ceux qu'elle vise en vérité, par ricochet et par ironie, ce sont les Occidentaux fanatiques du confort et du supermarché. Je vous cite un passage dont vous allez tout de suite capter l'heureuse et cinglante raillerie: «[Chers Djihadistes], craignez la colère du consommateur, du touriste, du vacancier descendant de son camping-car! Vous nous imaginez vautrés dans des plaisirs et des loisirs qui nous ont ramollis? Eh bien nous lutterons comme des lions pour protéger notre ramollissement. […] Nous nous battrons pour tout, pour les mots qui n'ont plus de sens et pour la vie qui va avec.» Et l'on peut ajouter aujourd'hui: nous nous battrons spécialement pour Charlie Hebdo, journal hier moribond, et qui n'avait aucun esprit critique -puisque critiquer, c'est discerner, et que Charlie mettait dans le même sac les djihadistes, les rabbins, les flics, les catholiques, les Français moyens- mais nous en ferons justement l'emblème de la confusion et du néant qui nous animent!

Voilà à peu près l'état de l'État français. Au lieu de se laisser interpeler par les événements, il en remet une couche, il en profite pour se payer sa bonne conscience, remonter dans les sondages, se ranger du côté des victimes innocentes, de la liberté bafouée, de la moralité outragée, pourvu qu'on ne reconnaisse pas le vide humain d'une politique menée depuis plusieurs décennies, ni l'erreur d'un certain modèle européocentrique selon lequel le monde évoluerait fatalement vers la sécularisation, alors qu'on assiste presque partout ailleurs, et au moins depuis 1979, à un retour du religieux dans la sphère politique. Mais voilà: cette trop bonne conscience et cet aveuglement idéologique sont en train de préparer pour bientôt, sinon la guerre civile, du moins le suicide de l'Europe.

La première chose qu'il faut constater, c'est que les terroristes des récents attentats de Paris sont des Français, qu'ils ont grandi en France et ne sont pas des accidents ni des monstres, mais des produits de l'intégration à la française, de vrais rejetons de la République actuelle, avec toute la révolte que cette descendance peut induire.

En 2009, Amedy Coulibaly, l'auteur des attentats de Montrouge et du supermarché casher de Saint-Mandé, était reçu au palais de l'Élysée par Nicolas Sarkozy avec neuf autres jeunes choisis par leurs employeurs pour témoigner des bienfaits de la formation par alternance: il travaillait alors en contrat de professionnalisation à l'usine Coca-Cola de sa ville natale de Grigny —Les frères Kouachi, orphelins issus de l'immigration, furent recueillis entre 1994 et 2000 dans un Centre d'éducation en Corrèze appartenant à la fondation Claude-Pompidou. Au lendemain de la fusillade au siège de Charlie Hebdo, le chef de ce Centre éducatif marquait sa stupéfaction: «On est tous choqués par l'affaire et parce qu'on connait ces jeunes. On a du mal à s'imaginer que ces gamins qui ont été parfaitement intégrés (ils jouaient au foot dans les clubs locaux) puissent comme ça délibérément tuer. On a du mal à y croire. Durant leur parcours chez nous, ils n'ont jamais posé de problème de comportement. Saïd Kouachi […] était tout à fait prêt à rentrer dans la vie socio-professionnelle.» Ces propos ne sont pas sans rappeler ceux du maire de Lunel -petite ville du Sud de la France- qui s'étonnait que dix jeunes de sa commune soient partis faire le djihad en Syrie, alors qu'il venait de refaire un magnifique skate park au milieu de leur quartier…

Quelle ingratitude! Comment ces jeunes n'ont-ils pas eu l'impression d'avoir accompli leurs aspirations les plus profondes en travaillant pour Coca-Cola, en faisant du skate board, en jouant dans le club de foot local? Comment leur désir d'héroïcité, de contemplation et de liberté ne s'est-il pas senti comblé par l'offre si généreuse de choisir entre deux plats surgelés, de regarder une série américaine ou de s'abstenir aux élections? Comment leurs espérances de pensée et d'amour ne se sont-elles pas réalisées en voyant tous les progrès en marche, à savoir la crise économique, le mariage gay, la légalisation de l'euthanasie? Car c'était précisément le débat qui intéressait le gouvernement français juste avant les attentats: la République était toute tendue vers cette grande conquête humaine, la dernière sans doute, à savoir le droit d'être assisté dans son suicide ou achevé par des bourreaux dont la délicatesse est attestée par leur diplôme en médecine…

Comprenez-moi: les Kouachi, Coulibaly, étaient «parfaitement intégrés», mais intégrés au rien, à la négation de tout élan historique et spirituel, et c'est pourquoi ils ont fini par se soumettre à un islamisme qui n'était pas seulement en réaction à ce vide mais aussi en continuité avec ce vide, avec sa logistique de déracinement mondial, de perte de la transmission familiale, d'amélioration technique des corps pour en faire de super-instruments connectés à un dispositif sans âme…

Un jeune ne cherche pas seulement des raisons de vivre, mais aussi, surtout -parce que nous ne pouvons pas vivre toujours- des raisons de donner sa vie. Or y a-t-il encore en Europe des raisons de donner sa vie? La liberté d'expression? Soit! Mais qu'avons-nous donc à exprimer de si important? Quelle Bonne nouvelle avons-nous à annoncer au monde?

Cette question de savoir si l'Europe est encore capable de porter une transcendance qui donne un sens à nos actions -cette question, dis-je, parce qu'elle est la plus spirituelle de toutes, est aussi la plus charnelle. Il ne s'agit pas que de donner sa vie; il s'agit aussi de donner la vie. Curieusement, ou providentiellement, dans son audience du 7 janvier, le jour même des premiers attentats, le pape François citait une homélie d'Oscar Romero montrant le lien entre le martyre et la maternité, entre le fait d'être prêt à donner sa vie et le fait d'être prêt à donner la vie. C'est une évidence incontournable: notre faiblesse spirituelle se répercute sur la démographie; qu'on le veuille ou non, la fécondité biologique est toujours un signe d'espoir vécu (même si cet espoir est désordonné, comme dans le natalisme nationaliste ou impérialiste).

Si l'on adopte un point de vue complètement darwinien, il faut admettre que le darwinisme n'est pas un avantage sélectif. Croire que l'homme est le résultat mortel d'un bricolage hasardeux de l'évolution ne vous encourage guère à avoir des enfants. Plutôt un chat ou un caniche. Ou peut-être un ou deux petits sapiens sapiens, par inertie, par convention, mais au final moins comme des enfants que comme des joujoux pour exercer votre despotisme et vous distraire de votre angoisse (avant de l'aggraver radicalement). La réussite théorique du darwinisme ne peut donc aboutir qu'à la réussite pratique des fondamentalistes qui nient cette théorie, mais qui, eux, font beaucoup de petits. Une amie islamologue, Annie Laurent, eut pour moi sur ce sujet une parole très éclairante: «L'enfantement est le djihad des femmes.»

Ce qui détermina jadis le Général de Gaulle à octroyer son indépendance à l'Algérie fut précisément la question démographique. Garder l'Algérie française en toute justice, c'était accorder la citoyenneté à tous, mais la démocratie française étant soumise à la loi de la majorité, et donc à la démographie, elle finirait par se soumettre à la loi coranique. De Gaulle confiait le 5 mars 1959 à Alain Peyrefitte: «Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante? Si nous faisions l'intégration, si tous les Arabes et Berbères d'Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s'installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées!»

Il y a certes une libération de la femme dont nous pouvons être fiers, mais lorsque cette libération aboutit au militantisme contraceptif et abortif, la maternité et la paternité étant désormais conçus comme des charges insupportables pour des individus qui ont oublié qu'ils sont d'abord des fils et des filles, cette libération ne peut que laisser la place, après quelques générations, à la domination en nombre des femmes en burqa, car les femmes en mini-jupes se reproduisent beaucoup moins.

Nous avons beau jeu de protester: «Oh! la burqa! quelles mœurs barbares!» Ces mœurs barbares permettent, par une immigration compensant la dénatalité européenne, de faire tourner notre civilisation du futur -enfin, d'un futur sans postérité…

Au fond, les djihadistes commettent une grave erreur stratégique: en provoquant des réactions indignées, ils ne réussissent qu'à ralentir l'islamisation douce de l'Europe, celle que présente Michel Houellebecq dans son dernier roman (paru aussi le 7 janvier), et qui s'opère du fait de notre double asthénie religieuse et sexuelle. À moins que notre insistance à «ne pas faire d'amalgame», à dire que l'islam n'a rien à voir avec l'islamisme (alors qu'aussi bien le président égyptien Al-Sissi que les frères musulmans nous disent le contraire), et à nous culpabiliser de notre passé colonial -à moins que toute cette confusion nous livre avec encore plus d'obséquiosité vaine au processus en cours.

Il est en tout cas une vanité que nous devons cesser d'avoir -c'est de croire que les mouvements islamistes sont des mouvements pré-Lumières, barbares comme je le disais plus haut, et qui se modéreront sitôt qu'ils découvriront les splendeurs du consumérisme. En vérité, ce sont des mouvements post-Lumières. Ils savent que les utopies humanistes, qui s'étaient substituées à la foi religieuse, se sont effondrées. En sorte qu'on peut se demander avec raison si l'islam ne serait pas le terme dialectique d'une Europe techno-libérale qui a rejeté ses racines gréco-latines et ses ailes juive et chrétienne: comme cette Europe ne peut pas vivre trop longtemps sans Dieu ni mères, mais comme, en enfant gâtée, elle ne saurait revenir à sa mère l'Église, elle consent finalement à s'adonner à un monothéisme facile, où le rapport à la richesse est dédramatisé, où la morale sexuelle est plus lâche, où la postmodernité hi-tech bâtit des cités radieuses comme celles du Qatar. Dieu + le capitalisme, les houris de harem + les souris d'ordinateur, pourquoi ne serait-ce pas le dernier compromis, la véritable fin de l'histoire?

Une chose me paraît certaine: ce qu'il y a de bon dans le siècle des Lumières ne saurait plus subsister désormais sans la Lumière des siècles. Mais reconnaîtrons-nous que cette Lumière est celle du Verbe fait chair, du Dieu fait homme, c'est-à-dire d'une divinité qui n'écrase pas l'humain, mais l'assume dans sa liberté et dans sa faiblesse? Telle est la question que je vous pose en dernier lieu: Vous êtes romains, mais avez-vous des raisons fortes pour que Saint-Pierre ne connaisse pas le même sort que Sainte-Sophie? Vous êtes italiens, mais êtes-vous capable de vous battre pour la Divine Comédie, ou bien en aurez-vous honte, parce qu'au chant XXVIII de son Enfer, Dante ose mettre Mahomet dans la neuvième bolge du huitième cercle? Enfin, nous sommes européens, mais sommes-nous fiers de notre drapeau avec ses douze étoiles? Est-ce que nous nous souvenons même du sens de ces douze étoiles, qui renvoient à l'Apocalypse de saint Jean et à la foi de Schuman et De Gasperi? Le temps du confort est fini. Il nous faut répondre, ou nous sommes morts: pour quelle Europe sommes-nous prêts à donner la vie?

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015 … u-vide.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Je poste un autre excellent article. La chute est extraordinaire.

Marianne a écrit:

Que reste-t-il de "l’esprit du 11 janvier" ?

Eric Conan

C'était il y a un mois. Des millions de Français choisissaient de battre le pavé. Mais que cherchaient-ils à dire en descendant dans la rue ? Quel était-il ce fameux "esprit du 11 janvier" que l'on a voulu singulier alors qu'il était pluriel ? Surtout, ne s'est-il pas évaporé encore plus vite qu'il est apparu ?

Il y a exactement un mois que des millions de Français manifestaient à Paris et en province après les assassinats du 7, 8 et 9 janvier. Manifestaient quoi au fait ? Avec le recul la question se bonifie : ce fut massif mais pas très clair, chacun étant venu avec ses raisons, ses indignations et son point de vue. La dignité et le silence des rassemblements étaient leurs seuls points communs, accompagnés des trois mots d’ordre alors retenues dans tous les commentaires médiatiques : « Union nationale ! », « Pas d’amalgame ! », « Nous sommes tous Charlie ! ». Trois slogans qui ont mal vieilli.

« L’Union nationale » ? La formule doit surtout à la répétition qu’en fit François Hollande, se joignant à l’initiative populaire qui ne l’avait pas attendu pour se rassembler spontanément dès le soir du massacre à Charlie Hebdo. Le président de la République aura en fait contribué à la seule fausse note du 11 janvier en imposant aux manifestants parisiens de défiler derrière un représentant de la tyrannie d’Arabie saoudite, un proche de l’autocrate islamiste turc Erdogan et le très discutable Benyamin Netanyahou. Depuis, l’on a compris que ce sursaut populaire était plus inquiet que fier, moins un soutien des Français à leurs élites qu’une défiance pour ce qu’elles ont laissé faire : une France fracturée par les sécessions comme l’a révélé trois semaines plus tard un sondage Ipsos d’autant moins commenté qu’il démentait ce que les médias n’avaient cessé de seriner : 54% seulement des Français ont le sentiment que collectivement, ils sont unis, contre 46% qui se jugent désunis, 81% invoquant des « minorités qui cherchent à se dissocier de la société française » et 79% des « différences culturelles et ethniques ». Et ils sont majoritaires à penser que les attentats de janvier « vont renforcer les tensions au sein de la société française », parce que « cela dresse les communautés les unes contre les autres » et parce que « cela crée de la peur » et « des désaccords sur la façon de répondre à ces attaques ». Enfin, seuls 36% espèrent un effet rassembleur de la laïcité contre 43% qui pensent qu’elle s’affaiblit…

« Pas d’amalgame » ? Celui qui était redouté, parfois annoncé et dénoncé préventivement – cet amalgame entre musulmans de France et tueurs islamistes dans une France soupçonnée de racisme et d’islamophobie -  ne s’est pas produit : aucun incident tragique, ni assassinat ni ratonnade. En revanche deux amalgames non prévus se sont invités : les « vengeances » contre Charlie Hebdo dont furent victimes nombres de Français ou de chrétiens en Afrique et au Moyen-Orient et la solidarité affichée par nombre de jeunes collégiens et lycéens français s’amalgamant d’eux-mêmes aux tueurs de Charlie Hebdo et de l’Hyper cacher et s’excluant d’eux-mêmes d’une collectivité dont la liberté et l’égalité sont des valeurs premières. Depuis le choc de la découverte de cette sécession, minoritaire mais notable et voyante, les politiques ont institué une Journée nationale de la Laïcité et exigé qu’on y forme d’urgence les enseignants. Mais la difficulté n’est pas de transmettre des valeurs laïques et républicaines, mais de les faire partager. Ce qui n’est plus évident dans une école dont trente ans de réformes ont fait de l’assentiment de l’élève le centre de la pédagogie, la majorité d’entre eux estimant déjà il y a dix ans dans un sondage qu’« il faut obéir aux lois seulement si on est d’accord avec elles ». C’est donc avec un mélange de soulagement, de lâcheté et d’inconscience que l’on se décharge aussi légèrement sur des enseignants en plein désarroi face à des jeunes pour qui l’antisémitisme est une opinion, un héritage culturel qui leur semble exiger respect.

« Je suis Charlie » ? Cet oxymore tenant du remords (avant les massacres, pas grand monde était Charlie, un hebdo proche de la fermeture vendant moins de 30 000 exemplaires) a connu un tel succès parce qu’il permettait à chacun de l’interpréter comme il le voulait. L’on pouvait cependant espérer qu’il signifiait, sinon un amour (non obligatoire) pour les saillies (plus ou moins estimables) de Charlie Hebdo, au moins un amour pour une société de liberté dans laquelle Charlie Hebdo est possible. Et, l’espoir sollicitant la naïveté, l’on se disait même que médias, intellos et showbiz, après s’être ainsi prétendus Charlie en boucle, en tribunes et en prime time, formeraient désormais un pack de résistance inébranlable pour la liberté de conscience et d’expression. Un mois après, il faut déchanter de constater un rapide retour à la normale : pas de vagues, couchons-nous. Beaucoup se seront contentés d’une « génuflexion hâtive avant de revenir à leurs vieilles antiennes », comme l’avait déjà déploré Claude Lanzmann quelques semaines après le 11 septembre 2001.

C’est ainsi France 2 qui, dès le 7 janvier, sous le coup de l’émotion, préempte pour le programmer au plus vite le film de Daniel Lecomte C’est dur d’être aimé par des cons (relatant le procès de 2007 contre Charlie Hebdo) et qui se ravise ensuite. Laurent Nunez a fait une première recension des censures et autocensures dans le monde de la Culture (voir Marianne du 6 février encore en kiosques). Ces élus habituellement béats devant toutes les « provocations » « dérangeantes » de l’art contemporain mais qui se débinent quand une artiste algérienne, Zoulikha Bouabdellah, ose une installation d’escarpins sur des tapis de prière parce qu’une clique d’intégristes menace de provoquer des « incidents ». Ce temple de l’irrévérence, Canal +, censurant un dessin de Charb. Ces projections de L’Apôtre, déprogrammées parce que ce film de Cheyenne Carron relatant la conversion au catholicisme d’un musulman est interprété par la Sécurité intérieure comme une « provocation pour la communauté musulmane ». Ou encore la déprogrammation de la pièce Lapidée, parce que la dénonciation de la lapidation des femmes adultères est aussi considérée comme une provocation islamophobe. Où l’on voit que l’effet Charlie a produit chez les cultureux plus de régressions que de progrès.

C’est pourquoi il faut féliciter une exception héroïque se distinguant de ce nouveau climat de peur et de censure. Le Théâtre national de Strasbourg, lui, ne se défile pas, tout comme Le Monde, qui a diligenté une envoyée spéciale pour rendre compte de la pièce de théâtre qu’il a programmé, Martyr, et dont elle présente le propos, d’actualité : « Comment un jeune homme ordinaire, "normal", devient-il un fanatique religieux, prêt à tuer pour ses idées ? » Le quotidien lui a offert une pleine page pour vanter cette pièce « d’une intelligence redoutable » qui « a le mérite de poser de manière implacable le mécanisme de la radicalisation, et ses ondes de choc dans la société ». Cette pièce de Marius Von Mayenburg met en scène un jeune fanatique qui « veut être exempté des leçons de natation pour raisons religieuses » : « Il trouve inadmissible de devoir nager derrière des filles en bikini. Il refuse aussi, bien sûr, le cours d’éducation sexuelle proposé par la professeure de biologie. Il refuse encore, bien entendu, la théorie de l’évolution darwinienne enseignée par cette même prof ». Et comme celle-ci « s’appelle Erika Roth et qu’elle est la seule parmi les adultes de son entourage à leur tenir tête, il glisse vers un antisémitisme fou et meurtrier ». Un « antisémitisme fou et meurtrier » ? Attention pas de méprise : cette pièce qui n’a pas été déprogrammée et dont Le Monde fait grand cas relate la dérive intégriste d’un jeune… catholique. Ouf !

http://www.marianne.net/que-reste-t-il- … 31219.html

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Un entretien intéressant, quoique trop court, mais surtout un livre à lire, sans aucun doute.

Le Figaro a écrit:

Chantal Delsol : non, les populistes européens ne sont pas des demeurés

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - À l'occasion de la sortie de son dernier livre Populisme, les demeurés de l'histoire, le philosophe revient sur cette notion controversée. Elle évoque notamment la victoire de Syriza en Grèce et la montée en puissance du FN en France.

Membre de l'Institut, Chantal Delsol est philosophe et historienne des idées. Son dernier livre «Populisme. Les demeurés de l'histoire» vient de paraître aux éditions du Rocher.

Le titre de votre dernier livre, «Populisme, les demeurés de l'histoire», est assez provocateur. Les partis populistes sont-ils vraiment des idiots?

Il faut repartir de l'idiotès grec qui signifie «le particulier», celui qui est engoncé dans sa particularité, celui qui ne s'élève pas à l'universel. Le mot français «idiot» vient de là. Et précisément c'est cela que l'on reproche aux populistes aujourd'hui -de trop s'intéresser à ce qui est plus proche (l'identité, la patrie, par exemple) au détriment de ce qui est universel (le monde).

Selon vous, le mot «populiste» est une injure utilisée par l'idéologie dominante pour discréditer l'adversaire. Mais dans ce cas, comment les démocraties peuvent-elles combattre les démagogues, ceux qui jouent la facilité contre la réalité?

En effet ce mot est essentiellement ou même uniquement une injure, puisqu'il n'est jamais revendiqué par les partis ou groupes qui en sont accusés.

Je maintiens que le populisme est autre chose que la démagogie. Le démagogue flatte les désirs populaires qui vont contre l'intérêt général (par exemple les citoyens qui ne veulent pas payer des impôts ou partir à la guerre). Tandis que le populiste flatte les enracinements de proximité (le souverainisme contre l'Europe, par exemple). C'est très différent: on peut accuser les démagogues de flatter les égoïsmes mais ceux qui sont dits populistes s'adressent à des opinions, que l'on traite en égoïsme pour mieux les discréditer. Ce n'est pas de l'égoïsme que d'être souverainiste: c'est une opinion.

Les démocraties ont toujours du mal à combattre la démagogie parce qu'elle s'insinue partout: il est très difficile à un gouvernant démocratique, quel que soit son parti, de ne pas avoir envie de plaire à ses électeurs…

Qualifieriez-vous le FN en France ou Syriza en Grèce de partis populistes? Si non, dans quelle famille politique les rangez-vous?

Comme le terme «populiste» est une injure uniquement, on ne peut catégoriser comme «populistes» que les groupes nommés tels par la presse et les élites. Vous aurez remarqué par exemple que Syriza n'a pas ou pratiquement pas été traité de populiste. Je dirais que Syriza est un parti de gauche radicale, et le FN un parti de droite nationale. En tout cas pour donner les noms que les partis se donnent à eux-mêmes. Sinon, on tombe dans l'injure, et dans la polémique, ce qui est une autre affaire. Ce qui n'est pas normal, c'est que certains partis ne soient jamais nommés que par les injures et la polémique. Personne ne mérite cela. Ou alors, si vraiment ils le méritent, il fallait les interdire.

L'Union européenne a systématiquement rejeté ses opposants dans le camp «des populistes». Manque-t-elle ainsi à sa vocation démocratique? Peut-on aller jusqu'à parler de démocratie pervertie?

Oui on peut parler de démocratie pervertie. Je trouve tout à fait normal que l'on interdise des partis jugés anti-démocratiques (comme cela a été le cas des post-nazis en Allemagne et des communistes aux États-Unis). C'est une décision que prend une société, et il est normal que la démocratie se défende contre des groupes qui profitent d'elle pour ensuite la détruire, comme les communistes et les nazis l'ont fait au XX° siècle. Mais je trouve tout à fait scandaleux que l'on injurie les opposants. Ou bien ceux-ci appartiennent à la démocratie, et dans ce cas leurs arguments sont aussi respectables que d'autres, ou bien on les interdit.

La demi-capitulation de Syriza face à celle, ne démontre-t-elle pas que la marge de manœuvre reste très faible pour une autre politique?

Naturellement, et d'ailleurs les Grecs n'espèrent pas que Syriza rétablisse la situation. Ils veulent seulement restaurer leur fierté. C'est fait. Syriza n'arrivera à rien et le FN n'arriverait à rien non plus en France.

Comme vous le soulignez, «les populismes européens ne revendiquent pas la suppression de la démocratie… ils réclament au contraire une alternative, une diversité, un débat». Sont-ils finalement des fossoyeurs ou des sauveurs de la démocratie?

Ni l'un ni l'autre. Je suis bien persuadée qu'ils ne sauveront rien du tout. Ils ne sont que les symptômes d'une maladie démocratique. C'est bien une démocratie malade qui interdit l'expression de certains courants d'opinion en les traitant de fascistes mais sans avoir le courage de les interdire comme tels (parce que précisément ils ne sont pas fascistes). Les partis dits populistes sont accusés évidemment d'être anti-démocratiques parce que c'est l'injure la plus facile. Si l'on prend le cas de la France, un parti qui détient environ 25% des voix et a deux sièges au Parlement ressemble plutôt à un parti qui voudrait rentrer dans la démocratie. Souvenez-vous de la ceinture rouge de Paris où les urnes étaient sans cesse bourrées, et on n'accusait jamais le Parti communiste d'être anti-démocratique! Si les partis populistes se mettaient à bourrer les urnes, ils ne feraient pas long feu, croyez-moi, car les médias ne leur laissent rien passer.

Selon vous, le mot populisme est d'une forme de mépris de classe. Ne craignez-vous pas d'alimenter la fracture entre les «élites» et le peuple, voire même le retour de la lutte des classes?

La lutte des classes que décrivait Marx est une réalité historique, en tout cas dans les pays libres car il n'y a pas de classes sous les despotismes. Naturellement elle est plus ou moins forte selon les époques. En ce moment l'utilisation du mot populisme marque la force de la lutte des classes en France, qui est davantage d'ailleurs une lutte idéologique greffée sur la classe (les Deschiens sont détestés moins parce qu'ils se tiennent mal que parce qu'ils sont homophobes et vont au Puy du Fou!). J'ai décrit la création de personnages comme Monbeauf ou la famille Deschiens, traduisant la profonde haine des élites françaises à l'égard du peuple, et quand j'écoute les chansons françaises là-dessus, cela me fait penser à ce serment affreux que prêtaient les oligarques en Grèce avant la démocratie «je jure de faire au peuple tout le mal que je pourrai».

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015 … meures.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Une saine lecture.

Le Comptoir a écrit:

Tous nazis !

L’une des singularités de notre époque se révèle fabuleusement dans l’une de ses créations les plus monstrueuses, les plus absurdes : la pensée dite « maraboutdeficelle ». Il semblerait qu’avec la perte de repères stables et la disparition de la pensée critique(1), une manie des plus désagréables et des plus sottes ait conquis les sphères intellectuelles, touchant souvent des esprits boursouflés de culture, parcourus par les livres comme par des vers, et peu avares en références. Sorte d’alliage combinant les pires aspects de la pensée contemporaine – psychologisme, politiquement correct, relativisme culturel absolu, manichéisme, etc. – elle en vient à pourrir les débats et à empester partout où elle passe.

Soyons plus précis, qu’est-ce que la pensée maraboutdeficelle ? Au sens strict, il s’agit d’une pensée fonctionnant sur le mode du non sequitur et du paralogisme, c’est-à-dire à l’aide de combinaisons logiques en apparence justes, mais concrètement erronées. Exemple type : si je pense X et que Y pense X et Z, c’est que je dois penser Z. Moins abstraitement : si j’approuve une affirmation d’un homme de droite, c’est que je suis de droite. On voit déjà les impasses effrayantes d’une telle pensée. C’est en effet par ce type de raisonnements qu’ont fonctionné de nombreuses troupes militantes, de nombreux esprits clos et sectaires. Deux types de personnes semblent appliquer ce genre de logique perverse : d’un côté, les honnêtes gens, bien souvent naïfs ou spontanés, dont la bonne foi ne mérite ni le mépris ni l’opprobre ; de l’autre, au contraire, une catégorie infâme de penseurs et d’hommes d’action, qui s’en sont servi à des fins cyniques d’orthodoxie et d’exclusion. Cette dernière a joué un rôle important au sein des divisions disciplinées du stalinisme : quiconque déviait un tant soit peu de la ligne du Parti était vilipendé d’une forme ou d’une autre de réaction, de collaboration avec l’adversaire voire tout simplement d’adhésion à ses thèses.

Albert Camus en avait fait les frais à son époque : pour avoir affirmé quelques vérités aujourd’hui communément admises, l’homme s’est vu attaquer par la meute germanopratine coordonnée par leur vigilant maître Sartre. On se souvient de sa réponse : « On ne décide pas de la vérité selon qu’elle est à droite ou à gauche et moins encore selon ce que la droite et la gauche décident d’en faire. À ce compte, Descartes serait stalinien et Péguy bénirait M. Pinay. Si, enfin, la vérité me paraissait à droite, j’y serais. »(2)

Le temps du cynisme stalinien est passé, mais il en reste quelques fragments, comme quelques moisissures restées collées dans les coins sombres et difficilement atteignables de la vieille bâtisse occidentale. Désormais, l’hégémonie libérale étant acquise, ce n’est plus tant pour assurer la fidélité à un parti que pour faire perdurer la bonne pensée, la bien-pensance, et assurer l’adhésion entière et complète des gens à « l’Empire du Bien » (comme l’appelle Philippe Muray), qu’on use et abuse de cette ficelle bien connue. Le moindre faux pas, la moindre référence « connotée », « sulfureuse », « de droite », et voilà les immédiats cris d’orfraie poussés pavloviennement par d’innombrables inquisiteurs de la pensée – des penseurs-tanceurs comme me le fit remarquer un jour un camarade amoureux des formules.

Tous nazis !

L’expert actuel de cette pratique n’est autre que le glorieux, que dis-je, le Magnifique (3), Bernard-Henri Lévy. Ce sartrologue parigot s’est donné pour sacerdoce de retrouver la moindre parcelle de Mal chez le plus reculé des intellectuels. C’est certes une prouesse qui n’est pas des moindres que de réussir à passer, comme le maître du maraboutdeficellisme qu’il est, et dans une séquence aussi pure et linéaire que possible, de la critique des États-Unis d’Amérique à l’antisémitisme, ou encore de la critique de l’Argent à la critique du Juif…

Le tout à l’aide de sophismes d’une roublardise sans équivalent : « critique des USA = antiaméricanisme = antisémitisme ». Serge Halimi, dans une critique (4) de son livre Ce grand cadavre à la renverse, a réussi à retrouver une quantité considérable de citations allant dans ce sens : le sens de la nazification, autre synonyme de cette logique détestable. Exemple-type :

« Le Monde diplomatique  : “Prenez tel éditorial du Monde diplomatique expliquant comment l’Amérique […] a trouvé l’arme secrète pour ‘domestiquer les âmes’ […] – quasiment les mots de Drieu la Rochelle […]. Prenez encore, dans le même numéro du Monde diplomatique, […] les troubles relents qu’a la dénonciation de l’‘establishment cosmopolite de banquiers et de juristes d’affaires’ qui domine l’Amérique et, donc, le monde. Maurras ou, aujourd’hui, Le Pen n’aurait pas dit mieux… Et dans tel autre article signé Loïc Wacquant et Pierre Bourdieu, […] comment n’être pas sensible, encore, aux troubles assonances avec l’autre antiaméricanisme, le seul, le vrai, celui d’Arthur Moeller Van den Bruck, inventeur de la formule ‘Troisième Reich’ ?” (p. 269-270) »

Castoriadis n’avait pas tort de parler de « fourberies staliniennes » (5) à son sujet. À l’heure où la pensée dominante se veut bonne conscience, et où toute déviation de cette idéologie gazeuse est rétroactivement condamnée sans appel, le meilleur moyen de faire en sorte que les vaches restent dans leur enclos consiste à user de la Terreur intellectuelle, du chien de pâtre : procès en antisémitisme, en islamophobie, en conservatisme, etc. L’hitlérisation n’étant autre que la bombe atomique, l’arme de dernier ressort, pratique et efficace pour clouer le bec de l’ennemi politique à tout jamais. « On l’aura compris : pour le Nazificateur [B.-H.L. dans L’idéologie française], il ne s’agit pas de faire dans le détail. […] Tel est le propre des imprécateurs. Le Nazificateur n’échappe pas à la règle. Il traque ce qu’il considère comme le Mal chez les individus les moins soupçonnables, et, pour les confondre, prend les raccourcis les plus ridicules. Du Drumont à l’envers, en somme. Même frénésie paranoïaque, même boléro idéologique où les noms voltigent les uns après les autres dans un tourbillon inquisitorial, pour finir dans le grand bassin de l’infamie. Ceux qu’il cite, ceux auxquels il pense ou qu’il omet, et qui pourraient tout aussi bien suivre.

Voltaire ? L’ancêtre de l’antisémitisme d’État. Ni plus ni moins (il n’a donc plus “l’âme juive” ?). Michelet : un continuateur, pour ses très ambiguës condamnations de “l’usure”. Les frères Goncourt, les frères Lumière, Gustave Eiffel et le jeune Hugo ? Idem. Baudelaire, qui s’oublie parfois, et Zola qui dépeint curieusement certains Juifs de la Bourse – certains ? Mais c’est suffisant ! Renan, tout autant, qui estimera que “l’inégalité des races est constatée”. Maurras, évidemment, et Barrès, bien sûr, en dépit de la rédemption de l’Union sacrée (ou plutôt : en raison de ce sursaut unanimiste ; l’union nationale n’est-elle pas, selon le Nazificateur, une pulsion protofasciste ?). Péguy ? Comment dites-vous ? Non : “Péguy-le-raciste”. Proust, hélas, admirateur de Maurras et fidèle abonné de l’Action française. Anatole France ? – voyez ce nom ! Bergson ? Son “élan vital” est gros d’ambiguïté ; on est ici, sans doute, “tour à tour” dans le bergsonisme et dans le prénazisme – et dire qu’Halévy ne ratait pas une de ses conférences… Alain qui, bien avant Laval, exprima le souhait de voir l’Allemagne gagner et se hasarda à évoquer “une guerre juive”. Claudel qui rédigea – en 1940, non en 1918… – une Ode au Maréchal ; et Berl qui fut son nègre fugace, mais immortalisé par “la terre qui ne ment pas”… » (6)

Simplismes des adeptes de la complexité

En effet, le maraboutdeficelliste ne fait pas dans le détail. D’ailleurs, cela l’aide bien : lui qui se targue de faire dans la complexité quand il s’agit de gloser dans le ciel des idées – en réalité un marché –, aime au contraire l’attitude du bourrin lorsqu’il s’agit de rayer de la carte quelques « infréquentables ». Dans son univers, citer un auteur « de droite » revient à adhérer à toutes ses thèses, et donc être « de droite ». Un auteur « d’extrême-droite » et c’est le prix double : la Bête immonde est de retour. Ne surtout pas aller voir ailleurs que dans son enclos – de la Raison ? – bien confortable, ne surtout pas sortir des chantiers battus, et surtout – surtout ! –, ne pas admettre qu’un adversaire politique puisse avoir raison… Tel est son leitmotiv.

Pourtant, cet homme, qu’on trouvera bien souvent dans les recoins les plus satisfaits de « la gauche » – car « la gauche », c’est bien connu, est le Bien incarné – n’arrive jamais à résoudre ses propres contradictions. À un moment ou à un autre, le voilà qui fait un faux pas et se retrouve à citer un monsieur peu recommandable, ou un monsieur qui aurait lui-même cité un tel monsieur, ou fréquenté, ou approché, voire, pourquoi pas, frôlé du bout de la manche. Et pour cause : l’Histoire démontre que les plus grands esprits, ceux qu’on retient, ceux qui demeurent, n’ont jamais été faits de cette matière pure et flottante des bons esprits contemporains. Bien souvent ont-ils entretenu des liens avec « l’autre camp ». Les exemples regorgent et je ne peux m’empêcher d’en énoncer quelques-uns.

Ainsi, qui sait que, malgré leurs inimitiés politiques et leurs tempéraments divergents, le socialiste internationaliste Jean Jaurès entretenait de très bonnes relations – je n’oserais dire amicales – avec le nationaliste anti-dreyfusard Barrès ? Qui sait que ce dernier, lors de la mort de ce premier, dit « je détestais ses idées, mais j’aimais l’homme » et en éprouva un sincère chagrin ? Aujourd’hui, quelques chafouins personnages médiatico-intellectuels ont pourtant pu dénoncer, avec la bonne conscience de l’Inquisiteur, les rencontres de Mélenchon avec des hommes de droite tels que Zemmour, Guaino ou Buisson… Comparaison n’est pas raison, mais l’analogie ne semble pas inopportune en l’occurrence : Mélenchon n’était-il pas soupçonné alors, par la valetaille médiatique et quelques gauchistes excités, de « fréquentations douteuses », voire de « sympathie pour la droite extrême » ? Avec la même logique, Jaurès aurait, de fait, été trainé par la peau jusqu’au Jugement suprême de ces jurés impitoyables : sa proximité personnelle avec le chauvin patriotard Barrès ne pouvant être que la preuve même de son manque cruel d’antiracisme ou de progressisme.

Que dire de ces amusantes grosses têtes du gauchisme ? Les premiers à flairer le « facho », « l’islamophobe » ou le « rouge-brun » dès que la moindre parole sort des sentiers battus, ils vont pourtant souvent puiser leurs sources chez des auteurs qui ne s’embarrassaient et ne s’embarrassent guère de telles précautions. Ainsi, toute une flopée de penseurs d’extrême-gauche – Derrida, Bensaïd, Bourdieu pour ne citer qu’eux – ont pu trouver intéressantes les idées de Carl Schmitt, juriste national-socialiste et néanmoins éminent intellectuel. Idem pour toute une gauche radicale qui a pu voir dans Heidegger un refuge antimoderne et écologiste, alors qu’il a, de même, soutenu le IIIe Reich. Et que dire de l’immense, l’incommensurable influence qu’exerça et exerce toujours Nietzsche sur tout un pan de la pensée de gauche (7) – social-démocratie allemande, école de Francfort, et des penseurs aussi différents que Camus, Deleuze, Onfray, Foucault ou Bataille – ? Nietzsche qui était pourtant un authentique aristocrate, profondément anti-démocrate, anti-révolutionnaire, raciste, etc. C’est-à-dire le summum de tout ce que nous, Modernes, condamnons, la gauche a fortiori.

Il faut dire qu’il existait aussi une époque où admettre la pertinence de certaines idées venant d’adversaires ou d’ennemis n’impliquait pas automatiquement la mise au ban pour blasphème contre la pensée unique. Karl Marx et Friedrich Engels pouvaient comme cela qualifier la critique réactionnaire et aristocratique du capitalisme, dans Le Manifeste, de « critique amère, mordante et spirituelle » qui « frappait la bourgeoisie au cœur ». Ces deux-là, comme le note bien Michaël Lowy dans une conférence sur le marxisme et le romantisme (8), trouvaient par ailleurs très intéressant le penseur romantique Carlyle, qui se situait dans un horizon entre tradition et révolution. Dans cette même conférence, Lowy mentionne le marxiste Ernst Bloch et un propos qui devrait faire frémir les éclaireurs des heures sombres : il aurait dit, en effet, que la réaction de Marx et Engels contre le capitalisme provenait avant tout d’un sentiment d’injustice, de l’idée qu’il n’est pas « fair » (sic), et que celle-ci s’enracinait dans une vision de l’équité venue de la chevalerie. Et on ne rappelle jamais assez que Marx, enfin, adulait le monarchiste réactionnaire de droite Balzac.

À bas le maraboutdeficellisme !

Nous constaterons en définitive que cette vision du monde a de l’avenir. Michel Onfray nous l’aura montré assez odieusement lorsqu’il prit part à la campagne de dénigrement de Mélenchon lors des présidentielles. Dans un amalgame invraisemblable, il réussit à imputer à Mélenchon un soutien au théocrate Ahmadinejad, parce qu’il aurait soutenu Chávez, qui était ami avec ce dernier ! Mieux encore : il fit sienne la comparaison entre Mélenchon et Le Pen. Comment ? Étant donné que Robespierre = Terreur, et Mélenchon cite Robespierre, Mélenchon = Terreur. Or, Robespierre, pour cette raison, n’a rien à envier à Brasillach. Donc Mélenchon citant Robespierre = Le Pen citant Brasillach. Et le tour fut joué ! Ne dénonçait-il pas déjà en 1992 la pensée écologiste comme une pensée profondément pétainiste (9), proche de la pensée des « néo-fascistes du Front national », et où communieraient nazis, pétainistes, écologistes et gauchistes ? On ne lui fera pas remarquer, pourtant, que malgré son adhésion pleine et entière au maraboutdeficellisme, il en aura été, depuis ses débuts, et jusqu’à récemment avec l’affaire Valls, une véritable victime. Ni qu’il use lui-même de références sulfureuses, comme dans son livre sur Freud, où il mentionne un intellectuel du Club de l’Horloge. Le maraboutdeficelliste se caractérise aussi par sa capacité à refuser de s’appliquer ses principes de pureté doctrinale à lui-même.

    « La tolérance, vertu héroïque, était avant tout la capacité à surpasser ses réticences pour accepter l’Autre, ne serait-ce que pour le combattre. Aujourd’hui, il s’agit de nier cet Autre au nom même de la tolérance. »

Il est manifeste qu’une telle pensée aveugle le camp socialiste, et le conduit à ignorer l’apport fécond de penseurs qui ont pu politiquement s’égarer, ou qui n’adhèrent pleinement à certains credo modernes à la mode. Des penseurs inclassables sont ainsi tout simplement ignorés ou méprisés, qu’ils aient pu remettre en cause des dogmes du libéralisme – pensons à Georges Sorel (10) qui pouvait fustiger la démocratie libérale représentative (qu’il confondait erronément dans les termes avec la démocratie) tout en valorisant la démocratie ouvrière directe, critiquer le rationalisme abstrait et vanter les vertus guerrières tout en fustigeant la violence étatique – ou qu’ils aient refusé le clivage gauche-droite – Jean-Claude Michéa, Christopher Lasch, Georges Bernanos. Les romantiques, admirablement remis en valeur par Michaël Lowy et Robert Sayre, sont gommés de l’histoire des idées ou relégués au rang de réactionnaires pour avoir critiqué l’idéologie du Progrès, l’optimisme des Lumières, leur culte de la Raison ou leur individualisme. Zeev Sternhell l’a assez bien montré : quiconque s’écarte de ce droit chemin libéral ne peut être qu’un précurseur ou un idéologue du fascisme. Michelet, Mussolini, De Maistre, Péguy, Lévy-Strauss, Nicolas Sarkozy, Finkielkraut, Maurras, même combat « anti-Lumière » pour cet éminent historien des idées !

Que ce soit par esprit militant, par ignorance ou par idéologie – les trois étant combinables – l’incapacité à admettre un point de vue différent ou dérangeant fait des ravages. Nous vivons dans des sociétés où la tolérance est érigée au rang de vertu cardinale, et on n’a jamais été aussi peu tolérant. La tolérance, vertu héroïque, était avant tout la capacité à surpasser ses réticences pour accepter l’Autre, ne serait-ce que pour le combattre. Aujourd’hui, il s’agit de nier cet Autre au nom même de la tolérance. Plutôt rejeter en bloc que de faire un travail d’inventaire, plutôt refuser qu’un point de vue adverse puisse contenir une part de vérité – y compris pour s’y opposer – que de le considérer. On peut observer sans trop exagérer que c’est ainsi que de faux conflits apparaissent, permettant le maintien d’un consensus qui refuse toute remise en question. Gauche/droite, progrès/tradition, raison/obscurantisme : toutes ces illusions caduques empêchent désormais de penser radicalement et concrètement les choses, afin de percevoir les oppositions réelles et pertinentes. Juger les idées à l’aune d’un critère aussi manichéen que gauche/droite est, par exemple, le meilleur gage d’une pensée médiocre et conformiste. Notre ère attend des penseurs critiques une grille d’analyse qui se débarrasse de ces scories dogmatiques. Le camp socialiste devra comprendre cela, sous peine de ne rien comprendre ou de continuer un psittacisme d’un autre temps.

Ce clivage a cela d’autant plus odieux qu’il convie de nombreux prétendus iconoclastes à se retrouver majoritairement dans les analyses du susnommé BHL. Ainsi, une extrême-gauche, qui a autant de rapport avec Jules Guesde ou Kropotkine que Ségolène Royal ou Clémentine Autain avec Louise Michel, se veut détective des mauvaises idées. Il y avait les caniches du Capital avec les Nouveaux Philosophes, nous avons désormais ces chiens de flic, dont le flair aguerri par d’interminables recherches sur google détecte la moindre odeur de « brun » sur les rouges. Face à ces deux caricatures de la gauche libérale, l’une aussi impopulaire que l’autre, le camp socialiste doit se dresser en insoumis. Revitaliser le conflit idéologique, social et donc politique – son rôle crucial – implique de préserver une autonomie de réflexion, sans quoi les sirènes de la Bonne Pensée se feront un malin plaisir de les obliger à désavouer de nombreuses personnes et idées. Les espaces de débat se réduiront – comme l’atteste le cas Escudero – et sur cette déliquescence de la pensée critique triompheront les ennemis du socialisme.

Nos Desserts :

    « Zeev Sternhell et Philo Mag : le bhlisme appliqué à l’histoire des idées », à lire sur le blog République & Révolution
    « Égalité et réconciliation mérite un combat culturel », sur le même blog
    Michéa face à la stratégie Godwin dans Marianne
    L’arroseur arrosé, Michel Onfray répond à Manuel Valls
    Réponse sérieuse de Fakir à ses détracteurs
    « L’autre ce facho » dans Le Comptoir
    Daniel Schneidermann, d’Arrêt sur images, a lui aussi été victime du procès pour rouge-brunisme

Notes :

(1) « Sur les racines de la disparition de la pensée critique », Collectif Lieux Communs. Extrait : « Le projet d’autonomie, c’est-à-dire le projet pour une autotransformation radicale et démocratique de nos sociétés, ne peut se résumer à un changement de la structure politique et économique des régimes oligarchiques en place. Il nécessite en effet une mutation anthropologique, un changement radical en d’autres mots, qui toucherait toutes les sphères de la vie sociale, tant au niveau collectif qu’individuel. C’est précisément pour cette raison que toute tentative de revendiquer une telle perspective politique doit essayer d’élaborer une nouvelle forme de praxis, au sein de laquelle l’engagement proprement politique, au sens étroit du terme, se concilierait avec une tentative d’élucidation théorique. Dans le cadre de cette approche, il faut reconnaître un fait fondamental : depuis la fin des années 1970, il n’existe plus de tradition majeure de pensée politique critique. »
(2) Œuvres complètes, tome II, p.754
(3) Nathalie Rheims, « Bernard-Henri Lévy, le Magnifique ! »
(4) Serge Halimi, « Tous nazis ! », Le Monde diplomatique, 7 novembre 2007.
(5) Cornélius Castoriadis, « L’industrie du vide », Le Nouvel Observateur, 9 juillet 1979.
(6) D.Martin-Castelnau, Les Francophobes, éditions Fayard, p.78-79.
(7) « M. Adolf Levenstein a fait une enquête sur les goûts littéraires des ouvriers allemands. Beaucoup ont lu Nietzsche, et surtout Ainsi parla Zarathoustra. Le plus grand nombre exalte le philosophe du surhomme. Y aurait-il quelque parenté intime entre le solitaire Nietzsche, qui traversa la vie, comme le dit justement M. Max Adler, “en étranger”, et l’ouvrier écrasé par la matière, et qui essaie d’échapper à l’écrasement par l’intensité de la vie intérieure ? Un serrurier écrit : “Celui qui est capable de comprendre Nietzsche, était nietzschéen sans le savoir, par prédestination.” Il juge intangible le droit de la personnalité. “Soyons des colonnes qui forcent l’attention, mais qu’on ne peut ébranler. Soyons comme chargés d’une force qui se répand et agit.” » Paul Lévy, 1913 ; cf. l’excellent ouvrage de Max Leroy, Dionysos au drapeau noir, Nietzsche et les anarchistes, éditions Atelier de création libertaire, 2014.
(8) http://vimeo.com/30642099.
(9) « Les babas cool du Maréchal », Le Nouvel Observateur, 7 mai 1992, pp. 94-96.
(10) Le dossier « Existe-t-il une pensée fasciste ? » du Philosophie Magazine de mai 2014 a été une nouvelle fois l’occasion pour l’historien Zeev Sternhell de caricaturer grossièrement la pensée du syndicaliste révolutionnaire Georges Sorel. Pour sa critique des Lumières, de l’idéologie du Progrès, du rationalisme étriqué, ainsi que pour sa révalorisation des pulsions irrationnelles ou du mythe, il le présenta comme « ni plus ni moins, la matrice théorique du fascisme ». Semblant oublier par-là que Sorel était anti-nationaliste, partisan acharné de la lutte des classes et surtout, contempteur radical de l’État, dans une logique proche de l’anarchisme.
Il y est rappelé par ailleurs le fait que ses théories aient inspiré Mussolini, oubliant par-là que ce fut aussi le cas d’une personnalité aussi irréprochable que Jean Jaurès, dont l’ouvrage l’Armée nouvelle eut un impact majeur sur la pensée mussolinienne. Cf. Patrizia Dogliani, Marco Gervasoni, « Jaurès, le socialisme italien et les images de l’État » in Jaurès et l’État, colloque international – Castres 1999, p.230-231.

http://comptoir.org/2015/03/10/plaidoye … e-ficelle/

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Si quelqu'un est abonné... J'ai lu en version papier ce très bon entretien de l'excellent Jean-Pierre Le Goff. Il n'y a rien à jeter.

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015 … itique.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
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Re: Le fil des excellents articles de fond

Entretien très intéressant sur la disparition du grec et du latin avec Marc Fumard au lit, qui tacle Belkacem au passage, c'est toujours ça de pris :

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015 … res-12.php

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015 … que-22.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
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Re: Le fil des excellents articles de fond

Très bon article sur la situation actuelle au FN. Comme quoi, il y a parfois quelques petites choses à sauver chez Slate.

Slate a écrit:

Ni la gauche ni le FN n'ont à se réjouir de la disgrâce de Le Pen

Le vieux patriarche de l'extrême droite française a fourni à sa fille l'occasion inespérée d'une rupture, mais l'a aussi placée face aux contradictions idéologiques de sa formation. Quant à la gauche, elle risque de voir sa posture moraliste de condamnation du FN encore affaiblie.

Ils en guettaient anxieusement l'occasion. Il leur en a fourni une presque inespérée. Luttant pathétiquement contre la mort politique, le vieux patriarche de l'extrême droite française s'est rappelé au bon souvenir de sa famille politique en accordant une interview provocatrice à Rivarol, un hebdomadaire en guerre ouverte avec Marine Le Pen, ici aussi qualifiée de «démon».

Dans ce journal à la tradition antisémite avérée, Jean-Marie Le Pen présente un florilège de la vision d'extrême droite avec laquelle sa fille tente désespérément de prendre ses distances. Tout y est, du pétainisme au nationalisme héréditaire (Manuel Valls ne serait pas un vrai Français!) en passant par la réaffirmation de l'ancrage très à droite du discours économique et, bien entendu, le clin d'oeil d'usage aux négationnistes.

Tuer le père politiquement

Marine Le Pen et ses stratèges ne pouvaient que sauter sur une aussi belle occasion pour rompre avec le fondateur et «président d'honneur» du FN. Ils l'ont fait avec d'autant plus de rapidité et de clarté que l'avenir de leur entreprise passe précisément par la nécessité de tourner enfin la page du lepénisme d'hier. Non seulement la présidente l'a condamné, mais elle lui a refusé la candidature aux régionales en PACA.

L'obligation de «tuer le père», selon l'expression galvaudée, prend ici une signification toute particulière. La présidente du Front entretient avec son géniteur et prédécesseur une relation complexe. Marine Le Pen ne s'est jamais vraiment sentie reconnue par son père.

«Quand j’ai eu mon bac, c’est a? peine s’il m’a fe?licite? mais il est alle? fe?ter c?a avec ses amis a? l’Assemble?e nationale», me confiait-elle en 2012. Le père a hissé sa fille à la tête du parti qu'il a créé, mais il ne supporte pas qu'elle réussisse mieux que lui.

Or, de futurs succès du FN impliquent de se débarrasser du fardeau représenté par l'héritage extrémiste de Jean-Marie Le Pen. Sa fille a pu s'y résoudre dés lors qu'elle sait son père désormais très isolé au sein du Front. Marion Maréchal-Le Pen, longtemps présentée comme proche de son grand-père, s'est désolidarisée de ses dernières déclarations sur les chambres à gaz. Bruno Gollnisch, chef de file de l'aile droite du FN, s'est limité à défendre la «liberté d'expression» de Jean-Marie Le Pen, tout en s'empressant d'en appeler à la «discipline» autour de la présidente.

Extrême droite contre national-populisme

Marine Le Pen a toutes ses chances de marginaliser un vieil homme seulement soutenu par des organes de presse aussi peu influents que Rivarol ou Minute. Le fulminant vétéran de l'extrême droite va, sans aucun doute, multiplier les flèches contre une formation qui a fini par échapper à son créateur. Mais cette hargne même pourra être mise à contribution par Marine Le Pen pour crédibiliser sa fameuse «dédiabolisation».

Le point essentiel, ici, est celui de l'antisémitisme. Jean-Marie Le Pen disait pis que pendre des «arabes» en public pour gagner des voix mais, en privé, il réservait sa haine aux «juifs». Sa fille, quant à elle, cherche d'abord à se concilier la communauté juive en exploitant l'antisémitisme hélas existant au sein d'une partie de la communauté musulmane française. C'est ainsi que Roger Cukierman, le président du Crif, a pu oser qualifier Marine Le Pen de personnalité «irréprochable»!

Le rapport aux différences sexuelles est un autre exemple frappant du contraste entre Le Pen père et fille. Le premier était visiblement obsédé par une homosexualité toujours dépeinte de façon péjorative et n'hésitait pas à multiplier des blagues pour le moins ambigües («On peut tout faire avec une baïonnette sauf s'asseoir dessus»). La seconde n'hésite pas à s'entourer de talents pas uniformément «straight», au risque d'être qualifiée de «Dalida» des «pédés» par Frédéric Mitterrand.

Mauvaise nouvelle pour tout le monde

Mine de rien, un Front national ayant clairement rompu avec Jean-Marie Le Pen n'est une bonne nouvelle pour pas grand monde. La gauche –ou ce qu'il en reste– va encore moins pouvoir agiter l'épouvantail du «fascisme» pour repousser les assauts électoraux des frontistes. Prétendre que Jean-Marie Le Pen «dit tout haut ce que le FN pense tout bas» deviendra de plus en plus absurde.

La posture moraliste de condamnation de ce parti au nom de l'antisémitisme et des «valeurs républicaines» éternelles sera encore plus inopérante. Notons, à ce sujet, que la manière dont Manuel Valls a crié au loup pendant la dernière campagne électorale n'a été que partiellement couronnée de succès. Cette stratégie a sans doute permis de remobiliser une partie de l'électorat socialiste tout en contribuant à limiter les victoires du FN au second tour de ces départementales, mais elle n'a pas endigué la vague frontiste du premier tour.

Un FN post-Jean-Marie expose, enfin et surtout, celui-ci à de réels périls. L'homme né le 20 juin 1928 à La Trinité-sur-Mer (Morbihan) a eu le remarquable mérite de réussir à réunifier, en un même parti, toutes les tendances –o combien contradictoires– de l'extrême droite française. A cet égard, Le Pen fut à ce camp ce que Mitterrand a été au sien.

Sa fille saura-t-elle gérer la coexistence problématique des sensibilités éminemment diverses qui alimentent le «national-populisme» –à défaut d'expression meilleure– dont elle se veut le porte-drapeau? Cela ne sera, en toute hypothèse, pas simple. Le FN d'aujourd'hui est traversé d'influences contraires. L'orientation «nuisible», selon Jean-Marie Le Pen, de Florian Philippot est contrariée par les pesanteurs droitières qui sévissent dans le Front du sud de la France. Sur la question cruciale de l'euro, comme sur la politique économique et sociale, un FN «dédiabolisé» est promis à de vifs débats internes.

Eric Dupin

http://www.slate.fr/story/100127/fn-gauche-le-pen

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

Re: Le fil des excellents articles de fond

Je pense plutôt qu'avec les dernières déclarations du père Le Pen, la France va enfin pouvoir refermer une honteuse parenthèse.

"Rédupliquer, c'est être ce qu'on dit." (S.Kierkegaard)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Merci Jean-Pierre.

Marianne a écrit:


"Pour être fier d'être français, il faudrait déjà avoir de la mémoire"

Entretien de Jean-Pierre Chevènement accordé à Marianne, vendredi 17 avril 2015. Propos reccueillis par Alexis Lacroix.

"Pour être fier d'être français, il faudrait déjà avoir de la mémoire"

Marianne : La France ne mérite t-elle pas d'être aimée, car elle est le lieu par excellence où se déploie l'idée républicaine ?

Jean-Pierre Chevènement : Aujourd'hui, il est banal de se dire républicain, mais la cohérence même du concept échappe à la plupart. « La République est un grand acte de confiance », disait Jaurès. Or, aujourd'hui, les citoyens n'ont plus confiance dans l'intégrité des responsables politiques, et les responsables politiques ont perdu leur confiance dans le civisme des citoyens. J'ai été beaucoup attaqué pour avoir souligné qu'en matière de politique économique européenne la droite et la gauche conduisaient des politiques également désastreuses. Bien entendu, des différences existent entre ces deux familles politiques, mais les dirigeants qui sont issus de l'une comme de l'autre acceptent identiquement le corset européen qui limite leur marge d'action, y compris en dehors de l'économie. Un exemple lourd de sens : en Ukraine, les Européens, sous l'influence d'une partie des responsables américains, de Joe Biden à la CIA, se laissent entraîner à un affrontement qui eût été et serait encore parfaitement évitable avec la Russie. Ils conditionnent la levée des sanctions à l'application stricte des accords de Minsk dont la partie ukrainienne refuse de mettre en œuvre le volet politique (élections locales, révision constitutionnelle en vue de décentraliser le pays). On nous a dit : « L'Europe, c'est la paix ! » Ne serait-ce pas la guerre froide, et même parfois la guerre chaude, avec cette volonté purement idéologique d'exporter ses normes pour, ultérieurement, frayer la voie à l'Otan ? Pour remonter le courant, la France et l'Allemagne ont inventé le « format Normandie », mais celui-ci ne nous affranchit pas des décisions prises à 28. Or, l'européisme conduit à l'inféodation, c'est-à-dire à l'effacement de la France.

Est-ce vraiment l'Europe qui a découragé les Français d'aimer la France ? N'est-ce pas plutôt le fait que l'identité française soit devenue une « identité malheureuse » ?

Je rejoins cette analyse, car, pour être fier d'être français, il faudrait déjà avoir de la mémoire. Et connaître notre histoire. Savoir nous mouvoir dans la longue durée est une aptitude que nous avons perdue. Il faut dire que les technologies, notamment numériques, concourent à l'hyperindividualisme libéral, au court-termisme et à la dictature de l'émotion, bref à un « évidement » de la démocratie, comme l'a bien montré Marcel Gauchet. En fait, deux phénomènes se conjuguent : l'européisme, dans sa fonction anesthésiante, est la conséquence de l'effondrement de la France – un effondrement qui, avant d'être civilisationnel, est politique. Après la Première Guerre mondiale, la France n'a plus trouvé dans la Russie un allié de revers ; les États-Unis, retournant à l'isolationnisme, ont refusé d'honorer la garantie donnée par Wilson à Clemenceau ; et l'Allemagne, restée en vertu du principe d'autodétermination contenu dans les 14 points de Wilson, la puissance principale en Europe, a choisi, avec Hitler, de surenchérir sur sa défaite de 1918. La manifestation du 11 janvier a montré que l'idée républicaine s'est diffusée très largement dans le corps social. Deux cent vingt-six ans après la Révolution de 1789, tout ce qui a contribué à l'isolement et à l'effacement progressifs de notre pays sur la scène européenne n'a pas porté atteinte aux « ressorts » essentiels de notre nation.

Justement, sortons-nous d'une longue séquence d'autodépréciation ?

Cela me paraît vraisemblable, mais la bataille n'est pas gagnée : les tenants du french bashing ne désarment pas. Le 11 janvier, avec les 47 chefs d'Etat et de gouvernement étrangers venus témoigner leur solidarité au peuple français, a constitué un sursaut magnifique, empreint de dignité, confirmant l'attachement des Français à la liberté ainsi que la permanence du rayonnement de notre pays. Le défi que nous jette le terrorisme djihadiste est une menace de longue durée. Il faut armer la République pour en triompher. Les valeurs qu'elle représente doivent être traduites en actes. Rien ne sera possible tant qu'on ne rebattra pas les cartes de la construction européenne. Le cadenassage européen par des textes néolibéraux à valeur quasi constitutionnelle (Acte unique, Maastricht, Lisbonne) nous prive de notre liberté d'action. L'européisme, en renvoyant la France a un passé dépassé, sape l'estime de nous-mêmes sans laquelle notre peuple, pas plus que tout autre, ne pourrait continuer son histoire. Contre cette tendance à l'amnésie généralisée, contre toutes les doctrines de la désappartenance et de la table rase, nous devons renouer avec la longue durée de notre histoire et travailler à sa transmission active. La redécouverte du politique, si elle a lieu, sera la résultante des chocs inévitables qui nous attendent. Avant 1940, Aragon « conchi[ait] l'armée française », mais après le traumatisme de l'occupation nazie, il célébrait « [s]a France »'. Tout n'est donc peut-être pas perdu si nous savons bâtir une alternative républicaine pour en finir avec le néolibéralisme.

http://www.chevenement.fr/Pour-etre-fie … a1704.html

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
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Re: Le fil des excellents articles de fond

Entretien avec Pascal Bruckner.

Le Figaro a écrit:

Pascal Bruckner : les nouveaux programmes d'histoire ou l'effacement de la France

FIGAROVOX/ENTRETIEN - L' essayiste et romancier Pascal Bruckner revient sur la réforme du collège, les nouveaux programmes d'histoire et la tentative d'attentat contre l'église de Villejuif.

PROPOS RECUEILLIS PAR: ALEXANDRE DEVECCHIO @AlexDevecchio

La réforme du collège portée par Najat Vallaud-Belkacem n'en finit pas de susciter la polémique. Les cours de latin, de grec et les classes bi-langues vont être supprimés tandis que l'instauration de cours d'improvisation inspirés de Jamel Debbouze est évoquée. Que cela vous inspire-t-il?

Pascal Bruckner: C'est vraiment prendre les Français pour des imbéciles. On leur supprime le latin, le grec et l'allemand pour leur donner à la place du Jamel Debbouze. L'école devient le véhicule de l'ignorance et non du savoir. L'idéal de l'excellence, porté par Jules Ferry, a été progressivement délaissé par les idéologues au profit d'un égalitarisme qui confond égalité et médiocrité générale. Désormais, c'est le cancre qui devient le plus grand dénominateur commun dans la classe. Initialement, l'école de la République avait pourtant l'ambition inverse de porter une classe d'âge vers le niveau le plus élevé. Dans la novlangue actuelle, apprendre à nager aux élèves devient, «se déplacer de façon autonome dans un milieu aquatique profond standardisé». On touche le fond! La première réforme à entreprendre d'urgence serait de renvoyer tous ces «Trissotin» de la technocratie républicaine sur les bancs de l'école.

Dans les nouveaux programmes d'histoire la chronologie est abandonnée, l'enseignement de l'islam est obligatoire tandis que le christianisme médiéval et les Lumières sont optionnelles. Qu'en pensez-vous?

Sans chronologie, l'histoire n'a pas de sens. Cette réforme risque donc d'égarer encore un peu plus les élèves. On peut également s'étonner du choix de privilégier l'enseignement de l'islam par rapport à celui des Lumières ou du christianisme médiéval. A mon sens il ne s'agit pas d'un choix arbitraire, mais idéologique. Il y a sans doute ici une volonté d'ouverture à l'égard de l'islam, un souci de plaire aux nouveaux arrivants en supprimant tout ce qui peut les heurter: l'enseignement d'un autre monothéisme et l'exercice d'un esprit critique. Mais comment comprendre la France sans connaître le «manteau de cathédrale qui la recouvre»? Comment comprendre qui nous sommes si l'on ne sait pas d'où l'on vient? C'est-à-dire d'un pays de culture profondément catholique et républicaine. Quant aux Lumières, elles sont au fondement même de la culture laïque contemporaine. Que l'on soit de gauche ou de droite, croyant ou pas, c'est durant cette période que se noue la modernité. Faire l'impasse sur celle-ci me paraît aberrant. Il est vrai que dans certains quartiers, il est désormais impossible d'enseigner la Shoah en raison du conflit israélo-palestinien ou encore Madame Bovary qui soulève la question de l'adultère. La réforme tend à cajoler les éléments les plus rétifs du système éducatif au lieu de les assimiler. Ce n'est pas forcément un bon signe à envoyer aux Français musulmans les plus éclairés qui voudraient prendre leur distance avec leur propre religion et s'ouvrir au reste de notre culture. Pour nourrir une réflexion plus profonde sur les croyances, il me paraît urgent de rendre obligatoire la lecture du traité sur la tolérance de Voltaire.

Après la série d'attentats qui a frappé Paris en janvier, ne fallait-il pas envoyer des signes d'apaisement?

Il ne faut pas confondre apaisement et reddition. Dans son dernier livre, Michel Houellebecq a magnifiquement dessiné une France possible dans les dix ans à venir. Soumission est bien sûr une utopie négative pour que nous n'empruntions pas ce chemin. Mais la réalité pourrait rattraper la fiction beaucoup plus vite que prévu. Dans le livre de Houellebecq, l'islam prend un visage presque apaisant pour mieux souligner notre responsabilité, notre lâcheté. Le 11 janvier a été un beau moment de résistance et d'indignation. Puis beaucoup sont retombés dans la culture de la peur, allant même jusqu'à suggérer pour certains de revenir sur l'interdiction du voile à l'école. A travers cette refonte des programmes scolaires on procède au reformatage du logiciel de la France pour complaire aux ennemis de celle-ci et de la liberté. Cela me rappelle l'abandon par Jacques Chirac de la référence aux racines chrétiennes de l'Europe dans le projet de Constitution européenne de 2004. On reproduit aujourd'hui la même logique de repentance agressive en niant les fondements de notre nation. Ses fondements catholiques, mais aussi ses fondements républicains nés de l'idéal des Lumières. J'y vois une tentative délibérée d'amputation des traditions nationales. Au motif de favoriser le «vivre ensemble», horrible terme de la novlangue actuelle, on prône l'effacement de ce qu'il y a de meilleur dans notre héritage. On méprise les Français d'origine immigrée qu'on croit incapable d'intégrer notre trésor national et on prive les Français de leur histoire. Dans les deux cas, il s'agit d'un mauvais coup porté à l'intelligence. Ce qu'il y a de plus terrible dans cette réforme, c'est qu'elle est défendue par ceux-là mêmes qui sont censés diffuser le savoir. Comme si le maître voulait inculquer de force l'ignorance à l'élève.

Que vous inspire la tentative d'attentat contre l'église de Villejuif?

Le choix d'une église ne tient en rien au hasard. Les islamistes radicaux cherchent à éradiquer toute trace des monothéismes antérieurs car ils se veulent les seuls dépositaires de la vérité. Après les Juifs, le tour des chrétiens est venu...

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015 … france.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
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Re: Le fil des excellents articles de fond

Le Figaro a écrit:

Pourquoi l'arrivée du FN au pouvoir ne changerait rien

FIGAROVOX/ANALYSE - Le Front national a fait l'objet de nombreuses dénonciations des derniers mois au nom de la République. Pour le philosophe Vincent Coussedière, le parti d'extrême droite appartient lui aussi au système des partis.

Vincent Coussedière est agrégé de philosophie et auteur d'«Eloge du populisme» (Elya éditions).

Quelques jours avant son accession au pouvoir, en 1958 , De Gaulle commentait les gesticulations de ses opposants. Ceux-ci mettaient en garde les français contre le danger que le retour du Général était censé faire peser sur la «République» . De Gaulle remarqua: «La République? Laquelle? Elle est morte et ils ne le savent pas.» (cité par Philippe De Gaulle dans ses Mémoires)

Les plus bruyants défenseurs de la République ont souvent été, dans l'histoire française, ses principaux fossoyeurs. Ceux qu'on présentait comme ses pires ennemis ont parfois été ses meilleurs défenseurs. De Gaulle lui-même, dont on caricatura le «nationalisme», voire qu'on présenta comme «fasciste», non seulement sauva la République, mais en refonda une qui fut la plus longue et la plus solide dans l'histoire de France. L'Histoire, disait Marx, débute en tragédie et se répète en farce. La farce, aujourd'hui, c'est l'hystérie «républicaine» qui se déchaîne contre Marine Le Pen et le FN, réputés menacer la République, par des «républicains» n'ayant visiblement pas compris, ou faisant semblant de ne pas comprendre, que la République était déjà morte depuis belle lurette. La farce, c'est aussi Marine Le Pen se prenant pour la réincarnation de De Gaulle en sauveur de la Nation. Mais la répétition de la tragédie en farce masque la véritable tragédie , c'est même là son rôle essentiel: les acteurs, tout occupés à jouer leur psychodrame, espèrent détourner les spectateurs du véritable naufrage.

Il y a beaucoup d'inconscience, d'irresponsabilité et de mensonge à prétendre sans arrêt vouloir refonder la République ou la défendre à travers la ligne Maginot d'un prétendu «front républicain». Où la ligne de «front» pourrait-elle passer, dès lors qu'il apparaît qu'il n'y a plus rien à défendre, que les lignes ont été enfoncées depuis longtemps, et que la défaite a été consommée? Mais le FN se prête aussi symétriquement à cet exercice, et joue un rôle tout aussi important dans le maintien du dispositif d'une République fictive, dont on masque aux Français le mensonge foncier. La rhétorique révolutionnaire de la rupture ou de la «table rase» s'articule parfaitement avec l'hypocrisie du «front républicain», et permet de capter l'exaspération «populiste» provoquée par l'exercice irresponsable du pouvoir depuis 40 ans.

Ce dispositif n'est pas nouveau, et malheureusement la «farce» dure depuis les années Mitterrand. Elle n'a fait que s'exaspérer et s'hystériser depuis, mobilisant la vie politique française autour d'un gigantesque psychodrame concernant la montée du Front National. Ce qui frappe aujourd'hui, avec le recul, c'est l'extrême efficacité du dispositif, qui a produit une sorte d'hallucination collective permettant la sortie de la France de sa trajectoire républicaine, sans que personne ne s'en aperçoive. Pour parler comme Jean Baudrillard, le simulacre de la République devenait plus réel que le réel, et prospérait sur la décomposition lente de celle-ci. La véritable tragédie se déroulait à l'ombre de la farce.

Le FN forme en réalité un système avec les partis qu'on dit à tort «républicains» alors qu'ils sont de purs simulacres, de simples écuries présidentielles ayant réussi à vider le débat politique de tout contenu, en détournant l'attention des Français vers un péril imaginaire, à chaque fois que de véritables choix politiques étaient nécessaires. Ces partis sont en réalité des factions, c'est-à-dire non des partis au sens de la partie au service du tout, poursuivant un véritable projet politique, mais des partis inféodés à l'ambition d'un homme ou de quelques-uns. Les divisions qui structurent le système des partis ne sont plus des divisions politiques, mais des divisions quant à la possession des places et l'obtention du pouvoir personnel. Le système des partis est ainsi devenu un système des factions -selon la fameuse distinction de Burke- incapable d'exprimer une véritable politique, et ne servant plus que des ambitions personnelles. Les Français sont conscients de cette évolution, d'où leur «populisme», c'est-à-dire leur refus de cautionner ce système des partis devenu système des factions. En cela ils ne font pas preuve d'extrémisme, mais d'un véritable désespoir républicain, selon la belle expression de G. Sartori: «Au cours de l'histoire les factions émergent comme le désespoir de la politique, au moins de la politique républicaine.» (Giovanni Sartori, Parti et systèmes des partis).

Pour sortir de l'impasse dans laquelle nous sommes, il ne suffira donc pas de choisir entre une voie FN et une voie prétendument républicaine. Cette alternative là est un leurre. Lorsque Marine Le Pen attaque le système UMPS, elle oublie qu'elle participe elle-même au dispositif qu'il faudrait appeler UMPS/FN. C'est l'enfermement des Français dans ce dispositif qui constitue l'impasse française.

On se rappelle la méfiance de De Gaulle vis à vis des partis, toujours soupconnés de devenir factions, et de s'éloigner de leur rôle d'expression de la Volonté Générale pour ne se préoccuper que des places à gagner. De Gaulle avait forgé une expression féroce pour désigner ces pseudo-représentants du peuple inféodés aux partis: les «politichiens». Depuis 1974 , c'est cette même «république des partis» qui renaît comme un phénix de ses cendres, au cœur même de la République française voulue par de Gaulle, avec le concours particulièrement efficace d'un orfèvre en la matière, pur produit des élites de la quatrième, et maître «politichien», F. Mitterrand. Certes, il ne fut pas le seul qui participa au démembrement de la république unitaire voulue par De Gaulle, mais il fut l'un des meilleurs artisans de la réapparition de la Quatrième République au coeur de la Cinquième. Le FN appartient pleinement à cette histoire, et sans lui, le système des partis, qui produira l'éviction de l'héritage gaullien, n'aurait pu posséder la redoutable efficacité qui fut la sienne. Mitterrand/Le Pen furent des alliés objectifs dans la tentative de détruire l'héritage du Général, pour lequel ils avaient en commun une même haine ou un même mépris, teintés de ressentiment.

Aujourd'hui le FN aspire à intégrer pleinement le système des partis, c'est-à-dire qu'il aspire au pouvoir. La manière dont il investit les élections locales en est la preuve, et l'on peut sourire de la mode de la référence à De Gaulle chez les dirigeants du FN, en pensant au mépris que le Général affichait pour ces élections. En faisant l'effort de présenter des candidats partout, et à toutes les échéances, le FN se transforme en machine partisane destinée à conquérir le pouvoir. Il devient un membre à part entière de la partitocratie. Faisant son deuil de sa position de parti anti-système, il se transforme peu à peu en parti comme les autres, inscrivant sa différence dans le système des partis, afin de gagner des places sur les plateaux de télévision comme des voix dans les urnes. Le FN n'est pas un parti révolutionnaire, mais un parti anti-système, et un parti anti-système fait partie du système et peut être appelé à gouverner un jour, un peu à la manière des partis communistes français et italiens des années 70/80.

L'UMPS/FN est ainsi devenu une sorte de machine infernale qui précipite le pays vers l'abîme à force de le laisser dans l'immobilité. L'immobilité des faux clivages, des faux enjeux, des fausses mobilisations, des mobilisations immobiles. Le symptôme de cette immobilité effrayante est l'entrée du pays en campagne présidentielle permanente, parce que la machine UMPS/FN est devenue une machine purement autoréférentielle, uniquement destinée à produire un personnel politique favorisant son autoconservation. À peine un scrutin terminé, il s'agit de se préparer à rebondir pour le suivant. Connaissant l'impuissance politique de l'adversaire et la sienne propre, on sait qu'il subira son éviction comme on vient de la subir, et pour les mêmes raisons. On appelle cela l'«alternance» même si on ne sait pas pourquoi, le langage se montrant souvent plus intelligent que son locuteur. L'«alternance» n'est pas l'«alternative», car l'alternance a pour but d'empêcher toute alternative au dispositif de l'UMPS/FN.

L'arrivée au pouvoir du FN ne changerait ainsi fondamendatement rien à la donne, même si on peut penser que seule cette accession au pouvoir pourrait révéler aux Français la gravité de leur situation. En arrivant au pouvoir, le FN révélerait que l'altérité qu'il incarne est une pure illusion, créée par le dispositif qu'il alimente depuis l'origine. En réalité, le FN occupe dans le système des partis ayant détruit la République depuis les années 70 la même place qu'occupait l'union de la gauche avant 1981, et il y a fort à parier qu'il provoquerait, parvenu au pouvoir, la même brutale désillusion que le pouvoir socialiste en son temps.

On ne peut en effet prendre la mesure de l'extraordinaire hallucination provoquée par le FN dans la vie de ce pays si l'on ne réalise pas qu'elle est le symptôme d'un désir profond que tout change pour que rien ne change. Si le FN est effrayant, ce n'est pas par son extrémisme, mais par la névrose de répétition de la société française dont il est le symptôme. Il incarne l'aboutissement de la dépolitisation totale de la France depuis l'après-guerre, par-delà le sursaut gaullien. L'évolution du FN vers une sorte de socialisme national est, à cet égard, tout à fait révélatrice. Ce que le FN veut conserver, ce n'est pas la tradition républicaine redécouverte par De Gaulle, c'est L'État-Providence réservé au nationaux. L'Immigration et l'Europe, là dedans, ne sont qu'une variable d'ajustement au système des partis: Mitterrand, c'était l'État-Providence grâce à l'Immigration et à l'Europe, Marine Le Pen c'est l'État-Providence grâce à l'absence d'Immigration et d'Europe. Dans les deux cas, il faut tout changer pour que rien ne change, c'est-à-dire pour que se poursuive l'illusion d'une réalisation totale de l'individu à l'ombre d'un État tout puissant. Les Français, là dedans, continuent à être pris pour des enfants, et non pour un peuple capable de liberté.

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/20 … t-rien.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

Re: Le fil des excellents articles de fond

Qui eu cru qu'on lirait de tels messages d'aveuglement en 2015 ?

Le FN au pouvoir, c'est la France honnie du monde. C'est une France violente. C'est une France plus divisée que jamais. C'est une France économiquement affaiblie...

La méthode coué de la banalisation du FN oublie tout simplement que le programme du FN raconte n'importe quoi.

"Sapere aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement."(E. Kant)
"Le secret douloureux des Dieux et des Rois, c'est que les hommes sont libres" (Jupiter à Egisthe in Les Mouches de Sartre)

Re: Le fil des excellents articles de fond

Ouais mais en cela le programme du FN n'est pas différent de celui du PS ou de l'UMP.

"Et sans races, comment peut-on parler de racisme?" - sabaidee, 16/05/2014
"Allez, rince ton visage et enlève la merde dans tes yeux, va lire les commentaires des lecteurs du monde (le monde, hein, pas présent ou national hebdo) et tu percevras le degré d'agacement que suscitent ces associations subventionnées..." - sabaidee, 06/09/2016

"(influence léniniste de la "praxis historique réalisante et légitimée par sa propre réalisation historique effective", au sens hégélien du terme, dans l'action islamiste, au travers de l'état islamique - je n'utilise volontairement pas de majuscule pour cet "état" en ce que je lui dénie toute effectivité historique)" - Greg, 18/07/2016

"Oui oui, je maintiens. Il n'y a rien de plus consensuel que le Point. " - FDL, 28/07/2016

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Voilà.

Le Figaro a écrit:

École : «L'idée que le savoir n'a plus d'importance est le plus grand mythe des pédagogues»

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Daisy Christodoulou, auteur d'un best-seller au Royaume-Uni qui démonte les mythes pédagogistes à propos d'éducation, analyse la réforme du collège en France. Elle y voit la continuité du préjugé progressiste selon lequel la connaissance serait obsolète.

Daisy Christodoulou est une spécialiste reconnue de l'éducation au Royaume-Uni. Elle a publié en 2014 Seven myths about education, un essai qui a eu un grand retentissement outre-Manche, où elle démonte méticuleusement les méthodes pédagogistes progressistes, et réhabilite l'importance du savoir dans l'apprentissage.

LE FIGAROVOX:Vous avez écrit un livre intitule Sept mythes sur l'éducation aujourd'hui. Quel est selon vous le mythe le plus persistant de l'éducation contemporaine?

DAISY CHRISTODOULOU: Le plus grand mythe contemporain à propos de l'éducation, c'est l'idée que la connaissance n'a plus d'importance. On dit désormais que le savoir-faire a plus d'importance que les savoirs, puisque de toute façon les enfants n'ont pas besoin de savoir des choses qu'ils peuvent à tout instant chercher sur leur smartphone.

Toutes ces justifications de l'abandon de la connaissance sont fausses, parce qu'elles nient la manière dont le cerveau humain fonctionne. La science n'est pas du côté des pédagogues progressistes. La recherche menée ces cinquante dernières années par la psychologie cognitive montre bien combien nous dépendons du savoir stockée dans la mémoire longue pour tous nos procédés mentaux. Au contraire, la «mémoire de travail», celle dont nous nous servons pour aborder l'information nouvelle et l'environnement immédiat, est très limitée. C'est pourquoi il est très important de savoir «par cœur» des choses, même si elles n'ont pas une utilité immédiate. Ainsi, même si tout le monde dispose désormais de calculatrices, il est indispensable de connaitre ses tables de multiplications par cœur. Car après vous serez capable de résoudre des problèmes plus complexes sans avoir à utiliser l'espace limité et précieux de la mémoire de travail pour calculer les tables de multiplication.

Cette vérité se vérifie dans d'autres domaines. Pour saisir le sens d'un nouveau fait historique, il faut avoir en tête un canevas de dates historiques enregistré dans la mémoire longue. La recherche sur les joueurs d'échecs a montré que plus ils retenaient en mémoires les positions précédentes dans leur mémoire longue, meilleurs ils étaient. Plus vous avez de faits enregistrés dans votre mémoire longue, mieux vous êtes à même de comprendre rapidement les nouvelles informations, et de résoudre efficacement les problèmes de la vie quotidienne. Nous adultes, nous oublions à quel point nous sommes dépendants du savoir, et nous surestimons le savoir dont les enfants disposeraient a priori.

Des chercheurs ont même montré que «la mémoire longue était le socle de l'intelligence humaine», et ont défini le fait d'apprendre comme «une transformation de la mémoire longue». Ainsi le prix Nobel Herbert Simon, affirme que «dans chaque domaine exploré par l'esprit humain, un savoir considérable est nécessaire comme préalable à toute pratique d'expert». Il y a un fossé entre ces études scientifiques et le statut octroyé au savoir dans l'establishment de l'éducation, qui dénigre en permanence l'importance du savoir et de la mémoire.

The Economist écrivait au sujet de la réforme du collège en France «l'approche traditionnelle française, de la classe assise en rangs d'oignons est absolument inadaptée à la nature changeante de l'emploi dans l'économie du savoir». Qu'en pensez-vous?

C'est un point de vue asséné sans preuves. Rappelons encore une fois l'importance de la mémoire longue, et la faiblesse de la mémoire de travail. Qu'importe l'économie et le monde dans lesquels nous vivons, nous devons prendre en compte la manière dont nos cerveaux fonctionnent. Que nous formions des élèves à travailler dans la finance internationale ou à labourer des champs, à aimer la littérature ou à changer le monde, nous devons admettre que la mémoire de travail est limitée. Si nous tenons compte de cela, l'approche traditionnelle est pleine d'avantages. Une instruction menée par le professeur est régulièrement recommandée dans les analyses sur les techniques d'éducation. L'explication, l'instruction donnée par le maitre permettent de segmenter le contenu, de façon à ce qu'il soit assimilable dans les limites de la mémoire de travail. Les élèves concentrent leur attention sur la bonne chose. Le problème avec les approches qui mettent l'enfant au centre de l'apprentissage, c'est que les enfants sont vite désorientés, ne comprennent pas les concepts fondamentaux et perdent du temps dans des digressions secondaires. Ce n'est pas un préjugé: étude après étude, on se rend compte des bienfaits d'une approche qui met le maitre au centre du dispositif d'apprentissage.

Faut-il adapter l'éducation à l'économie?

Le marché du travail est en train d'évoluer, c'est une évidence. Le nombre de métiers non-manuels augmente dans l'économie du savoir. Mais les compétences les plus recherchées sont toujours le fait de savoir lire écrire et compter. Ce ne sont pas des compétences nouvelles: l'alphabet et les chiffres sont là depuis longtemps, et nous connaissons très bien la meilleure façon de les enseigner. Ce qui est nouveau, c'est que de plus en plus de gens auront besoin de ces compétences essentielles, et qu'il y aura de moins en moins d'avenir économique pour les analphabètes. C'est pourquoi nous devons désormais faire en sorte que tout le monde ait accès à une éducation qui était auparavant réservée à une élite. Il ne faut pas redéfinir une éducation pour le XXIème siècle, mais tenter de généraliser une éducation autrefois élitiste à tous.

Une des mesures phare de la réforme du collège en France est de mettre en place davantage d' «interdisciplinarité», qui impliquera des «projets» et des «activités» de la part des élèves. Est-ce une façon de fabriquer de meilleurs élèves?

Pas du tout. Le problème de l'interdisciplinarité, c'est qu'elle confond les objectifs et les méthodes. L'objectif de l'éducation, c'est de donner les moyens à l'élève d'appréhender le monde dans sa globalité: l'interdisciplinarité est la fin de l'éducation, pas sa méthode. Faire des «projets» sans fin, ce n'est pas une bonne manière d'enseigner, parce qu'ils impliquent trop d'informations, qui surchargent et saturent la mémoire de travail. Au contraire, enseigner des sujets, permet de décomposer des savoirs complexes dont nous avons besoin pour les enseigner de façon systématique. Je me souviens avoir enseigné un projet interdisciplinaire sur l'histoire du football à des élèves de collège. L'objectif était de combiner histoire, géographie et langue anglaise en un seul projet. Mais le problème c'est que les élèves avaient déjà besoin d'avoir des savoirs dans ces disciplines qu'ils n'avaient pas, et qu'on se refusait à leur enseigner, car l'objectif des leçons était toujours l' «activité» et pas l'acquisition et la consolidation du savoir. Avec les projets interdisciplinaires, le savoir disciplinaire devient l'angle mort de l'éducation. On fait des «projets» sur la réorganisation de la bibliothèque de l'école, des thématiques comme le «voyage» ou l' «identité» où le résultat est un carnet de dessins. Mais avec de telles méthodes, comment être surs que les élèves soient capables de construire une phrase?

Sur le papier, les «projets» peuvent paraître une bonne idée, une façon moderne de préparer les élèves aux problèmes qu'ils rencontreront dans la vie quotidienne. Mais il s'agit d'une erreur logique. Là aussi, la science nous enseigne qu'apprendre une discipline requiert une méthode différente que pratiquer cette discipline.

Le problème des «activités», c'est qu'elles conduisent les élèves à être distrait de l'essentiel. Si on est d'accord pour comprendre l'apprentissage comme une transformation de la mémoire longue, alors la question essentielle devient: comment apprendre aux élèves à mémoriser des informations? Là aussi, il existe une évidence: nous nous souvenons de ce à quoi nous pensons. De ce point de vue, les activités populaires et les projets ont peu d'intérêt. Par exemple, au Royaume-Uni, les inspecteurs d'académie ont conçu une leçon de langue anglaise où l'on invitait les élèves à faire des marionnettes de Roméo et Juliette. C'est très bien si vous voulez apprendre aux élèves à faire des marionnettes. Mais si vous voulez leur apprendre l'anglais, c'est moins efficace, car les élèves passeront leur temps à penser aux mécanismes qui font agir les marionnettes, pas à l'intrigue ou au langage de la pièce. Cela peut paraître un exemple extrême, mais une fois que vous commencez à privilégier les activités sur le savoir, c'est ce qui risque d'arriver.

Est-ce à dire qu'il faille revenir à une école «à l'ancienne»?

Que signifie «à l'ancienne»? Rousseau et Dewey ont écrit leurs thèses pedagogistes il y a longtemps, et je ne défendrai pas pour autant leurs idées! En Angleterre, l'école «à l'ancienne» était loin d'être parfaite. Nous devons évidemment faire en sorte que tous les élèves apprennent, et pas seulement une minorité élitiste. Nous devons essayer de nous améliorer, de faire mieux, et de réformer si nécessaire. Mais les améliorations proposées doivent l'être sur la base d'une recherche sérieuse et actualisée sur la façon dont nous apprenons, et pas sur des présupposés idéologiques ou des clichés de consultant en management à propos de prétendus changements qu'impliquerait le XXIème siècle. Pour moi, tout le tragique de l'éducation contemporaine, c'est qu'il existe une recherche scientifique extrêmement riche sur la manière d'apprendre, qui n'est pas connue ni appliquée dans l'éducation.

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015 … gogues.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Voilà.

Le Figaro a écrit:

École : «L'idée que le savoir n'a plus d'importance est le plus grand mythe des pédagogues»

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Daisy Christodoulou, auteur d'un best-seller au Royaume-Uni qui démonte les mythes pédagogistes à propos d'éducation, analyse la réforme du collège en France. Elle y voit la continuité du préjugé progressiste selon lequel la connaissance serait obsolète.

Daisy Christodoulou est une spécialiste reconnue de l'éducation au Royaume-Uni. Elle a publié en 2014 Seven myths about education, un essai qui a eu un grand retentissement outre-Manche, où elle démonte méticuleusement les méthodes pédagogistes progressistes, et réhabilite l'importance du savoir dans l'apprentissage.

LE FIGAROVOX:Vous avez écrit un livre intitule Sept mythes sur l'éducation aujourd'hui. Quel est selon vous le mythe le plus persistant de l'éducation contemporaine?

DAISY CHRISTODOULOU: Le plus grand mythe contemporain à propos de l'éducation, c'est l'idée que la connaissance n'a plus d'importance. On dit désormais que le savoir-faire a plus d'importance que les savoirs, puisque de toute façon les enfants n'ont pas besoin de savoir des choses qu'ils peuvent à tout instant chercher sur leur smartphone.

Toutes ces justifications de l'abandon de la connaissance sont fausses, parce qu'elles nient la manière dont le cerveau humain fonctionne. La science n'est pas du côté des pédagogues progressistes. La recherche menée ces cinquante dernières années par la psychologie cognitive montre bien combien nous dépendons du savoir stockée dans la mémoire longue pour tous nos procédés mentaux. Au contraire, la «mémoire de travail», celle dont nous nous servons pour aborder l'information nouvelle et l'environnement immédiat, est très limitée. C'est pourquoi il est très important de savoir «par cœur» des choses, même si elles n'ont pas une utilité immédiate. Ainsi, même si tout le monde dispose désormais de calculatrices, il est indispensable de connaitre ses tables de multiplications par cœur. Car après vous serez capable de résoudre des problèmes plus complexes sans avoir à utiliser l'espace limité et précieux de la mémoire de travail pour calculer les tables de multiplication.

Cette vérité se vérifie dans d'autres domaines. Pour saisir le sens d'un nouveau fait historique, il faut avoir en tête un canevas de dates historiques enregistré dans la mémoire longue. La recherche sur les joueurs d'échecs a montré que plus ils retenaient en mémoires les positions précédentes dans leur mémoire longue, meilleurs ils étaient. Plus vous avez de faits enregistrés dans votre mémoire longue, mieux vous êtes à même de comprendre rapidement les nouvelles informations, et de résoudre efficacement les problèmes de la vie quotidienne. Nous adultes, nous oublions à quel point nous sommes dépendants du savoir, et nous surestimons le savoir dont les enfants disposeraient a priori.

Des chercheurs ont même montré que «la mémoire longue était le socle de l'intelligence humaine», et ont défini le fait d'apprendre comme «une transformation de la mémoire longue». Ainsi le prix Nobel Herbert Simon, affirme que «dans chaque domaine exploré par l'esprit humain, un savoir considérable est nécessaire comme préalable à toute pratique d'expert». Il y a un fossé entre ces études scientifiques et le statut octroyé au savoir dans l'establishment de l'éducation, qui dénigre en permanence l'importance du savoir et de la mémoire.

The Economist écrivait au sujet de la réforme du collège en France «l'approche traditionnelle française, de la classe assise en rangs d'oignons est absolument inadaptée à la nature changeante de l'emploi dans l'économie du savoir». Qu'en pensez-vous?

C'est un point de vue asséné sans preuves. Rappelons encore une fois l'importance de la mémoire longue, et la faiblesse de la mémoire de travail. Qu'importe l'économie et le monde dans lesquels nous vivons, nous devons prendre en compte la manière dont nos cerveaux fonctionnent. Que nous formions des élèves à travailler dans la finance internationale ou à labourer des champs, à aimer la littérature ou à changer le monde, nous devons admettre que la mémoire de travail est limitée. Si nous tenons compte de cela, l'approche traditionnelle est pleine d'avantages. Une instruction menée par le professeur est régulièrement recommandée dans les analyses sur les techniques d'éducation. L'explication, l'instruction donnée par le maitre permettent de segmenter le contenu, de façon à ce qu'il soit assimilable dans les limites de la mémoire de travail. Les élèves concentrent leur attention sur la bonne chose. Le problème avec les approches qui mettent l'enfant au centre de l'apprentissage, c'est que les enfants sont vite désorientés, ne comprennent pas les concepts fondamentaux et perdent du temps dans des digressions secondaires. Ce n'est pas un préjugé: étude après étude, on se rend compte des bienfaits d'une approche qui met le maitre au centre du dispositif d'apprentissage.

Faut-il adapter l'éducation à l'économie?

Le marché du travail est en train d'évoluer, c'est une évidence. Le nombre de métiers non-manuels augmente dans l'économie du savoir. Mais les compétences les plus recherchées sont toujours le fait de savoir lire écrire et compter. Ce ne sont pas des compétences nouvelles: l'alphabet et les chiffres sont là depuis longtemps, et nous connaissons très bien la meilleure façon de les enseigner. Ce qui est nouveau, c'est que de plus en plus de gens auront besoin de ces compétences essentielles, et qu'il y aura de moins en moins d'avenir économique pour les analphabètes. C'est pourquoi nous devons désormais faire en sorte que tout le monde ait accès à une éducation qui était auparavant réservée à une élite. Il ne faut pas redéfinir une éducation pour le XXIème siècle, mais tenter de généraliser une éducation autrefois élitiste à tous.

Une des mesures phare de la réforme du collège en France est de mettre en place davantage d' «interdisciplinarité», qui impliquera des «projets» et des «activités» de la part des élèves. Est-ce une façon de fabriquer de meilleurs élèves?

Pas du tout. Le problème de l'interdisciplinarité, c'est qu'elle confond les objectifs et les méthodes. L'objectif de l'éducation, c'est de donner les moyens à l'élève d'appréhender le monde dans sa globalité: l'interdisciplinarité est la fin de l'éducation, pas sa méthode. Faire des «projets» sans fin, ce n'est pas une bonne manière d'enseigner, parce qu'ils impliquent trop d'informations, qui surchargent et saturent la mémoire de travail. Au contraire, enseigner des sujets, permet de décomposer des savoirs complexes dont nous avons besoin pour les enseigner de façon systématique. Je me souviens avoir enseigné un projet interdisciplinaire sur l'histoire du football à des élèves de collège. L'objectif était de combiner histoire, géographie et langue anglaise en un seul projet. Mais le problème c'est que les élèves avaient déjà besoin d'avoir des savoirs dans ces disciplines qu'ils n'avaient pas, et qu'on se refusait à leur enseigner, car l'objectif des leçons était toujours l' «activité» et pas l'acquisition et la consolidation du savoir. Avec les projets interdisciplinaires, le savoir disciplinaire devient l'angle mort de l'éducation. On fait des «projets» sur la réorganisation de la bibliothèque de l'école, des thématiques comme le «voyage» ou l' «identité» où le résultat est un carnet de dessins. Mais avec de telles méthodes, comment être surs que les élèves soient capables de construire une phrase?

Sur le papier, les «projets» peuvent paraître une bonne idée, une façon moderne de préparer les élèves aux problèmes qu'ils rencontreront dans la vie quotidienne. Mais il s'agit d'une erreur logique. Là aussi, la science nous enseigne qu'apprendre une discipline requiert une méthode différente que pratiquer cette discipline.

Le problème des «activités», c'est qu'elles conduisent les élèves à être distrait de l'essentiel. Si on est d'accord pour comprendre l'apprentissage comme une transformation de la mémoire longue, alors la question essentielle devient: comment apprendre aux élèves à mémoriser des informations? Là aussi, il existe une évidence: nous nous souvenons de ce à quoi nous pensons. De ce point de vue, les activités populaires et les projets ont peu d'intérêt. Par exemple, au Royaume-Uni, les inspecteurs d'académie ont conçu une leçon de langue anglaise où l'on invitait les élèves à faire des marionnettes de Roméo et Juliette. C'est très bien si vous voulez apprendre aux élèves à faire des marionnettes. Mais si vous voulez leur apprendre l'anglais, c'est moins efficace, car les élèves passeront leur temps à penser aux mécanismes qui font agir les marionnettes, pas à l'intrigue ou au langage de la pièce. Cela peut paraître un exemple extrême, mais une fois que vous commencez à privilégier les activités sur le savoir, c'est ce qui risque d'arriver.

Est-ce à dire qu'il faille revenir à une école «à l'ancienne»?

Que signifie «à l'ancienne»? Rousseau et Dewey ont écrit leurs thèses pedagogistes il y a longtemps, et je ne défendrai pas pour autant leurs idées! En Angleterre, l'école «à l'ancienne» était loin d'être parfaite. Nous devons évidemment faire en sorte que tous les élèves apprennent, et pas seulement une minorité élitiste. Nous devons essayer de nous améliorer, de faire mieux, et de réformer si nécessaire. Mais les améliorations proposées doivent l'être sur la base d'une recherche sérieuse et actualisée sur la façon dont nous apprenons, et pas sur des présupposés idéologiques ou des clichés de consultant en management à propos de prétendus changements qu'impliquerait le XXIème siècle. Pour moi, tout le tragique de l'éducation contemporaine, c'est qu'il existe une recherche scientifique extrêmement riche sur la manière d'apprendre, qui n'est pas connue ni appliquée dans l'éducation.

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015 … gogues.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

Re: Le fil des excellents articles de fond

Lire plus loin que le premier paragraphe de cet entretien est inutile car déjà, on y trouve une erreur monumentale, à savoir l'idée que les pédagogues rejetteraient les savoirs.

C'est une aberration et un mensonge complet. Si les méthodes des anti-, c'est ça, c'est dépeindre leurs adversaires idéologiques avec des arguments inventés de toute pièces pour leur donner une mauvaise image, c'est bien qu'ils ont zéro idée de ce dont ils parlent.

"Et sans races, comment peut-on parler de racisme?" - sabaidee, 16/05/2014
"Allez, rince ton visage et enlève la merde dans tes yeux, va lire les commentaires des lecteurs du monde (le monde, hein, pas présent ou national hebdo) et tu percevras le degré d'agacement que suscitent ces associations subventionnées..." - sabaidee, 06/09/2016

"(influence léniniste de la "praxis historique réalisante et légitimée par sa propre réalisation historique effective", au sens hégélien du terme, dans l'action islamiste, au travers de l'état islamique - je n'utilise volontairement pas de majuscule pour cet "état" en ce que je lui dénie toute effectivité historique)" - Greg, 18/07/2016

"Oui oui, je maintiens. Il n'y a rien de plus consensuel que le Point. " - FDL, 28/07/2016

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Pourtant, considérer que l'élève est acteur de son propre savoir, faire la promotion de l'interdiscplinarité et réduire à la portion congrue, voire carrément supprimer, des enseignements relevant de la culture classique jugés obsolètes, réactionnaires, discriminants ou aliénants (latin, grec, histoire, littérature...), ce n'est pas exactement plaider pour les savoirs et leur transmission verticale maître-élève.
Il suffit de lire le projet pédagogique Montessori (http://www.lesateliersmontessori.com/pr … dagogique/) ou alors ça, extrait du site de Belzébuth Meirieu, où l'on peut lire par exemple :

« La  suprématie  d’une connaissance  fragmentée  selon  les  disciplines  rend  souvent  incapable  d’opérer  le
lien entre les parties et les totalités et doit faire place à un mode de connaissances capable de saisir les objets dans leurs contextes, leurs complexes, leurs ensemble. »

Ou :

« Placés  dans  un  cadre ainsi redéfini  en  accord  avec  toute  la  société (selon des modalités à inventer -c’est le rôle des
responsables politiques, s’ils veulent bien ne plus considérer la question de l’enseignement comme un enjeu uniquement politicien), les enseignants retrouveraient un pouvoir symbolique, légitimé  non  par  la  religion  de  la  Connaissance  pour  elle-même,  mais  par  le souci  d’utiliser  celle-ci  à  la  fois  pour  aider  les  jeunes  êtres  à  se  construire,  à s’édifier  (dans  tous  les  sens  du  mot)  et  à  se  nourrir  d’elle  et  de  son  sens retrouvé. »

http://www.meirieu.com/FORUM/m_bouchard … gnants.pdf

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

Re: Le fil des excellents articles de fond

Aucune de ces citations n'évoque le rejet des savoirs et des connaissances.

Evidemment que l'élève est acteur de la construction de ses connaissances, et de leur mise en relation. Ce n'est pas une théorie, c'est un fait. Ca ne veut pas dire qu'il est le seul acteur, ni que les connaissances sortent ex-nihilo de la tête de l'élève. Ca veut dire qu'avec deux connaissances qi lui sont transmises, il est invité à tirer de lui-même le lien qui existe entre elles, et accompagné dans cette démarche. La transmission verticale n'est pas le seul outil qui existe, et loin d'être systématiquement le plus efficace. Et "plaider pour les savoirs", ce n'est pas nécessairement plaider pour la transmission verticale, lol.
Je vais prendre un exemple tout con, et qui relève du triptyque classique lire-écrire-compter : les tables de multiplication. Elles peuvent être apprises par cœur à partir d'un modèle donné, ou elles peuvent être apprises tout aussi bien après avoir été déduites par un travail de la part des élèves. D'un côté elles existent comme un bloc de savoir donné de manière verticale, et, seules, ne servent à rien d'autre qu'à être récitées, de l'autre, elles permettent de s'approprier le fonctionnement de la multiplication par l'exemple. Qu'est-ce qui est le plus utile ?
Le deuxième paragraphe de Meirieu (et c'est intéressant que tu le surnommes "Belzébuth", comme quoi la classification entre Bien et Mal n'est pas le monopole des progressistes, haha) ne fait que soulever une question importante quand tu es prof : celui de ta légitimité. Aujourd'hui, tu ne peux pas prétendre devant les élèves à une légitimité absolue parce que tu détiens la connaissance : pour être légitime, il faut être un bon prof, c'est à dire intéresser, et transmettre les connaissances et justifier de l'intérêt de celles-ci. 

Enfin, personne ne parle de supprimer l'histoire et la littérature, ni même de les réduire, et je prends le pari que les enseignements de latin et de grec continueront comme ils étaient avant la réforme, juste avec un autre nom.

"Et sans races, comment peut-on parler de racisme?" - sabaidee, 16/05/2014
"Allez, rince ton visage et enlève la merde dans tes yeux, va lire les commentaires des lecteurs du monde (le monde, hein, pas présent ou national hebdo) et tu percevras le degré d'agacement que suscitent ces associations subventionnées..." - sabaidee, 06/09/2016

"(influence léniniste de la "praxis historique réalisante et légitimée par sa propre réalisation historique effective", au sens hégélien du terme, dans l'action islamiste, au travers de l'état islamique - je n'utilise volontairement pas de majuscule pour cet "état" en ce que je lui dénie toute effectivité historique)" - Greg, 18/07/2016

"Oui oui, je maintiens. Il n'y a rien de plus consensuel que le Point. " - FDL, 28/07/2016

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Fichtre ! Un très bon article de Bruno. Je n'en retirerais pas une ligne. Je ne sais pas à quoi cela est dû... C'est peut-être le fait d'écrire pour Challenges qui l'a changé.

Challenges a écrit:

Quand Depardieu donne une leçon politique à Hollande et Valls
Bruno Roger-Petit

Dans Le Figaro, Gérard Depardieu dénonce une élite politique, médiatique et culturelle sans "distinction" ni ambition. Un message que le président normal devrait méditer ?

Les chemins de la désespérance mènent droit à la lucidité. Gérard Depardieu en administre un éclairant exemple, ce mardi 16 juin, dans un entretien publié par le Figaro. Depardieu n’est pas qu’un acteur énorme qui profite de son immense popularité pour multiplier les provocations. Il est bien plus que cela, pour qui veut bien aller au-delà des sentences que les médias qui le sollicitent s’empressent de populariser pour les besoins de leur renommée.

Si ce que dit Depardieu pèse aux yeux de ses contemporains, c’est bien parce qu’il fait écho avec les préoccupations du temps. Depardieu n’est pas Guillaume Canet, consensuel et émollient, bien dans l’air du temps, surfant jusqu’à l’indécence sur la vague des bons sentiments et les Petits mouchoirs de l'époque en veillant bien à ne déranger personne. Depardieu est authentiquement français à raison de ce qu’il n’est pas gros, mais énorme. Depardieu est là pour déranger, bousculer, casser.

On serait François Hollande et Manuel Valls, seuls et abandonnés par les forces vives d’un pays saisi par le déclinisme, gouvernants sans boussole en quête des moyens de raviver l’optimisme et l’espérance parmi les Français, on lirait et relirait Depardieu dans le Figaro. On y trouve en effet un diagnostic sur l’état de la société française à travers la représentation de ses élites, dans tous les domaines, d’une acuité exceptionnelle.

"Le verbe était de haute volée"

Depardieu éclaire le présent par le passé : "J’étais ami avec Michel Audiard, comme avec Jean Carmet, Jean Gabin… Le verbe était de haute volée. Ils avaient tout ce qui nous manque aujourd’hui. Pas de la distance, mais de la distinction. Maintenant, personne ne se distingue de rien, à commencer par les hommes politiques. Journalistes, acteurs pareil. On ne vit pas dans un monde où l’on peut se distinguer".

"La France s’ennuie", dit en substance Depardieu. Elle s’ennuie parce que dans tous les secteurs de la vie publique, politique, médiatique, artistique, elle ne produit plus rien qui ait pour ambition de se distinguer. Qu’on ne s’y trompe pas, Depardieu ne fait pas dans le "C’était mieux avant" à la Zemmour. Il n’est pas question pour lui de tomber dans l’engourdissement d’une nostalgie identitaire qui précède le tombeau. Non. Si Depardieu évoque ce que fut le cinéma d’avant, celui des Audiard, Gabin ou Carmet (il a oublié son copain Blier -ce génie- au passage) c’est pour regretter que de tels monstres aient disparu, et que ce phénomène est aussi, à travers le cinéma, le révélateur d’une France qui s’ennuie à l’image d’un cinéma où rien en distingue.

Depardieu a raison. Le cinéma français a toujours été le reflet de la vitalité française. On a les films que l’époque mérite. Et les stars qui vont avec. Songeons à ce qu’est devenu, par exemple, le spectacle de la cérémonie des César. Les Morgan, Gabin, Noiret, Deneuve, Rochefort, Marielle, Léotard, Ventura, Coluche ou Depardieu des années 70/80 ont été remplacés par Manu Payet, Kev Adams et les anciennes Miss météos de Canal Plus. Le cinéma français n’est plus qu’une suite de téléfilms à sketchs, produits dérivés des amuseurs de Canal Plus, dont le dernier avatar, le film "Connasse" est l’emblème parfait. Jacques Audiard est un arbre qui cache la forêt du vide. Qui oserait aujourd’hui, produire un film comme le Corbeau de Clouzot, sur l’état de la société française ?

Une France tout à la fois pèpère et mèmère

Depardieu voit juste. Le cinéma français est le reflet d’une France sans héros à distinguer. Une France tout à la fois pèpère et mèmère. Une France normale. Une France désespérément normale. Or une France normale est une France qui s’endort. Une France de Bidochon. Sans ambition et sans dessein. De ce point de vue, François Hollande, qui a été élu en promettant de renoncer à toute distinction, en proclamant qu’il serait un "président normal", est bel et bien le pendant politique de ce qu’est le cinéma d’aujourd’hui. Depardieu a tout bon. Tout se tient. La France 2015 panthéonise les grandes figures du passé parce que ses contemporains ne se distinguent en rien. Et quand elle tient un Prix Nobel de littérature, la ministre de la Culture en charge avoue qu’elle ne l’a pas lu. Même ceux qui devraient être distingués ne le sont pas. Quel vertige...

Sous Mitterrand, le cinéma célébrait Noiret, Rochefort et Marielle, Signoret, Deneuve et Baye. Sous Hollande, on célèbre Kev Adams, Manu Payet et Guillaume Canet, les Miss météo et la "Connasse" de Canal Plus.

Sous Mitterrand, les ministres s’appelaient Mauroy, Joxe, Badinter, Defferre. Même un simple Secrétaire d’Etat pouvait se nommer Max Gallo. Sous Hollande, à trois ou quatre exceptions près, on ne connait même plus les noms des ministres. Qui sait aujourd’hui le patronyme du Secrétaire d'État chargé du Commerce extérieur, de la Promotion du tourisme et des Français de l'étranger auprès du ministre des Affaires étrangères et du Développement international ?

Une partie de l’élite française moque Depardieu. Depardieu, le monstre. Depardieu, le copain de Poutine. Depardieu, l’autodestructeur. Depardieu, Chronos dévorant ses enfants. Depardieu qui se vend à n’importe qui, n’importe où. On même vu, en son temps, un Premier ministre, empreint de la "normalité" de l’époque, accuser Depardieu de trahison. "Minable" avait dit le premier chef de gouvernement de l’ère Hollande lorsque Depardieu avait annoncé son exil volontaire pour la Belgique, avant de choisir, in fine, la Russie. Surtout condamner Depardieu et refuser de la comprendre. Casser le miroir qu’il nous tend, à l’insupportable reflet.

Peut-on réveiller un peuple qui s’ennuie ?

Une sphère non négligeable de l’élite politique, médiatique et artistique de l’époque se refuse à comprendre que Depardieu se donne à Poutine parce que la France le désespère. Poutine n’est pas un président normal. Poutine se distingue parce qu’il a de l’ambition pour son pays et son peuple. Depardieu choisit Poutine comme on lance un ultime appel au secours. Paradoxalement, c’est par patriotisme que Depardieu brandit l’étendard de Poutine. Pour réveiller un peuple en proie au déclinisme sur fond de mésestime de lui-même. Quand Depardieu proclame que "Les Français sont plus malheureux que les Russes", il constate une évidence que l'élite française persiste à nier.

Depardieu pose la bonne question : peut-on réveiller un peuple qui s’ennuie, doute, avec une élite anesthésiante et conformiste ? Peut-on plaider pour le retour de l’optimisme et de l’ambition quand on se prétend président normal ? Ou se poser en Premier ministre avocat d’une réforme du collège qui promeut un enseignement de l’histoire qui ne distingue pas la France dans ce qu’elle emporte de plus exaltant auprès de jeunes consciences ?

Depardieu sera-t-il enfin entendu ? Ecouté ? Lui-même en doute. On lui laissera le mot de la fin, tout en souhaitant qu’il se trompe : "Moi, je suis au-delà de la révolte. C’est fini ça. J’adorerais donner des coups à condition que j’en prenne. Je parle de vrais coups, qui font saigner. Pas de petites polémiques sur le fait que je ne veuille pas payer mes impôts. La masse est bête. Et ceux qui font la masse, c’est-à-dire les journalistes, encore plus bêtes".

http://www.challenges.fr/politique/2015 … valls.html

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
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Re: Le fil des excellents articles de fond

Entretien intéressant avec Robert Redeker dont le dernier livre cible l'idéologie du progrès. A lire.

Le Point a écrit:


Redeker : "L'idée de progrès nous contraint à tout accepter"

Le philosophe Robert Redeker démonte, dans son dernier livre, l'idéologie du progrès, qui justifie le mal et nous prive de choisir ce qui est bon pour nous.

Dans un livre* riche en références historiques et philosophiques, Robert Redeker s'attaque à une vache sacrée de notre temps : le progrès. Longtemps considéré comme un concept noble, synonyme de vie meilleure, il est devenu, sous certaines formes, une idéologie totalitaire. Entretien.

Le Point : Le progrès est, nous dit-on depuis des décennies, « en marche ». C'est un « mouvement », comme vous l'écrivez, semblable à celui d'une colonne militaire en furie, qui se déploie dans bien des domaines. Cependant, vouloir le contenir, sinon lui opposer une résistance, apparaît souvent comme un acte rétrograde, presque une folie, une atteinte au bonheur de l'humanité... Peut-on critiquer le progrès ?

Robert Redeker : J'ai voulu dans ce livre, comme dans mes ouvrages précédents, travailler, ainsi que le conseillait Nietzsche, en médecin de la civilisation. Et même en addictologue, dans la mesure où le progrès est, comme la plupart des illusions collectives, un opium. Pour commencer à penser, il faut dire non, il faut prononcer un non radical. Ainsi Platon commence-t-il par dire non au monde sensible, Épicure non aux dieux, Rousseau non à la servitude, Marx non au capitalisme, etc. Notre époque doit dire non au progrès. Ce qui ne signifie pas dire non aux améliorations de l'existence humaine, mais non à l'idéologie du progrès, à la religion du progrès, à la croyance selon laquelle le progrès est le sens de l'histoire. Cette religion empêche à la fois de penser et de maîtriser. Le progrès est l'idéologie qui enveloppe toutes les activités des Modernes. La critique du progrès est parente de la critique de toutes les illusions, en particulier des religions.

La gauche gouvernementale a introduit la notion de progrès dans le domaine des valeurs, comme lors des débats sur le mariage homosexuel ou sur la théorie du genre. Les valeurs sont-elles, elles aussi, soumises à cette loi du progrès ?

L'appel au progrès pour légitimer des réformes sociétales est un tour de passe-passe destiné à les rendre indiscutables, à les placer hors débat. Comme le progrès est la religion des Modernes, leur religion laïque, articuler ces réformes à la foi dans le progrès permet de les sanctifier. L'approche du sociétal par la gauche s'opère selon ce que Lévy-Bruhl appelait « la pensée magique ». L'attitude dogmatique, l'intolérance et le fanatisme dont fit preuve la gauche aussi bien dans l'affaire du mariage pour tous que dans celle de la réforme du collège ne s'expliquent pas autrement.

Quel type d'homme est-il fabriqué par le progrès à outrance ?

Même si elle ne l'avoue pas toujours, l'idéologie progressiste cherche à fabriquer un homme nouveau. N'est-ce pas ce que veulent la réforme du collège et le mariage pour tous ? Il est intéressant de se pencher sur une autre réforme envisagée : celle de la notion de consentement pour le don d'organes en cas de décès. Il sera tenu pour acquis à défaut de déclaration contraire. Autrement dit, nous allons vers l'État dépeceur, une sorte de thanatocratie, version inattendue du biopouvoir tel que Foucault en proposa l'analyse. C'est, à la faveur de progrès techniques et juridiques, une nouvelle idée de l'homme qui s'impose : celle de l'homme dépeçable, recyclable. Ce qui sous-entend que le défunt est un déchet qu'il faut recycler. Mieux : c'est un objet technique ayant atteint la date de son obsolescence programmée dont on va réutiliser certains morceaux. Le discours sur les valeurs progressistes sert à inscrire cette modification dans une apparente et rassurante continuité, alors qu'elle est une rupture dont l'aspect quasi frankensteinien ne doit pas échapper. Plus généralement, l'idéologie du progrès fabrique le type d'homme que j'ai appelé dans un autre livre Egobody : celui qui ne distingue pas son moi de son corps, lequel n'est plus le corps spontané donné par la nature mais un corps de plus en plus technique, constitué de prothèses, vu comme un assemblage de pièces détachées échangeables.

Ce concept, et c'est la conclusion de votre livre, serait un mensonge doublé d'une drogue...

Le progrès a permis de rêver l'histoire, et par là de justifier les terribles horreurs du dernier siècle. Hegel a introduit, sur le modèle de l'idée de théodicée (justification du mal par Dieu, comme chez Leibniz, tel que Voltaire le raille), la notion de cliodicée : justification du mal par l'histoire. Le progrès est une cliodicée : il excuse tout, aussi bien les grands massacres du XXe siècle (de Staline à Mao et à Pol Pot, mais aussi Hiroshima) que « la montée de l'insignifiance » (1), l'ère du vide, la domestication généralisée de l'humain, « la vie administrée » (2).

L'islam prôné par Daesh n'est-il pas, paradoxalement, une forme moderne de progressisme religieux, une promesse de vie meilleure, de liberté et d'émancipation, soit une des définitions du progrès ?

L'islamisme est une idéologisation de l'islam. L'idéologie est un phénomène récent, apparu au XIXe siècle. Notre époque est le temps des idéologies. Longtemps a existé un islam anthropologique, celui de la vie quotidienne, très différent selon les régions. Ce sont les islams de la foi. Unificateur idéologique, l'islamisme détruit ces islams anthropologiques. L'islamisme est un islam idéologique planétaire, unidimensionnel, aux messages aussi simplistes que ceux de la propagande et de la publicité ; fonctionnant comme elles, détruisant l'expérience musulmane du monde telle qu'elle fut vécue depuis plus de mille ans. L'islamisme est l'extension de la mort de Dieu, qui se produisit d'abord au sein du monde occidental, à l'islam, au monde musulman. Il est la mort de Dieu au cœur de l'islam. Il est l'ère du vide ayant pris possession de l'islam. De ce fait, loin d'être un mouvement réactionnaire, l'islamisme est un mouvement à la fois moderne (il est à la pointe des technologies de la communication) et postmoderne. Il n'est pas étonnant qu'il recrute dans des populations nourries à la publicité et à ses slogans, qui parfois versent dans le fanatisme des marques, qui ont formé dans les esprits un terrain favorable à cette fanatisation. L'univers de la consommation et de la publicité rend vulnérable à la propagande par slogans et aux fausses promesses de bonheur immédiat.

Le progrès a-t-il une fin ?

Le progrès est un projet, enraciné dans les Lumières, qui a échoué. Il est en échec politique, anthropologique et écologique. Il se heurte à des bornes dont la borne écologique n'est pas la moindre. L'idée de progrès nous contraint à tout accepter : le nouveau est forcément bien. Devant les développements de la technique, à la notion de progrès, il faut substituer celle, d'origine stoïcienne, de « préférables ». En posant des questions comme celles-ci : est-il, pour la vie humaine, pour l'idée que nous formons de l'homme, en fonction de notre devoir devant l'avenir, préférable de développer telle ou telle industrie, telle ou telle énergie, de procéder à telle ou telle réforme sociétale ? C'est eu égard aux préférables, et non à l'idée de progrès, qu'il faut juger des évolutions techniques. L'idée de progrès ne nous laisse pas libres de choisir, celle de préférables nous rend notre liberté. L'idée de progrès était anti-politique, celle de préférables suppose la renaissance de la politique.

(1) L'expression est de Castoriadis.(2) L'expression est d'Adorno.* Le Progrès ? Point final, éditions Ovadia, 18 euros.

http://www.lepoint.fr/societe/redeker-l … 175_23.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
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Re: Le fil des excellents articles de fond

Des propositions de bon sens :

Le Huffington Post a écrit:

Criminaliser le salafisme et interdire les organisations liées aux Frères musulmans

Mohamed Sifaoui

Journaliste, président de l’association "Onze janvier"


RELIGION - La communauté internationale et singulièrement les grandes démocraties, font preuve d'incohérence et manquent cruellement de courage dans le cadre de la lutte idéologique qui les oppose aux tenants du totalitarisme islamiste.

Depuis plusieurs années, je plaide, malgré les cris d'orfraies, à la criminalisation de l'idéologie salafiste et à l'interdiction pure et simple des organisations s'inspirant de la pensée des Frères musulmans. Ce double objectif devrait être celui de tout démocrate, attaché à la laïcité, qui aspire à vivre au sein d'une société apaisée où la violence et le terrorisme seraient bannis. Ce double objectif permettra de préserver, par ailleurs, l'ordre républicain et de garantir une compatibilité de l'islam avec la République. Car, disons les choses clairement, si aujourd'hui, à certains égards, l'islam pose problème, c'est parce qu'il n'est pas représenté pas une spiritualité, un culte ou une culture, mais parce qu'il est largement phagocyté par deux idéologies nihilistes : celle des salafistes et celle des Frères musulmans. En d'autres termes, si la majorité des musulmans est apaisée et n'aspire qu'à vivre dans la quiétude, les courants, associations et organisations visibles et actifs sont dominés par les deux idéologies en question.

La criminalisation du salafisme et l'interdiction des organisations liées aux frères musulmans sont confortées par des arguments qui s'articuleraient autour de trois raisons objectives.

Pour des questions politiques d'abord. Ces deux idéologies, nous le voyons tous les jours, représentent un danger pour la cohésion d'une société. Elles la clivent et la segmentent y compris en usant de violence. Si la démarche des salafistes peut-être constatée au quotidien, les visées non avouées des Frères musulmans doivent, elles, être décryptées. Quoi qu'il en soit, les uns et les autres veulent provoquer la rupture du lien social. Pour se convaincre de leur nocivité, il suffit d'observer leurs agissements et leur comportement dans les pays dits « musulmans ». Ils sont souvent à l'origine du désordre et du chaos même lorsqu'ils font face à des régimes détestables.

Pour des questions idéologiques ensuite. Ces deux courants sunnites (on pourrait dire la même chose des intégristes chiites) sont des pensées totalitaires - à certains égards fascisantes - incompatibles avec la lettre et l'esprit du corpus démocratique qu'elles cherchent à anéantir et à réduire en cendres. Un simple examen froid et critique des textes salafistes ou fréristes permettrait de faire ce constat. Que le groupe islamiste ait pour nom le Hamas (Frères musulmans) à Gaza ou Daech (salafistes) à Raqaa, que l'ennemi ait pour nom Israël, l'Amérique ou la France, la barbarie qui s'exerce à l'endroit de leurs propres coreligionnaires suffit à illustrer le caractère fasciste et nihiliste de ces idéologies.

Pour des questions juridiques enfin. Ces deux idéologies sont criminogènes. Au mieux, elles impliquent, là où elles sont fortement représentées, un risque de trouble à l'ordre public. Et de ce point de vue, il serait naïf de constater le caractère violent du salafisme et des Frères musulmans à travers les seules manifestations terroristes. La violence est consubstantielle à l'un et aux autres. Violence à l'égard des minorités religieuses, spirituelles, sexuelles, philosophiques. Violence par le verbe, par l'épée et par le texte, mais aussi violence par l'humiliation, par le regard, par le comportement et violence enfin par la diabolisation, l'excommunication ou le rejet de la « différence » réelle ou supposée. Les deux pensées sont, de manière assumée ou dissimulée, antisémites, homophobes, misogynes, apologétiques de la violence et de la haine dans leurs textes et dans les discours de la plupart de leurs représentants.

Écrire ce qui précède pourrait susciter le scepticisme. De belles âmes pourraient trouver que ce serait là une démarche excessive, un propos extrême et une attitude intolérante. Je suis prêt à entendre de telles critiques à condition que l'on m'explique comment devrait-on gérer les dogmes qui structurent les deux pensées en question.

Sait-on au moins ce que celles-ci pensent du projet de société que nous défendons ?

Quelques petits rappels :

S'agissant de la démocratie, les Frères musulmans ont toujours rejeté cette valeur que ce soit à travers la voix de leur fondateur Hassan el Banna ou à travers des figures du mouvement comme Sayed Qutb ou, au Pakistan, Al Mawdoudi. Les uns et les autres estiment que la souveraineté doit être détenue par Dieu, et non par le peuple. Les islamistes estiment que toutes les lois nécessaires à la gestion de la cité existent dans le corpus islamique à travers le Coran et la Sunna (la tradition du Prophète). Les quelques "évolutions" qui ont été consenties par la Confrérie ont accepté l'idée d'une sorte de démocratie qui soit contrôlée et assujettie a? la loi religieuse, la charia. Pour la Confrérie intégriste, la prépondérance de la législation islamique sur l'ensemble des lois "inventées par l'homme" est une question non négociable. De ce point de vue, pour s'en convaincre, il suffit de lire ou de relire le mot d'ordre de la Confrérie : "Dieu est notre objectif. Le Prophète Mahomet est notre chef. Le Coran est notre loi. Le djihad est notre voie".

Les salafistes, eux, sont plus explicites. Ils ont ce mérite d'être moins hypocrites que les Frères musulmans et moins dissimulateurs. Pour eux, le rejet de la démocratie est clair et sans ambages. L'un de leurs leaders spirituels contemporains, le jordanien Abou Mohamed El Maqdissi, écrivait au cours des années 2000, un texte intitulé La démocratie est une religion dans lequel il qualifiait la démocratie de "religion autre que la religion d'Allah". Elle y est décrite comme "une religion mécréante innovée dont les partisans sont soient des seigneurs législateurs ou des suiveurs qui les adorent".

Un autre idéologue, le cheikh Mouqbil, un yéménite formé en Arabie saoudite, affirmait dans l'un de ses prêches : "La démocratie est une mécréance. Nous n'avons pas besoin de la démocratie. Qu'implique t-elle ? Le fait de donner au peuple l'occasion de se gouverner par lui même. C'est à dire sans Livre (Coran) et sans Sunna (Tradition du Prophète). La démocratie vote en faveur de la pornographie, ils ont voté dans certains pays mécréants qu'il est autorisé à un homme d'en épouser un autre. La démocratie n'est qu'ignominie. Elle met sur un même pied d'égalité le pieux et le pervers". On ne peut pas être plus clair.

S'agissant de la laïcité, pour connaître l'avis des Frères musulmans, il suffit de lire Hassan el Banna ou d'écouter attentivement Tariq Ramadan, son petit-fils et néanmoins représentant médiatique de sa pensée. Le fondateur de la Confrérie extrémiste affirmait : "l'islam est foi et culte, patrie et citoyenneté, religion et État, spiritualité et action, Livre et sabre...". Ce mot d'ordre est repris de nos jours par Tariq Ramadan qui le résume d'une phrase : "l'islam est un englobant". Donc, point de séparation entre le temporel et le spirituel pour les tenants de cette pensée intégriste dont les promoteurs savent se draper généralement derrière les habits et le langage de la modernité.

Même vision pour les salafistes. Un exemple pour illustrer la position de ces derniers à l'égard de la laïcité : un texte rédigé par un idéologue algérien, Mohamed Ferkous. Il écrit : "la laïcité est une idéologie mondaine qui vise à isoler l'influence de la religion sur la vie" avant de conclure: "la religion et le pouvoir sont inséparables, et ce, depuis le jour où s'est composée pour la première fois la société musulmane... L'Islam ne tolère pas l'athéisme et ne reconnaît pas de liberté de combattre la religion d'Allah et ses préceptes. Il refuse que le principe de liberté permette l'éviction de l'éducation religieuse et des valeurs éthiques".

Aussi, si le salafisme et la pensée des Frères musulmans ne reconnaissent pas deux des principales valeurs universelles, qu'en est-il des autres principes ? Les droits de la femme par exemple ?

A ce sujet, l'une des plus grandes références du salafisme, le cheikh Otheimine, une figure du wahhabisme saoudien, estime, dans ses recommandations, que "les femmes musulmanes ne doivent quitter leur domicile qu'avec l'autorisation du mari ou du tuteur". Il précise même très sérieusement que "La femme est libre chez elle, elle se rend dans toutes les pièces de la maison et travaille en accomplissant les tâches ménagères". Et de prévenir : "Que ces femmes craignent Allah et délaissent les propagandes occidentales corruptrices !"

Il serait faux de croire que les adeptes des Frères musulmans seraient éloignés de cette vision. Très récemment, en 2013, la Confrérie annonçait en Égypte, qu'accorder trop de droits aux femmes et en faire les égales des hommes conduirait à "la destruction totale de la société". Pour s'en convaincre davantage, il suffit de relire les "conseils" de Youssouf al Qaradhaoui le chef spirituel de l'UOIF, l'organisation prosélyte qui défend en France la pensée frériste, et de toutes les associations qui se reconnaissent dans l'idéologie des Frères musulmans. Dans son livre Le licite et l'illicite en islam, al Qaradhaoui écrit que le mari, s'il fait face à une épouse "rebelle", peut "la corriger avec la main tout en évitant de la frapper durement et en épargnant son visage. Ce remède est efficace avec certaines femmes, dans des circonstances particulières et dans une mesure déterminée..."

Je mets au défi qui le souhaite de me dire quel article de la Déclaration universelle des Droits de l'homme serait respecté par le salafisme ou par la pensée des Frères musulmans. En vérité, aucun.

Il n'y a pas un seul principe fondamental qui soit compatible avec les idées islamistes. C'est là, la triste réalité. Et ce que pourraient dire certains de leurs représentants - notamment ceux des Frères musulmans - ne serait que balivernes. Les salafistes, eux, au moins assument publiquement leur rejet de la modernité et des valeurs universelles. Ces derniers assument y compris la rupture qu'ils doivent opérer avec une société, non régie par les principes salafistes.

En commentant le dogme de "l'alliance et du désaveu", le cheikh Fawzen, l'un des ténors du salafisme assure qu'il est "interdit de tenter de ressembler aux mécréants" et ce, "qu'il s'agisse de coutumes, d'adorations, d'allures ou de comportements". Pire, il recommande de ne pas "secourir" les mécréants ni "faire leur éloge ou les défendre" et "ne pas exalter leur culture ou leur civilisation". Comprendre qu'il est même interdit pour eux de dire ou d'écrire que la démocratie est une formidable valeur. Ceci annulerait l'islam selon cet idéologue.

Par conséquent, au moment où doit s'ouvrir au ministère de l'Intérieur une réunion de la nouvelle "instance de dialogue avec l'islam de France", ce qui précède et qui est loin d'être exhaustif doit nous amener à sortir collectivement de cette léthargie qui s'installe dès qu'il est question d'islamisme. Face à ce phénomène, il faut puiser une réponse ferme dans les principes républicains et démocratiques. Et cela est du champ du possible. Il faut défendre cette fermeté républicaine d'autant plus que c'est cette même léthargie, ce même laxisme, cette même peur, ces mêmes complexes, cette quête de la paix sociale au prix de toutes les compromissions, parfois à partir de positions très nobles et fort louables, que des organisations douteuses comme l'UOIF ont pu faire leur prosélytisme en faveur du voile ou que des groupuscules criminels ont pu endoctriner des Merah ou des Kouachi.

Aujourd'hui, nous ne pouvons plus nous suffire de quelques palabres organisées sous les crépitements des appareils photo ou sous l'œilleton des caméras nous ne pouvons plus tolérer ces "représentants" de l'islam de France - qui ne servent à rien - militant pour leurs médailles en chocolat.

L'État doit hisser son niveau d'exigence, car il est insupportable de voir une association comme l'UOIF par exemple se jouer de la naïveté républicaine.

Un préalable pourrait être instauré avant d'entamer un dialogue sérieux avec des organisations dite religieuse : la signature d'une charte qui amènerait ces associations à s'engager pour une dénonciation sans conditions de toutes les violences qui s'expriment, en France ou à l'étranger, au nom de l'islam, un rejet de toutes les lectures extrémistes qui valident, directement ou indirectement, le terrorisme et/ou la haine de l'Autre, un strict respect de l'ensemble des principes contenus dans la Déclaration universelle des droits de l'Homme et notamment ceux relatifs à la liberté de conscience, à la liberté de croire ou de ne pas croire, de changer de religion ou de ne pas en avoir et, dans le cadre des lois de la République, à la liberté d'opinion, d'expression et de création et, d'un autre côté, à une adhésion pleine et totale aux valeurs républicaines et singulièrement au corpus démocratique et laïque ainsi qu'aux droits des femmes, pour ne citer que ces valeurs.

Un non respect de ce smig républicain pourrait, y compris d'un point de vue juridique, justifier une criminalisation de l'idéologie salafiste et une interdiction des organisations et associations se réclamant de la pensée des Frères musulmans.

Il est temps de traiter les musulmans en adultes.

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

S'il y a moyen de consulter en ligne l'entretien, qui m'a l'air très intéressant, accordé par Houellebecq à la Revue des Deux Mondes, je suis preneur.
En attendant, un résumé dans le Point :

http://www.lepoint.fr/societe/michel-ho … 951_23.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
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Re: Le fil des excellents articles de fond

FDL a écrit:

S'il y a moyen de consulter en ligne l'entretien, qui m'a l'air très intéressant, accordé par Houellebecq à la Revue des Deux Mondes, je suis preneur.]

http://www.youscribe.com/catalogue/livr … 15-2588944

(curieusement, un ou deux bas de page semblent rognés, mais pas de problème dans l'ensemble)

Last edited by Isidore Barbeblanche (03-07-2015 16:52:41)

« gnagnagnagna » (FDL)
« gnagnagna google gnagnagna » (Pierre-L)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Merci beaucoup !

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
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Re: Le fil des excellents articles de fond

Coralie Delaume dit tout.

Le Figaro a écrit:

Référendum grec : «Quoi qu'il arrive, rien ne sera plus jamais comme avant»

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Avant le référendum grec, Coralie Delaume a accordé un long entretien à FigaroVox. Selon elle, quel que soit le résultat du scrutin, ce vote devrait bouleverser en profondeur une Europe en panne de démocratie.

Coralie Delaume est essayiste. Fine connaisseuse du droit communautaire, elle a notamment publié «Europe. Les Etats désunis» (Michalon, 2014). Découvrez ses chroniques sur son blog.

PROPOS RECUEILLIS PAR ALEXANDRE DEVECCHIO @AlexDevecchio

Depuis l'annonce de la tenue d'un référendum en Grèce, la classe politique européenne est en émoi. «Je demande au peuple grec de voter oui, indépendamment de la question qui sera posée» a notamment déclaré le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker? Que vous inspire ce type de réaction?

Voilà un homme qui aime vivre dangereusement! Heureusement pour lui, Alexis Tsipras na pas choisi une question de type «la Grèce doit-elle quitter la zone euro?». Dans le même genre, on a également eu quelques belles sorties de Michel Sapin telles que «le vote non n'aura pas les mêmes conséquences que le vote oui», ou encore: «je ne sais pas discuter avec quelqu'un qui dit non».

En fait, on se rend compte que tous ces gens n'ont plus la moindre idée de ce qu'est un référendum et, au delà de ça, de ce qu'est la démocratie. C'est assez inquiétant. Mais à vrai dire, comment s'en étonner? Jean-Claude Juncker avait été celui qui, dès l'arrivée au pouvoir de Syriza en Grèce, avait affirmé: «Dire que tout va changer parce qu'il y a un nouveau gouvernement à Athènes, c'est prendre ses désirs pour des réalités (…) Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ...»

Pour lui comme pour beaucoup d'autres, une alternance politique n'a pas vocation a entraîner des changements. Les élections nationales servent surtout à occuper les citoyens, à les distraire, elles sont pure comédie. Et d'une certaine façon, Juncker a raison. L'Union européenne a été bâtie de telle sorte que la démocratie en soit bannie. Il suffit de se plonger un peu dans la mécanique, dans le droit de l'Union, dans le fonctionnement de l'euro, pour s'en apercevoir.

Ces réactions révèlent donc un problème de démocratie en Europe?

Bien sûr, et pas qu'un peu! Je voudrais faire valoir trois arguments.

Première chose: comme le dit souvent l'économiste Frédéric Lordon et comme il l'a encore rappelé récemment, de très larges pans de ce que devrait être la «politique économique» ( par définition fluctuante: une politique prend en compte le contexte ) ont été gravés dans le marbre de traités. Or la démocratie, c'est avant tout le débat. Mais de quoi voulez-vous débattre quand tout ce qui devrait relever du conjoncturel et de l'adaptable a été ossifié? On ne peut pas débattre de la politique monétaire: d'abord, elle échappe aux États donc aux représentants des peuples. Ensuite, les contours de cette politique sont prédéterminés dans les statuts de la BCE. Certes, Mario Draghi tend à s'asseoir dessus de plus en plus souvent. Il fait un peu ce qu'il veut quand et comme il le veut. Sauf que.... personne n'a élu Mario Draghi!

On ne peut pas débattre non plus de la politique budgétaire. Elle est prédéterminée par les critères dits de convergence (qui imposent de maintenir de déficit public en deçà de 3%) et, désormais, par les deux paquets de textes hyper contraignants que sont le Six Pack et le Two Pack de même que par le Pacte budgétaire européen (le TSCG).

On ne peut pas débattre, enfin, de la mise en œuvre d'une vraie politique industrielle: l'État stratège a cédé le pas au principe sacro-saint de la «libre concurrence», inscrit en lettre d'or dans les traités. Au bout du compte, que reste-t-il? Dans le domaine de l'économie, rien. Quand on vote aujourd'hui aux élections présidentielles ou législatives, il faut bien en avoir conscience: on vote pour des gens qui n'auront aucune possibilité d'agir sur l'économie de leur pays. Dans ce domaine au moins (la politique économique), l'alternance est d'une innocuité totale.

Deuxième chose: depuis les années 1960, il est admis qu'il existe une primauté du droit communautaire sur les droits nationaux. C'est la Cour de justice des communautés européennes (CJCE à l'époque, CJUE aujourd'hui) qui l'a décidé, à l'occasion d'arrêts fondateurs, les arrêts Van Gend en Loos de 1963 et Costa contre ENEL de 1964.

J'insiste: ce sont des arrêts. Ils relèvent de la jurisprudence de la Cour et leurs conclusions n'ont donc jamais été débattues par quelque Parlement que ce soit. Depuis lors, aucun État ne les a contestés. Le fait que le droit supranational, qu'il s'agisse des traités ou du droit dérivé (directives, règlements) s'applique sans discussion à tout les États-membres, est vécu comme une sorte de fatalité. Ainsi, tout nouvel État venant à entrer dans l'Union est tenu de transposer en droit interne des pages et des pages «d'acquis communautaire». Pendant qu'il s'y emploie, son Parlement se transforme ponctuellement en chambre d'enregistrement. Je n'irai évidemment pas jusqu'à dire que toutes nos lois nous sont imposées du dehors: c'est faux. Pour autant, dans un livre dense et passionnant sur l'histoire de l'intégration européenne intitulé Le Passage à l'Europe, le philosophe Luuk Van Middelaar affirmait, au sujet de la Cour de justice de l'Union et de ses célèbres arrêts de 1963-64: «lorsque les États reconnaissent la Cour comme porte-parole de la fondation européenne, ils sont juridiquement domptés». Être dompté: quelle heureuse perspective pour un démocrate!

Et attention: il ne faut pas croire, sous prétexte qu'on n'en parle rarement, que la CJUE n'existe plus ou n'a plus aucune action . Tout récemment, elle a été amenée à statuer sur le programme OMT (Outright monetary transactions), un programme non conventionnel lancé par Mario Draghi en 2012 pour «sauver l'euro». Elle a évidemment considéré que ce programme était bel et bon. C'est remarquable: une institution supranationale non élue, la BCE, met au point un programme qui semble contrevenir à la mission que lui assignent les traités. A la demande de la Bundesbank puis de la Cour constitutionnelle allemande, ce programme est déféré devant une autre institution supranationale non élue, la CJUE, qui l'avalise. La Banque centrale et la Cour de justice dialoguent donc entre elles, se font des politesses, se délivrent l'une à l'autre des certificats de bonne conduite. Quelle chance de réussite peut avoir un véritable gouvernement d'alternance comme celui d'Alexis Tsipras dans un tel environnement?

Troisième et dernière chose: on ne peut attendre de l'Union européenne qu'elle soit démocratique, car la démocratie par définition, c'est «le pouvoir du peuple». Or il n'y a pas de peuple européen. Il y a 28 peuples nationaux. Si l'Europe était un organisme inter-national, ces peuples pourraient coopérer, avoir des relations de bon voisinage et d'amitié. Mais l'Union est une structure supra-nationale, qui exige que chacun de dépouille de large morceaux de souveraineté. On a vu à quoi cela conduit: ce sont désormais 28 légitimités qui s'affrontent, dans le but essentiel de ne pas se laisser dévorer par l'échelon de surplomb, l'échelon communautaire. Dans le cas qui nous occupe, il est assez clair que la Grèce est en train d'affronter l'Allemagne. Le gouvernement grec cessera d'être légitime aux yeux de son peuple dès lors qu'il acceptera de faire ce que son appartenance supranationale exigerait de lui: renoncer à essayer de sortir son pays de l'austérité et exiger un allégement de sa dette. Le gouvernement allemand, pour sa part, cessera également d'être légitime aux yeux de son peuple s'il renonce à faire ce que son appartenance supranationale devrait lui imposer: se montrer solidaire, renoncer à ses créances sur la Grèce et accepter la restructuration de la dette hellène. Dans le premier cas, Tsipras faillirait à sa parole puisqu'il a promis la fin des privations. Dans le second cas, Merkel faillirait à sa parole puisqu'elle a promis de protéger le contribuable allemand.

C'est insoluble. Nous sommes dans un nœud de contradictions et, comme le dit le juriste Régis de Castelnau, «L'UE n'est pas un organisme démocratique. Elle n'est pas anti-démocratique, elle est a-démocratique» . Elle est devenue le lieu où se percutent violemment les intérêts contradictoires de différents pays. Le premier qui cesse de faire entendre sa voix cesse d'être une démocratie véritable pour devenir une «post-démocratie», sorte d'objet politique un peu flasque au sein duquel les libertés individuelles sont préservées, mais où n'existe plus aucune possibilité de choix collectif. La France est dans ce cas. L'Allemagne est l'une des dernières démocraties d'Europe: elle a pu le rester parce qu'elle est le pays le plus fort, et cela ne s'est fait qu'au détriment des pays voisins. La Grèce, elle, tente de redevenir une démocratie. A cet égard, le référendum décidé par Alexis Tsipras, quel que puisse être son résultat, est un très beau pas en avant.

Dans le journal Le Monde, Nicolas Sarkozy, qui lors de son retour a fait du recours au référendum l'une de ses propositions phares, trouve anormal qu'Alexis Tsipras appelle à voter non. Comment expliquez-vous ce paradoxe?

Nicolas Sarkozy est l'homme même qui a inventé l'invalidation de la parole du peuple par le Parlement en faisant ratifier par le Congrès, en 2008, un traité (Lisbonne), rejeté par référendum trois ans avant. Que pouvait-on attendre de lui?

En fait, beaucoup de gens se révèlent à l'occasion de cette crise grecque. Ils sont mis à nu. Dans le cas de Sarkozy, on voit bien quel genre de société il appelle de ses vœux. Un chef de parti qui propose, d'une part, de remettre en cause le principe du droit du sol, d'autre part de s'en remettre à l'Allemagne pour tout le reste (ce qu'il a d'ailleurs toujours fait lorsqu'il était Président: il a été un second très obéissant pour Mme Merkel), je ne vois plus trop où le classer politiquement.

Pour en revenir à Tsipras et au fait qu'il appelle à voter «non», j'avoue que je ne comprends pas où est le problème. Syriza est arrivé au pouvoir en janvier avec 36,5% des suffrages seulement. Ils se sont fait élire sur une promesse qui, personnellement (l'euro me semble être une monnaie austéritaire par construction) me paraissait contradictoire: mettre fin à l'austérité d'une part, demeurer dans la monnaie unique d'autre part. Arrivée à un certain point de la négociation, Alexis Tsipras s'est aperçu qu'il ne parvenait pas à tenir sa promesse. Les toutes dernières propositions qu'il a faites la semaine dernière étaient véritablement des propositions austéritaires, et il a dû lui en coûter beaucoup de les formuler. Malgré cet effort substantiel, les créanciers lui ont retourné sa copie biffée de rouge, comme on on le fait avec un petit enfant qui aurait pondu un mauvais devoir. Au comble de l'humiliation, voyant bien qu'il n'avancerait pas davantage, le Premier ministre grec a convoqué un référendum.

La raison en est aisément compréhensible. Elle a été donnée par le ministre Yanis Varoufakis : pour pouvoir poursuivre son combat en position de force, le gouvernement hellène a désormais besoin de 50% des voix +1, c'est à dire de la majorité absolue. Tsipras en appelle au peuple dans l'espoir d'obtenir le surcroît de légitimité nécessaire pour pour pouvoir aller plus loin. Y compris, peut-être, jusqu'à la rupture.

Il est donc plus que logique qu'il milite pour le «non». S'il le «oui» l'emporte, il a toutefois affirmé qu'il le respecterait, mais également qu'il se retirerait, afin de ne pas avoir à endosser une politique contraire à ses idées. Où est le scandale? En France, le général de Gaulle gouvernait comme ça. Cela a-t-il ruiné la France? Je ne crois pas....

Beaucoup d'observateurs prédisent le chaos en cas de vote non. Leurs inquiétudes ne sont-elles pas légitimes?

J'ai l'impression que l'impasse serait bien plus totale en cas de vote «oui». Tsipras quitterait ses fonction avec, probablement, l'ensemble de son gouvernement. Il y aurait donc un nouveau scrutin. Or Syriza demeure très populaire dans le pays. Que se passerai-il alors? Les mêmes seraient réélus et on en reviendrait aux mêmes points de blocage. A moins que les Grecs recourent une nouvelle fois au second parti du pays, Nouvelle Démocratie. Mais cette fois, on en reviendrait carrément à la situation d'avant le 25 janvier 2015. Avec le sentiment terrible, pour la population, que rien n'avance et que rien n'est possible.

Je ne doute pas une seconde que bon nombre de leaders européens adoreraient la solution prônée par Martin Schultz: la mise en place d'un «gouvernement de technocrates» . Je rappelle pour mémoire que Martin Schultz est social-démocrate, et que dans social-démocrate il y a «social» et «démocrate». Je rappelle également qu'il préside le Parlement européen, cette institution qu'on nous a vendue comme étant le haut lieu d'une démocratie européenne en devenir, et dont on nous disait que tout deviendrait rose sitôt qu'elle aurait accru ses prérogatives.

Bref, Martin Schultz et quelques autres sont devenus des alliés objectifs de l'Aube Dorée. Je pense d'ailleurs qu'ils le savent, et que ça leur convient. Car si le parti d'extrême-droite arrive un jour au pouvoir à Athènes, ça leur donnera une nouvelle occasion d'injurier les Grecs, de leur intenter un procès en fascisme. Du coup, ils ne prennent même plus la peine de dissimuler leur malveillance.

Certains grands titres ont parlé de «braqueur de banques» au sujet d'Alexis Tsipras … Au-delà des politiques, en France, la majorité des médias et des éditorialistes font campagne pour le oui. La comparaison avec le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen vous parait-elle justifiée?

Ce qualificatif de «braqueur de banques» ne manque pas de sel quand on sait que la majeure partie de l'aide accordée par la Grèce en 2010 a constitué, en réalité, une recapitalisation déguisée des banques européennes, principalement françaises et allemandes. La Grèce n'a finalement servi que de courroie de transmission pour des sommes énormes qui sont passées des mains d'entités publiques (États membres, FMI, BCE) dans les poches d'entités privées, sans que la population hellène en voie jamais la couleur. Plusieurs économistes qui se sont trouvés au cœur des négociations à l'époque le disent aujourd'hui . En 2010, la Grèce était déjà insolvable. Le défaut était inévitable et il aurait dû intervenir immédiatement. On ne l'a différé que pour laisser le temps à quelques banques très exposées de faire leurs valises. Ces établissements, qui avaient joué avec le feu en prêtant à risque et avaient touché à cette fin des intérêts très importants (le taux d'intérêt n'est rien d'autre que la rémunération du risque), ont empoché des gains et essuyé des pertes mineures. Et on a transféré le risque sur les contribuables européens, auxquels on dit aujourd'hui qu'ils vont payer pour les Grecs. C'est un mensonge. Si la Grèce fait défaut sur sa dette, ils vont payer pour les banques.

Concernant la campagne menée par les éditorialistes français.... certes, elle existe. Mais ça ne me semble même pas être le plus grave. Le plus grave, c'est que toute l'eurocratie milite pour le «oui».

Plus grave encore: depuis le début, il y a une volonté authentique de déstabilisation du gouvernement Tsipras. Le journal Le Monde s'est même risqué à proposer un scénario du putsch : «Imaginons donc un scénario de crise: 30 juin, constat de défaut de la Grèce: 1er juillet, panique bancaire et instauration d'un contrôle des changes par Tsipras, contraint et forcé ; 2 juillet, mise en minorité du gouvernement Tsipras par les irréductibles de Syriza ; 3 juillet, constitution d'un gouvernement d'union nationale, avec ou sans Tsipras ; 4 juillet, retour des négociateurs à Bruxelles-Canossa. Odieusement antidémocratique? Les Grecs jouent au poker. Pourquoi pas nous?» écrivait carrément Arnaud Leparmentier.

On constate que le scénario a été plutôt bien suivi. Pour commencer, on a d'abord conduit Tsipras à formuler des propositions dont on espérait qu'il serait incapable les faire voter par son aile gauche, ce qu'il fit en milieu de semaine dernière. Il fallait que Syriza se scinde pour pouvoir soit se débarrasser de Tsipras, soit le contraindre à faire alliance avec le parti centriste To Potami, voire avec les conservateurs de l'aile Kamaranlis. Cette stratégie des créanciers, le journaliste britannique Paul Mason l'avait déjà mise à jour dès le mois d'avril .

Ça, c'était avant l'annonce du référendum. Cette dernière ayant pris tout le monde de court, les créanciers ont alors changé de braquet. Ils ont entrepris de faire gagner le «oui». Comment? De très simple manière. Dans un premier temps, l'Eurogroupe a refusé de poursuivre le programme d'aide au delà de sa date originelle de fin, c'est à dire du 30 juin. Dans un second temps, la Banque centrale européenne a décidé de maintenir l'accès des banques grecques à la liquidité d'urgence (ELA), mais sans en augmenter le plafond, alors même que l'annonce du référendum avait conduit à de très importants retraits d'argent liquide tout au long du week-end dernier, et que les banques du pays étaient à sec. La décision de Mario Draghi de ne pas couper brutalement l'ELA a été présentée comme un cadeau fait à la Grèce. Mais de quel cadeau parle-t-on? C'est la mission même d'une banque centrale que de refinancer les banques de second rang et cela, partout dans le monde. Le seul cas où elle doit s'abstenir de le faire, c'est si lesdites banques sont insolvables. Comment sait-on si les banques grecques sont insolvables ou simplement illiquides? Si elles sont insolvables, pourquoi la BCE a-t-elle augmenté le plafond de l'ELA trois fois au cours de la semaine dernière? Si elle sont simplement illiquides, pourquoi ne les refinance-t-on pas sans discuter? La réponse est évidente: pour contraindre le gouvernement grec à décider de la mise en place d'un contrôle des capitaux, mesure dont tout le monde savait qu'elle serait très impopulaire et militerait avec une efficacité redoutable en faveur du «oui»....

Depuis le début, les Bruxellois sont tellement sûrs qu'ils parviendront à se débarrasser du remuant Tsipras, qu'ils ont même entrepris de commencer à former le gouvernement grec de substitution. Dans ce cadre, ils ont reçu celui qu'ils considèrent probablement comme le Premier ministre idéal, le leader du parti To Potami Stavros Théodorakis. Comme le souligne ici la rédactrice en chef d'une revue grecque de philosophie Vicky Skoumbi, cet homme, chef d'un parti qui représente à peine 6% des suffrages en Grèce, a été accueilli en fanfare... le jour même où l'on faisait officiellement savoir à Tsipras que ses toutes dernières propositions étaient rejetées. Le même jour, l'on recevait également la nouvelle patronne du PASOK. Et la veille, on invitait Antonis Samaras.

On n'a donc que ça à faire, à Bruxelles? Organiser des déjeuners avec toute l'opposition grecque alors qu'on est au cœur d'un processus de négociation difficile? Vicky Skoumbi parle de tentative de «coup d'État financier contre Athènes». Très honnêtement, même si ça sonne complotiste aux oreilles de certains, j'ai bien peur qu'elle soit proche de la vérité. En tout état de cause, si le vote «oui» l'emporte dimanche, on saura qu'on ne le doit pas qu'au seul peuple grec....

Un sondage d'une association antiraciste révèle que 85 % des Grecs penseraient que les juifs ont trop de poids dans la finance …

Mince. J'avais raté ce réjouissant élément d'information. Décidément, aucune injure ne sera épargnée à ce peuple. On nous a dit que les Grecs étaient dispendieux, fainéants, tricheurs. Les voilà antisémites!

Il y a en Grèce, c'est vrai, un parti néonazi: l'Aube dorée. Mais, faut-il le rappeler, il a obtenu à peine plus de 6% aux législatives de janvier. Dans un pays aussi durement touché par la crise, c'est plutôt une contre-performance.

Il a beaucoup été dit, sinon, que Tsipras gouvernait avec un parti d'extrême-droite, les Grecs indépendants. C'est une erreur: les Grecs indépendants ne sont pas des extrémistes. Il s'agit d'une formation de droite ordinaire, issue d'une scission de Nouvelle Démocratie. Leur particularité est qu'ils sont souverainistes, et c'est surtout ça, me semble-t-il, qu'on leur reproche.

Il y a bien eu, en revanche, dans les précédents gouvernements grecs, ceux dirigés par Antonis Samaras, de vrais ministres d'extrême-droite, comme par exemple Adonis Georgiadis ou Makis Voridis , tous deux passés par le LAOS. Au demeurant, les deux étaient déjà membres du gouvernement dirigé par l'ancien banquier central Papadimos en 2011 . Cela a-t-il empêché les associations antiracistes de dormir à l'époque? Je ne me le rappelle pas.

Si le non grec l'emporte, peut-il être ignoré comme le fut le non français?

Non. Cette fois-ci, c'est différent. D'abord parce que le gouvernement grec appelle lui-même à voter non. Ensuite parce que tous les caciques de cette Union européenne se sont dévoilés. Leur aversion pour la démocratie s'est vue comme un nez au milieu de la figure. Là dessus, il ne pourra y avoir de retour en arrière.

D'ailleurs, il n'y aura pas de retour en arrière non plus si le «oui» l'emporte. En réalité, c'est la tenue du référendum elle-même qui représente un tournant. Elle rend caduque l'idée selon laquelle il n'existe aucun choix possible au sein de l'Union européenne. Elle prouve par les faits que, même seul, même sans allié au sein de l'UE, le gouvernement d'un petit pays peut tenir tête. On imagine aisément ce que ça pourrait donner si, demain, le gouvernement d'un grand pays de l'eurozone se mettait à vouloir exercer, lui aussi et pour de vrai, le pouvoir qu'il a reçu des urnes.

Bref, Jean-Claude Junker s'est fourvoyé: les citoyens ont encore le choix. Il y a un choix démocratique possible même dans le cadre des traités européens.

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015 … tor=AL-201

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
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Re: Le fil des excellents articles de fond

Laissons momentanément de côté le spectacle de la bêtise quotidienne que nous offrent nos personnalités politiques et médiatiques et passons notre dimanche en compagnie d'un peu d’intelligence.


Le Figaro a écrit:

Fabrice Luchini: «Un peu de poésie, à l'heure de l'écrasante puissance de la bêtise»

FIGAROVOX/COLLECTION-Chaque week-end jusqu'à la fin du mois d'août nous vous offrons exceptionnellement un de nos meilleurs entretiens normalement réservés aux abonnés Premium. Premier de cette prestigieuse série: Fabrice Luchini.

Cet entretien avec Fabrice Luchini est paru dans Le Figaro du 13 décembre 2014. «Poésie?» le spectacle du comédien, rencontre, depuis le mois de janvier 2015, un succès phénoménal. Les réservations se font déjà pour l'année 2016.

«Poésie?» Théâtre des Mathurins. Réservations: 01 42 65 90 00 ou 0892 68 36 22

LE FIGARO. - Vous jouez un spectacle intitulé «Poésie?». Vos choix sont de plus en plus exigeants...

Fabrice LUCHINI. - La poésie ne s'inscrit plus dans notre temps. Ses suggestions, ses silences, ses vertiges ne peuvent plus être audibles aujourd'hui. Mais je n'ai pas choisi la poésie comme un militant qui déclamerait, l'air tragique: «Attention, poète!» J'ai fait ce choix après avoir lu un texte de Paul Valéry dans lequel il se désole de l'incroyable négligence avec laquelle on enseignait la substance sonore de la littérature et de la poésie. Valéry était sidéré que l'on exige aux examens des connaissances livresques sans jamais avoir la moindre idée du rythme, des allitérations, des assonances. Cette substance sonore qui est l'âme et le matériau musical de la poésie.

Valéry s'en prend aussi aux diseurs...

Il écrit, en substance, que rien n'est plus beau que la voix humaine prise à sa source et que les diseurs lui sont insupportables. Moi, je suis un diseur, donc je me sens évidemment concerné par cette remarque. Avec mes surcharges, mes dénaturations, mes trahisons, je vais m'emparer de Rimbaud, de Baudelaire, de Valéry. Mais pas de confusion: la poésie, c'est le contraire de ce qu'on appelle «le poète», celui qui forme les clubs de poètes. Stendhal disait que le drame, avec les poètes, c'est que tous les chevaux s'appellent des destriers. Cet ornement ne m'intéresse pas. Mais La Fontaine, Racine, oui. Ils ont littéralement changé ma vie. Je n'étais pas «un déambulant approbatif», comme disait Philippe Muray, mais je déambulais, et j'ai rencontré, un jour, le théâtre et la poésie comme Claudel a vu la lumière une nuit de Noël.

La poésie est considérée comme ridicule, inutile ou hermétique...

Elle a ces trois vertus. Ridicule, c'est évident. Il suffit de prononcer d'un air inspiré: «Poète, prends ton luth...» Musset est quatorze fois exécrable, disait Rimbaud, et tout apprenti épicier peut écrire un Rolla. Inutile, elle l'est aussi. Hermétique, c'est certain. J'aimerais réunir les gens capables de m'expliquer Le Bateau ivre.

C'est un luxe pour temps prospère?

La poésie, c'est une rumination. C'est une exigence dix fois plus difficile qu'un texte de théâtre. La poésie demande vulnérabilité, une capacité d'être fécondée. Le malheur est que le détour, la conversation, la correspondance qui sont les symboles d'une civilisation ont été engloutis dans la frénésie contemporaine. Nietzsche, il y a un siècle, fulminait déjà contre les vertus bourgeoises qui avaient envahi la Vieille Europe. Vous verrez, disait-il, ils déjeuneront l'oeil sur leur montre et ils auront peur de perdre du temps. Imaginez le philosophe allemand devant un portable!

Vous êtes hostile au portable?

J'en ai un comme tout le monde. Mais c'est immense, l'influence du portable sur notre existence. Une promenade, il y a encore vingt ans, dans une rue pouvait être froide, sans intérêt, mais il y avait la passante de Brassens, ces femmes qu'on voit quelques secondes et qui disparaissent. Il pouvait y avoir des échanges de regard, une possibilité virtuelle de séduction, un retour sur soi, une réflexion profonde et persistante. Personne, à part peut-être Alain Finkielkraut, n'a pris la mesure de la barbarie du portable. Il participe jour après jour à la dépossession de l'identité. Je me mets dans le lot.

N'est-ce pas un peu exagéré?

La relation la plus élémentaire, la courtoisie, l'échange de regard, la sonorité ont été anéantis pour être remplacés par des rapports mécaniques, binaires, utilitaires, performants. Dans le train, dans la rue, nous sommes contraints d'entendre des choses que nous aurions considérées comme indignes en famille. Dans mon enfance, le téléphone était au centre d'un couloir parce qu'on ne se répandait pas.

C'est le triomphe de Warhol, du «Moi». Nous vivons un chômage de masse, il y a mille personnes qui perdent leur métier par jour et ces pauvres individus ont été transformés en petites PME vagabondes. Constamment, ils déambulent comme s'ils étaient très occupés. Mais cela se fait avec notre consentement: tout le monde est d'accord, tout le monde est sympa. Et la vie qui doit être privée est offerte bruyamment à tous. Les problèmes d'infrastructures des vacances du petit à Chamonix par rapport au grand frère qui n'est pas très content, le problème du patron qui est dégueulasse: nous saurons tout! Si au moins on entendait dans le TGV: «Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène», et que, de l'autre côté du train, un voyageur répondait bien fort: «Déjà pour satisfaire à votre juste crainte, j'ai couru les deux mers que sépare Corinthe», peut-être alors le portable serait supportable.

C'était mieux avant...

«Le réel à toutes les époques était irrespirable», écrivait Philippe Muray. J'observe simplement qu'on nous parle d'une société du «care», d'une société qui serait moins brutale, moins cruelle. Je remarque qu'une idéologie festive, bienveillante, collective, solidaire imprègne l'atmosphère. Et dans ce même monde règne l'agression contre la promenade, la gratuité, la conversation, la délicatesse. Je ne juge pas. Je fais comme eux. Je rentre dans le TGV. Je mets un gros casque immonde. J'écoute Bach, Mozart ou du grégorien. Je ne regarde personne. Je n'adresse la parole à personne et personne ne s'adresse à moi. La vérité est que je prends l'horreur de cette époque comme elle vient et me console en me disant que tout deuil sur les illusions de sociabilité est une progression dans la vie intérieure.

Vous n'aimez pas notre époque...

Elle manque de musicalité. Elle est épaisse et schizophrène aussi. Elle mêle à une idéologie compassionnelle, une vraie brutalité individualo-technologique. Une des pires nouvelles des vingt dernières années a été l'invention du mot «sociétal». Pour des gens qui aiment la musique, l'avenir sentait mauvais.

Vous résistez à cette évolution?

C'est intéressant de savoir qu'il peut y avoir une parole de résistance, même modeste. Ce qui m'amuse, c'est de mettre un peu de poésie dans l'écrasante supériorité de l'image, à l'heure de l'écrasante puissance de la bêtise. Il faut reconnaître qu'elle a pris des proportions inouïes. Ce qui est dramatique, disait Camus, c'est que «la bêtise insiste». La poésie, la musique n'insistent pas.

C'est-à-dire?

Nous sommes comme lancés dans une entreprise sans limite d'endormissement. Une entreprise magnifiquement réglée pour qu'on soit encore plus con qu'avant. Mais je ne crache pas dans la soupe, je profite à plein de ce système. Je ne pourrais pas vivre si je restais dix heures avec Le Bateau ivre. Je ne pourrais pas vivre comme Péguy, comme Rimbaud, qui finissait par trouver sacré le désordre de son esprit. Moi, je ne suis pas un héros qui se dérègle intérieurement. Je fréquente ces grands auteurs, mais rien ne m'empêche de me vautrer dans un bon Morandini. C'est peut-être pour cela que les gens ne me vivent pas comme un ennemi de classe. Au départ, je suis coiffeur, il ne faut pas l'oublier. J'étais très mauvais, mais je l'ai été pendant dix ans.

Vous avez choisi de jouer dans de très petites salles. Vous devenez snob?

Je ne veux pas imposer la parole que je sers. Je suis un artisan, et ceux qui veulent achètent. J'ai choisi la Villette, un endroit de 70 places. On va dire que je tourne un peu dandy. Eh bien, oui! Un peu baudelairien. Trois semaines plus tard, j'irai au Lucernaire, parce que Laurent Terzieff y jouait. J'ai aussi le droit de ne pas être préoccupé par la projection sonore dans une grande salle ou par le fait de mettre un micro qui dénature le timbre de la voix.

Vous avez toujours du mal à être de gauche?

Je n'y arrive pas et je crains de ne pouvoir grimper l'Himalaya de générosité que ça exige. En ce qui concerne la culture, l'énorme problème de la gauche (la droite n'est pas brillante, elle est en dessous de tout, parce qu'elle est affairiste), c'est le regard condescendant vis-à-vis des goûts du peuple. Les hommes de gauche trouvent très tristes que les femmes de ménage rêvent de rouler en 4 × 4! Le drame de la gauche, c'est l'invocation de la culture pour tous. Terzieff ne voulait pas être subventionné: il haïssait la subvention.

Et votre public?

Il y a de tout dans mes spectacles. Pour Philippe Muray, j'ai même eu des prêtres en soutane. J'ai une affection pour les prêtres en soutane, la messe en latin, même si j'y vais très rarement. Dans ce domaine aussi je suis baudelairien. Il y a un public de droite, donc, mais aussi des bobos en Vélib'. Qui en retire quoi? Il faut être humble. On pourrait jouer cinquante ans et les gens continueront à dire simplement: quelle mémoire!

Vous êtes devenu le dépositaire et l'ambassadeur de la littérature française...

Comment se fait-il qu'un cancre inapte joue le rôle que vous me prêtez? Inconsciemment, l'autodidacte plaît énormément, parce qu'il n'y a pas l'emprise universitaire du «très bien», du capable de parler de tout comme tous les gens de l'ENA qui savent tenir une conversation sur Mallarmé, l'Afrique ou la réduction des déficits. L'obsessionnel (et l'autodidacte) est extraordinairement limité. Sa culture a été acquise à la force du poignet. Mais il peut témoigner, parce que ce qu'il connaît, il le connaît en profondeur et ça l'habite. Quand il trouve un métier, un instrument, ça lui permet de prolonger ce travail long et pénible. Avec le métier, vous n'êtes plus un phénomène. Louis Jouvet disait: «La vocation, c'est pratiquer un miracle avec soi-même.» Le métier détruit le «moi».

Par exemple?

Le fait de travailler pendant un an la structure du XVIIe siècle vous guérit. Parce que le XVIIe est complètement structuré et complètement libre. La Fontaine en est l'incarnation suprême. La Fontaine, c'est une pure liberté au milieu de la contrainte, une pure invention au milieu de la rigueur, une pure subversion au milieu d'une exquise courtoisie. Une pure anarchie au milieu d'un super ordre. La Fontaine, c'est le patron! Écoutons Perette et le Pot au lait: «Légère et court vêtue, elle allait à grands pas...» «Légère et court vêtue»: on la voit, devant nous, en minijupe, les jambes en mouvement, c'est une pub de Dim! C'est ça, la beauté: l'agencement dans le rien. Tout ce qui est fleuri en littérature est intolérable. Regardez le génie de Céline: «La tante à Bebert rentrait des commissions, elle avait déjà pris le petit verre, il faut bien dire également qu'elle reniflait un peu l'éther.» En quelques mots, il redonne à la pauvreté, à la misère, à la banlieue sa vérité.

Pourquoi continuer à jouer ce rôle de passeur?

Comme artisan, j'ai besoin de me confronter à ce qui est difficile. Je pourrais vivre en ayant une vie de cardiologue à la retraite. La piscine à débordement me tenterait bien, mais il faut une grande santé psychologique pour l'assumer et la pratiquer, je n'ai pas cette santé-là. J'essaye donc d'avancer dans le mystère du verbe et de la création, et je fais honnêtement commerce de ce qui me hante. Mais j'essaye toutefois de rester à ma place. Être comédien, c'est s'éloigner de l'aristocratie de la pensée. C'est un dérèglement psychique qui n'a rien de glorieux. Peut-être aidons-nous un peu à créer, le temps d'un soir, une «ré-appartenance» avec nos semblables. Au théâtre, dit Claudel, il se passe quelque chose, comme si c'était vrai. Le mensonge du théâtre mène parfois à la vérité.

http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2015 … betise.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

Re: Le fil des excellents articles de fond

D'ailleurs, FDL, je ne sais pas si tu écoutes France Inter mais je me souviens que François Morel a fait un très beau billet sur Luchini :

http://www.dailymotion.com/video/x2r1nmg

It ain’t what you don’t know that gets you into trouble. It’s what you know for sure that just ain’t so.

"Un terroriste ne mérite pas de mourir. Il mérite de vivre l'enfer. A perpétuité. Et seule la déchéance de la nationalité le permet." Greg

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Merci ! J'avais zappé ça. Bel hommage, effectivement.

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
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Re: Le fil des excellents articles de fond

Un article passionant : www.slate.fr/story/105489/cia-incontrolable

Comment la CIA est devenue incontrôlable

Yochi Dreazen et Sean D. Naylor

Traduit par Yann Champion

Monde
17.08.2015 - 2 h 21

mis à jour le 17.08.2015 à 2 h 22

Des frappes de drones à la torture de prisonniers, l'agence tire les ficelles de la politique extérieure américaine depuis le 11 septembre 2001. Et il y a fort à parier qu'elle continuera de le faire dans les années à venir.

Dennis Blair n’était pas content. En mai 2009, cet ancien amiral de la marine américaine officiait en tant que directeur du renseignement national (DNI). En théorie, ce titre lui donnait le contrôle sur la CIA et les seize autres agences de renseignement de Washington. Mais en réalité, il était impuissant, même pour désigner le senior spy, «premier espion» d’un pays donné (un titre qui, durant des décennies, revenait traditionnellement aux «chefs de station» de la CIA dans différentes capitales, de Londres à Beyrouth). Blair se sentant habilité à le faire, il envoya –sans consulter la Maison Blanche– un ordre écrit annonçant que le DNI serait désormais celui qui désignerait la plupart des senior spies. Mais ce n’était pas le changement le plus important: la personne choisie pouvait désormais provenir de n’importe quelle agence de renseignement américaine. Blair eut beau affirmer qu’il s’agirait presque toujours d’un membre de la CIA, cela n’eut pas l’heur de plaire au directeur de l'époque de la CIA, Leon Panetta, qui répondit en envoyant un message à tous ses bureaux à l’étranger leur demandant d’ignorer complètement la note.

Les médias évoquèrent une guerre de clochers. Si c’en était une, elle était bien inégalitaire: le bureau de Blair était totalement impuissant, balayé d’un revers de la main par une CIA s’accrochant à son propre pouvoir.

Quelques mois plus tard, alors que les quatre années du premier mandat tumultueux de Barack Obama touchaient à leur fin, Blair y vit une nouvelle occasion de réaffirmer les prérogatives de son bureau, écrit le journaliste Mark Mazzetti dans The Way of the Knife, un récit détaillé de cette période. Ayant hérité de George W. Bush plusieurs dossiers hautement confidentiels au sujet d’opérations secrètes, Obama avait voulu tous les passer en revue un par un. Les dossiers en question impliquaient notamment des activités de la CIA visant à freiner le programme nucléaire iranien et l’utilisation de drones pour tuer des activistes au Pakistan. Une fois de plus, l’absence d’autorité de Blair apparaissait de manière évidente: le DNI, tel que l’avait défini la législation de 2004 à l’origine de la fonction, devait servir de point de convergence entre les services de renseignement et le gouvernement américain. Il avait son mot à dire sur les questions budgétaires, mais n’avait aucun pouvoir sur les missions secrètes à l’étranger.

Blair n’aimait pas que la CIA soit en liaison directe avec la Maison Blanche pour les missions secrètes de ce genre. À ses yeux, les programmes de ce type pouvaient facilement aller au-delà de leur but initial et servir de solutions dangereusement faciles –et tentantes– à des dirigeants ne sachant plus trop comment gérer des sujets aussi complexes que, par exemple, la question de l’Iran. Blair souhaitait que chaque programme soit pleinement étudié et débattu par les membres du Congrès avant que ne soit prise la décision finale de le poursuivre, de le modifier, voire de l’abandonner. Panetta, qui ne l’entendait pas de cette oreille, rétorqua que toute tentative d’imposer des guides ou des procédures formelles à la CIA ne ferait que nuire à l’efficacité de ses programmes. Une fois que tout fut dit, au printemps 2009, le gouvernement accepta officiellement tous les programmes de la CIA à l’étranger, ouvrant la voie à un véritable déluge de financements (en 2013, par exemple, l’agence a réclamé pas moins de 14,7 milliards de dollars de budget, soit une augmentation conséquente par rapport aux 4,8 milliards qu’elle avait reçus en 1994, à en croire le Washington Post et les documents révélés par Edward Snowden).

À la même période, en demandant à la Maison-Blanche d’accroître de manière significative la guerre secrète menée par la CIA contre al-Qaïda et ses alliés, Panetta pensait pouvoir obtenir cinq des dix choses qu’il réclamait, a écrit Daniel Klaidman dans Kill or Capture. Au lieu de cela, il les obtint toutes, d’après Mazzetti, y compris des budgets pour acheter plus de drones armés et l’autorisation explicite de les utiliser dans des zones du Pakistan plus vastes qu’auparavant: «La CIA obtient tout ce qu’elle veut», aurait sèchement dit Obama à ses conseillers. Sept mois plus tard, Blair était poliment dirigé vers la sortie.

Depuis sa création en 1947, la CIA a peu à peu délaissé sa fonction première –l’espionnage de gouvernements étrangers– pour se consacrer de plus en plus à la traque et à l’assassinat de personnes ciblées dans un nombre grandissant de pays. On sait depuis un moment déjà que l’importance et l’influence croissantes de l'agence dans le combat contre-terroriste reflètent son habileté à traquer les ennemis des États-Unis à l’étranger, du Pakistan au Yémen. Il est en revanche plus surprenant de constater que la CIA est aussi devenue experte dans l’art de se sortir des scandales publics et de contrer aussi bien le DNI que ses adversaires politiques à la Maison Blanche, au Congrès, au ministère de la Défense ou dans le reste de la communauté du renseignement. Par ses machinations, la CIA a réussi à affaiblir, voire éliminer, les contrepoids les plus importants à son propre pouvoir.

Cette puissance et cette autonomie accordée à la CIA ont eu, à n’en pas douter, des répercussions importantes au niveau mondial. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, une part importante de ce que le monde associe à la politique extérieure américaine –des frappes aériennes de drones au Moyen-Orient au réseau de prisons secrètes, en passant par les tortures sur son propre territoire– trouve son origine à Langley, où se situe le siège de l’agence. Et compte tenu de la prédominance actuelle de la CIA, elle semble destinée à garder un rôle disproportionné dans la manière dont les États-Unis agissent et sont perçus à l’étranger. Étant à l’avant-poste de la nouvelle guerre qui se profile au Moyen-Orient, il y a fort à parier que sa primauté sera à nouveau mise à l’épreuve.

Aujourd’hui, la CIA est le fer de lance des efforts du gouvernement américain pour repousser l’État islamique, qui contrôle de vastes portions des territoires irakien et syrien. Dans de petites bases le long des frontières turque et jordanienne, des officiers de la CIA ont participé au recrutement et à la formation des membres de l’opposition syrienne dite modérée afin qu’ils puissent vaincre l’État islamique et, finalement, déloger de Damas le régime du président syrien Bachar el-Assad. En outre, la CIA s’est chargée de faire passer des armes et autres fournitures aux rebelles. Pendant ce temps, le Pentagone, qui dépasse de loin la CIA par sa taille, par ses ressources et par le soutien qu’il reçoit du Congrès, a envoyé ses forces spéciales dans la région pour mener quasiment les mêmes missions de formation et d’entraînement. Mais si les deux piliers de la sécurité nationale devaient entrer en conflit à propos de l’Irak et de la Syrie, on aurait tort de croire que la CIA risquerait d’être perdante. En effet, depuis le début de la guerre contre le terrorisme, il y a quatorze longues années, elle n’a cessé de remporter ce type de batailles.


Au printemps 2002, un drone Predator volant silencieusement dans le ciel yéménite observa un gros 4x4 sur un chemin de terre d’une région très peu peuplée de ce pays pauvre. Les techniciens en charge de la surveillance des vidéos du drone avertirent le directeur de la CIA de l'époque, George Tenet, qui supervisait les efforts pour retrouver Qaed Salim Sinan al-Harethi, le commandant d’al-Qaïda au Yémen, suspecté d’être à l’origine de l’attentat d’octobre 2000 contre l’USS Cole, qui tua dix-sept marins et en blessa des dizaines d’autres. La CIA semblait enfin tenir le terroriste. Tenet contacta le lieutenant général Michael DeLong, un haut officier du commandement central des forces américaines, et lui demanda de décider quoi faire. Dans une interview accordée à l’émission Frontline de PBS, DeLong s’est ensuite souvenu avoir entendu Tenet déclarer: «Ce 4X4… c’est là qu’il se trouve.» «Ok, c’est bon, vous pouvez le descendre», lui aurait-il répondu.

Tenet transféra l’ordre et le drone envoya un missile Hellfire vers le véhicule, qui fut pulvérisé. La frappe tua Harethi, ainsi que plusieurs activistes de rang inférieur. Premier assassinat confirmé, par un drone de la CIA, d’un terroriste recherché, l’évènement constitua un tournant dans l’étonnante mutation de l'agence, passée de «service d’espionnage traditionnel s’adonnant au vol de secrets de gouvernements étrangers», comme le décrit Mazzetti, à une «machine à tuer, un organisme entièrement dédié à la chasse à l’homme».


Cet assassinat ciblé n’entraîna aucune contestation ni aucun véritable examen de conscience au sein de la CIA. Au contraire, l’agence semblait de plus en plus à l’aise pour éliminer les ennemis des États-Unis à travers le monde. En 2004, elle s’engagea encore plus intensément dans les assassinats en engageant des professionnels extérieurs en liens avec Blackwater (société de mercenaires devenue tristement célèbre suite à divers abus en Irak) pour tuer des activistes sur le terrain. En juin 2009, Panetta informa le Congrès de l’existence de ce programme secret en ajoutant qu’il y avait mis fin rapidement après avoir pris la tête de l’agence, plus tôt dans la même année. Il déclara que les professionnels en question n’avaient tué personne –ce que confirmèrent plusieurs autres représentants de l’agence– mais cela ne put suffire à calmer la colère des parlementaires, furieux que la CIA ait pu effectivement recruter des mercenaires pour tuer des ennemis, sans véritable contrôle du gouvernement.

L’assassinat d’Harethi constitua un changement profond dans la politique de l’agence. Ce fut sans doute même un véritable bouleversement pour nombre d’anciens de la CIA, qui avaient été formés dans les années faisant directement suite aux auditions de 1975 par la commission conduite par le Démocrate de l’Idaho Frank Church, qui avait décrit en détail les tentatives avortées de la CIA visant des leaders étrangers. L’année suivante, Gerald Ford, le président de l'époque, signa l’ordre exécutif 11905, qui interdit à la CIA de s’engager dans des assassinats politiques où que ce soit dans le monde.

Néanmoins, la CIA renoua avec force avec les assassinats suite aux attentats du 11 septembre 2001, Bush et Obama faisant des drones leur arme de choix dans la chasse à l’homme menée contre les ennemis des États-Unis à travers le monde. Les représentants de la Maison Blanche et de la CIA affirment que ces véhicules sans équipage permettent un niveau de précision historiquement élevé, qui permet de faire très peu de victimes civiles. Les groupes de défense des droits humains, en revanche, ont rassemblé un nombre conséquent de preuves pour dire que les frappes ont tué des centaines de personnes innocentes.

Rien qu’au Pakistan, le Bureau of Investigative Journalism estime que les drones de la CIA ont tué pas moins de 960 civils, dont 207 enfants, entre juin 2004 et avril 2015. Le gouvernement américain, qui s’est même servi de drones contre ses propres ressortissants, ne doute pas, en revanche, de la valeur de ces appareils. «Des dizaines de dangereux chefs, formateurs, fabricants de bombes et autres hommes d’al-Qaïda ont été éradiqués du champ de bataille, a déclaré Obama en mai 2013, lors d’un long discours à propos du programme. Des projets terroristes ont été déjoués. Ils visaient des vols internationaux, les systèmes de transports américains, des villes européennes et nos troupes en Afghanistan. Pour le dire plus simplement, ces frappes ont sauvé des vies.»

La CIA avait proposé il y a fort longtemps d’utiliser les drones Predator armés auxquels Obama faisait référence –ce qui montre bien que l’agence travaillait déjà sur le contre-terrorisme bien avant que cela ne devienne la priorité de Washington. Après avoir créé son Counterterrorist Center (centre de contre-terrorisme, plus tard renommé Counterterrorism Center) en 1986, la CIA a affecté une équipe à la seule traque d’Oussama ben Laden en 1996 et, comme le dit George Tenet, alors directeur de l’agence, a déclaré «la guerre» à al-Qaïda dès 1998. «Ce n’est pas le ministre de la Défense [qui l’a déclarée], explique Hank Crumpton, qui a eu une longue carrière à la CIA avant de devenir le coordinateur du contre-terrorisme au Département d’État. Ni le directeur du FBI, ni qui que ce soit dans la communauté du renseignement n’a endossé ce type de leadership.»

L’abondance de moyens consacrés par la CIA au contre-terrorisme a rendu son incapacité à détecter ou prévenir les attentats du 11 septembre 2001 encore plus retentissante. Suite aux attentats, le gouvernement américain a créé une commission bipartisane de dix spécialistes de Washington pour examiner les circonstances du désastre et recommander des manières de réduire les risques d’autres attentats. Dans son rapport, publié en 2004, la commission fustigeait la CIA pour ne pas être parvenue à pister deux des terroristes potentiels, Khalid al-Midhar et Nawaq Alhazmi, et pour ne pas avoir «informé le FBI du visa américain de l’un des futurs terroristes, ni du voyage aux États-Unis de son acolyte». Un autre rapport, rédigé par une commission d’enquête composée de membres du Sénat et de la Chambre des représentants, permit de découvrir que la CIA savait que les deux hommes étaient en lien avec le terrorisme international, mais qu’elle n’avait transmis l’information au FBI que quelques semaines avant les attentats. Comme le découvrit la commission, ce retard fit que le FBI fut incapable de profiter du fait que l’un de ses informateurs était en relation avec l’un des terroristes. «Les contacts de l’informateur avec les terroristes, s’ils avaient été exploités, auraient fourni au FBI de San Diego ce qui aurait sans doute été la meilleure chance de la communauté du renseignement de tuer dans l’œuf le projet 11-Septembre», concluait le rapport de la commission.

La CIA s’est aussi trompée en beauté à propos de l’arsenal supposé d'armes de destruction massive de Saddam Hussein, une erreur cataclysmique qui a ouvert la voie à la guerre en Irak et a entaché la réputation de l’agence de manière indélébile. Plus récemment, on l’a accusée de n’avoir su totalement prévoir la montée de l’État islamique ou les projets russes d’invasion et d’annexion de la Crimée. Obama lui-même a semblé adresser des reproches à la CIA et aux autres agences de renseignement quand, fin 2014, il a dit que la communauté du renseignement avait, de manière collective, «sous-estimé» à quel point le chaos syrien entraînerait l’émergence de l’État islamique. La CIA et ses défenseurs insistent sur le fait que l’agence avait envoyé très tôt des avertissements tant sur les islamistes que sur Vladimir Poutine, avertissements que la Maison Blanche avait ignorés.

«Les mêmes personnes que celles avec qui elles allaient à la fac»

Grâce à plusieurs avantages bureaucratiques, la CIA a réussi à avoir un temps d’avance sur ses détracteurs et ses rivaux de la communauté du renseignement. Le DNI, position qu’occupait Blair lors de sa vaine bataille contre l’agence, n’a pas l’autorité nécessaire pour recruter ou renvoyer un directeur de la CIA; c’est une prérogative qui revient au Président. Par conséquent, les différents directeurs qui se sont succédé à la tête de la CIA ont été en relation plus directe avec ce dernier qu’avec leur propre supérieur hiérarchique, ce qui a souvent permis aux chefs de l’agence de court-circuiter le DNI en toute impunité. Et si le poste de DNI existe depuis à peine une décennie, la tradition qu’a la CIA d’entretenir des liens étroits avec la Maison Blanche et d’autres représentants du pouvoir à Washington remonte à ses origines.

En effet, si l’agence a depuis longtemps accès à d’autres centres d’influence à Washington, c’est parce qu’une grande partie de son personnel a été façonnée pour adhérer à la «structure politique américaine tendance Ivy League», à en croire un ancien analyste de la Defense Intelligence Agency (DIA), l’une des agences rivales de la CIA dans la vaste sphère du renseignement aux États-Unis. Pour les représentants de la Maison Blanche aussi bien que pour les députés les plus influents, «les personnes à la tête de la CIA ont toujours été du même type que celles avec qui elles allaient à la fac», a en croire ce spécialiste, qui tient à rester anonyme. De l’époque Eisenhower, où l’agence était dirigée par Allen Dulles (un ancien de Princeton), en passant par celle de Ford, durant laquelle la CIA avait à sa tête le futur président George H.W. Bush, un ancien de Yale, pour finir par celle d’Obama et de David Petraeus (un autre ancien de Princeton), le carnet d’adresses hérité de l'Ivy League est un atout de poids pour les cadres de la CIA.

Avec Obama, un record d’intimité a même été battu: John Brennan, le directeur actuel de la CIA, était l’un de ses principaux conseillers sur le renseignement et le contre-terrorisme durant la campagne présidentielle de 2008 et il a travaillé à la Maison-Blanche pas moins de quatre années en tant qu’assistant du Président pour les questions de sécurité intérieure et de contre-terrorisme. «Personne, dans le monde américain du renseignement, n’a jamais eu le type d’accès ou de soutien politique dont Brennan peut bénéficier», déclare l’ancien analyste de la DIA. «Maintenant, est-ce que ça va continuer comme ça? Le prochain directeur jouira-t-il du même soutien? Sans doute pas, mais il est certain que c’est le cas de Brennan.»

Lorsque Brennan a été nommé à la tête de l’agence en 2013, Obama avait entamé son second mandat et il avait compris l’importance de la CIA. John McLaughlin, qui avait été sous-directeur de l’agence avant de devenir son directeur attitré en 2004, y a passé des décennies et a travaillé pour des présidents des deux camps. Il nous affirme qu’Obama, comme de nombreux autres présidents américains avant lui, avait peu conscience de ce que fait, ou de ce que peut faire, la CIA avant d’entrer en fonction:

    «Je ne pense pas qu’il ait abordé son mandat en étant hostile à la CIA, mais je pense qu’il est arrivé en s’intéressant avant tout aux affaires intérieures et qu’il a découvert par la suite que la politique extérieure allait prendre dans son mandat une place plus importante qu’il ne l’aurait pensé. C’est à ce moment qu’il a réalisé que la CIA faisait partie de sa boîte à outils et qu’il avait tout intérêt à l’utiliser.»

C’est sans doute le plus gros avantage de la CIA: elle n’a, concrètement, de comptes à rendre à personne si ce n’est au président des États-Unis. Le DIA, en charge de la collecte et de l’analyse du renseignement militaire, travaille pour le Pentagone; le FBI, qui joue un rôle clé en matière de contre-espionnage et d’antiterrorisme, dépend du ministère de la Justice; et le Bureau of Intelligence and Research, en charge de s’assurer que les services de renseignement soutiennent la diplomatie américaine, répond du Département d’État. Même la célèbre NSA, qui constitue, de loin, la partie la plus importante et la mieux financée de la communauté du renseignement aux États-Unis fait, techniquement, partie du Pentagone. Ce n’est pas le cas de la CIA. D’après Hank Crumpton, l’ancien de la CIA, il en résulte «une autorité sans précédent pour les missions secrètes… dans une guerre secrète».
Dure bataille

La CIA a dû batailler dur pour conserver ce pouvoir, même si cela a parfois impliqué de s’opposer à d’autres membres de la communauté du renseignement.

Au printemps 2012, la DIA a dévoilé un projet ambitieux visant à étendre son petit contingent d’espions, baptisé Defense Clandestine Service (DCS). Le lieutenant général Michael Flynn, qui prit la direction de la DIA en été de la même année, fit du projet une priorité absolue. En particulier, il souligna l’importance qu’il y avait à augmenter le nombre d’officiers déployés dans les zones de guerre actuelles ou potentielles afin de collecter des renseignements sur les priorités défensives, comme, par exemple, savoir quelles bases aériennes l’armée américaine pourrait utiliser en cas de crise.

L’idée fut contestée dès le départ, certains représentants de la CIA allant jusqu’à travailler activement au blocage de ce qu’ils voyaient comme un rival potentiel au National Clandestine Service (NCS) de l'agence. Anciennement baptisé Directorate of Operations (un nom que Brennan est en train de ressusciter), le NCS est le bras de la CIA consacré au renseignement humain; il vise à dérober des secrets d’importance stratégique aux organisations et gouvernements étrangers. C’est le cœur de métier de la CIA, la base de sa réputation auprès du public. Aussi, l’agence voit d’un mauvais œil toute tentative du Pentagone pouvant s’apparenter à de la concurrence. «La CIA est très chatouilleuse là-dessus, déclare Joseph DeTrani, un officier retraité de l’agence, qui a jadis officié en tant que consultant senior auprès du DNI. Le côté humain de la chose, c’est leur avantage par rapport aux autres.»

Les porte-parole de la CIA nient que l’agence ait essayé d’empêcher la création du nouveau service d’espionnage du Pentagone. Au contraire, d’après eux, la CIA y avait vu une chance de pouvoir répartir la collecte et l’analyse des flux bruts de renseignements sur les ennemis des États-Unis. Pourtant, plusieurs représentants du département d’État, retraités ou encore en poste, affirment que plusieurs membres de la CIA se sont farouchement opposés à la création du DCS, craignant un possible double emploi entre les deux agences. Flynn dut faire face à une importante opposition au sein de sa propre agence mais «il avait encore plus de détracteurs et d’ennemis en dehors, notamment dans l’autre agence à trois lettres, qui ne pensaient pas que la DIA ait besoin de voir augmenter ses prérogatives en la matière, d’après un employé du ministère de la Défense travaillant en lien étroit avec la DIA. Il y avait constamment des frictions.»

Dans cette bataille rangée, l’une des armes les plus efficaces était le contrôle de la CIA sur d’autres organes moins connus de la bureaucratie gouvernementale. Le projet de Flynn d’envoyer des espions supplémentaires à l’étranger aurait dû être suivi d’une augmentation de postes dans les ambassades américaines, où le DCS aurait pu placer ses agents sous couverture. Le Département d’État impose des limites strictes sur le nombre de ces postes diplomatiques et la CIA a la mainmise sur les postes déjà existants. Bien que ni le Département d’État, ni Langley n’aient officiellement rejeté la demande de la DIA, la lenteur de leur réponse fut un «important élément limitatif», déclare un ancien fonctionnaire du Département d’État.

Ce genre d’affrontements n’a rien de nouveau entre les deux agences, bien que la CIA ait souvent l’avantage en raison du grand nombre de ses anciens placés aux positions clés du gouvernement américain. Deux anciens directeurs de l'agence, Robert Gates et Leon Panetta, sont devenus secrétaires de la Défense après avoir quitté sa tête. Michael Vickers, autre ancien de l’agence qui aurait joué un rôle clé dans les missions secrètes de la CIA en Afghanistan dans les années 1980, a été assistant secrétaire à la Défense pour les opérations spéciales et les conflits de basse intensité de 2007 à 2011, avant d’être nommé sous-secrétaire d’État au renseignement, numéro trois du Pentagone, un poste qui lui donne autorité sur toutes les agences et tous les programmes de renseignements du Pentagone. (Vickers est parti à la retraite fin avril.) L’adjoint civil de Flynn à la DIA, David Shedd, était aussi un ancien de la CIA, tout comme son successeur, Doug Wise.

Michael Flynn partit brusquement à la retraite en août 2014. Moins de six mois plus tard, Vincent Stewart, lieutenant général des Marines, prenait les rênes de la DIA. En mars de la même année, Stewart briefait un groupe d’anciens membres de la communauté du renseignement sur les principales priorités de son mandat de directeur: «regagner» le Congrès, façonner de futurs leaders et améliorer la qualité générale du personnel de la DIA. Il ne parla pas du Defense Clandestine Service.
«De graves craintes au sujet de la CIA»

Par une journée étonnamment belle et chaude de mars 2014, la sénatrice démocrate Dianne Feinstein, alors présidente du Senate Intelligence Committee (Commission sénatoriale dédiée à la surveillance de la communauté du renseignement), s’est avancée sur une estrade en bois dans le bâtiment du Sénat, a jeté un œil à ses notes et s’est mise à proférer une série d’accusations incroyables contre la CIA. L’agence de renseignement, a-t-elle affirmé, avait violé la loi en fouillant les ordinateurs d’employés du Sénat participant depuis plusieurs années à une enquête sur la détention et les tortures subies par des personnes soupçonnées de terrorisme durant le mandat de Bush Jr.

«J’ai de graves craintes au sujet de la CIA, qui pourrait avoir enfreint les principes de séparation des pouvoirs inscrits dans la Constitution des États-Unis d’Amérique, a-t-elle lancé. Cela pourrait avoir porté atteinte au cadre constitutionnel essentiel à une bonne surveillance par le Congrès des activités de renseignement ou de toute autre tâche gouvernementale.»

D’autres démocrates influents ont porté des accusations similaires –Patrick Leahy, sénateur du Vermont, alors président du Comité judiciaire du Sénat, a dit que ces allégations avaient de «sérieuses implications constitutionnelles»– mais ce sont celles de Feinstein qui ont fait le plus de bruit, que ce soit à l’extérieur ou au sein même de la CIA, car la sénatrice a longtemps été considérée comme l’un des plus farouches soutiens de la communauté du renseignement. En 2013, lorsque les premières révélations de Snowden ont été publiées dans les médias, elle avait écrit une tribune dans USA Today affirmant que l’immense collecte d’informations de la NSA faite lors d’écoutes téléphoniques de centaines de millions d’Américains lambda était à la fois «légale» et «un moyen efficace d’empêcher des complots terroristes contre les États-Unis et leurs alliés». Feinstein a aussi vigoureusement soutenu l’utilisation de drones par la CIA pour tuer des personnes suspectées de terrorisme (y compris certaines de nationalité américaine), sans aucune forme de procès ni aucune information sur les activités présumées qui les avaient mises dans le collimateur de l’agence.

La raison de ce revirement est digne d’un scénario de film d’espionnage et résulte d’une suite d’évènements ayant mis à mal une relation de plus de quarante ans entre la CIA et ses «contrôleurs» de Capitol Hill. En 2009, les enquêteurs du Sénat se sont lancés dans une enquête de plus de cinq ans dont est sorti un rapport de 6.000 pages sur les politiques de détention et d’interrogation de l’ère Bush, avec notamment des techniques barbares comme le waterboarding, qu’Obama lui-même a clairement qualifié de torture. Pour mener ces investigations, les enquêteurs devaient utiliser des ordinateurs fournis par la CIA, dans un local de l’agence, dans le nord de la Virginie. Dans son discours-fleuve, Feinstein a accusé la CIA d’avoir illégalement fouillé les ordinateurs des employés qui examinaient les millions de documents hautement confidentiels. Elle a soutenu que ces agissements constituaient une violation potentielle du quatrième amendement de la Constitution –qui protège contre «les enquêtes et les saisies indues»–, du Computer Fraud and Abuse Act (loi sur les fraudes et infractions dans le domaine informatique), une loi de 1986 qui fait de l’intrusion dans les ordinateurs du gouvernement sans autorisation un crime fédéral, ainsi que du décret présidentiel 12333, qui interdit à la CIA de mener des missions de surveillance intérieure.

Les représentants de l’agence, pour leur part, lancèrent aussi plusieurs accusations étonnantes. Ils reprochèrent en effet aux enquêteurs du Sénat d’avoir retiré illégalement plusieurs documents classés qui n’entraient pas dans le champ de l’enquête initiale du Congrès et qui étaient protégés par le «privilège de l’exécutif» (executive privilege). La CIA transmit ces allégations au département de la Justice et le FBI ouvrit une enquête sur les activités des enquêteurs. Pour Brennan, les allégations de Feinstein étaient «mensongères» et «totalement infondées». Feinstein demanda au département de la Justice d’ouvrir une enquête pour savoir si la CIA avait ou non enfreint la loi. En juillet 2014, Brennan finit par admettre que, comme Feinstein l’avait dit, son personnel s’était en effet introduit dans les ordinateurs des enquêteurs sénatoriaux.

Mais le véritable feu d’artifice eut lieu lorsque la Maison Blanche fit une dernière tentative pour limiter l’impact du futur rapport sur les tortures. Montrant clairement sa volonté de défendre l’agence, Obama demanda à Denis McDonough, son chef de cabinet, de prendre l’avion jusqu’à San Francisco afin de prier personnellement Feinstein d’amender d’importantes parties de son rapport. Elle consentit à faire quelques modifications de dernière minute pour faire plaisir à la Maison-Blanche, mais refusa ses autres demandes et fit publier le résumé non confidentiel de son rapport début décembre. Les agissements que les enquêteurs du Sénat avaient découverts étaient, selon elle, «une tache sur les valeurs [des États-Unis] et sur [leur] histoire».

Avalanche de détails horribles

Page après page, dans une avalanche de détails particulièrement horribles, le rapport accusait la CIA d’avoir torturé des prisonniers et d’avoir systématiquement trompé le gouvernement Bush, le Congrès et le public à propos de la valeur des renseignements obtenus suite à ces brutalités (les agents menaçaient, entre autres, de violer et de tuer les mères des détenus et procédèrent de force à une «alimentation rectale» sur certains prisonniers). Dans une des sections, le rapport expliquait comment, entre fin 2002 et début 2003, un agent de la CIA qui interrogeait Abd al-Rahim al-Nashiri, un détenu suspecté d’appartenir à al-Qaïda, l’avait menacé avec une perceuse électrique. Dans une autre partie, le rapport arrivait à la conclusion que la CIA avait menti en 2011 lorsqu’elle avait affirmé que les violents interrogatoires des prisonniers d’al-Qaïda avaient permis d’obtenir des informations qui lui avaient permis de retrouver et de tuer ben Laden. En effet, le rapport indiquait que les renseignements avaient été obtenus avant même que les prisonniers soient torturés. Dans les jours qui suivirent la publication du rapport, la CIA convoqua les journalistes à Langley pour une très rare conférence de presse avec Brennan.

Le directeur de la CIA fit quelques concessions. Il désavoua le système de l’après 11-Septembre, qui permettait de détenir et d’interroger sans pitié toute personne suspectée de terrorisme. Il affirma même que certaines méthodes d’interrogatoire étaient «odieuses». Néanmoins, il irrita de nombreux élus démocrates en refusant de reprendre la terminologie d’Obama et d’admettre que l’agence avait utilisé la «torture». Il déclara également qu’il n’existait aucune loi interdisant de manière explicite ce que le personnel de l’agence avait fait aux personnes sous leur garde, ce qui signifiait qu’un futur Président pourrait de nouveau ordonner de procéder à des brutalités sur des détenus si il ou elle le décidait.

Ces commentaires déclenchèrent la colère de Feinstein, qui se tourna vers Twitter –alors que Brennan était encore en train de parler– pour contester en temps réel chaque point de son discours. «Le futur président pourrait inverser l’ordre de l’exécutif, réintroduire le programme [de techniques d’interrogatoire renforcé]. Un dispositif législatif est nécessaire», écrivit-elle dans un tweet.

Moins de trois semaines plus tard, Feinstein envoya une lettre à Obama en précisant son intention de présenter un dispositif législatif qui pourrait, pour reprendre ses mots, «combler toutes les failles sur l’usage de la torture» en interdisant à la CIA les longues détentions de prisonniers et en empêchant le personnel de l’agence d’utiliser des méthodes d’interrogatoire non incluses dans le manuel des armées. L’utilisation de techniques d’interrogatoire sauvages comme le waterboarding serait considérée comme une violation de la loi américaine et non plus comme un outil que le Président pourrait simplement autoriser par décret.

Le fait que Feinstein ressente le besoin de rédiger un tel dispositif (voté par le Sénat en juin, mais pas encore par la Chambre des représentants) est un autre signe qui prouve qu’Obama est prêt à accepter les abus commis par la CIA durant l’ère Bush, alors qu’il avait promis d’y mettre un terme en prenant ses fonctions. Brennan, par ailleurs, reste en poste. «[Obama] est le seul à pouvoir me demander de rester ou de partir», a-t-il déclaré en mars 2014. Pour tout dire, le chef de la CIA a endossé un rôle encore plus public en incarnant les tentatives du gouvernement de vendre ses négociations controversées sur le nucléaire avec l’Iran à des législateurs sceptiques et de se défendre contre les critiques qui affirment que le gouvernement ne possède pas de stratégie pour battre l’État islamique.

Feinstein a perdu son poste à la tête de la Commission sénatoriale dédiée à la surveillance de la communauté du renseignement lorsque les Républicains ont remporté les élections de mi-mandat, en 2014, et gagné la majorité au Sénat. Le nouveau directeur de la commission, le Républicain de Caroline du Nord Richard Burr, a affirmé que la CIA n’avait pas été, ces dernières années, l’objet d’une attention publique trop faible, mais plutôt trop importante. «Je ne crois personnellement pas que ce qui se passe dans la Commission sur le renseignement doive jamais faire l’objet de débats publics», a-t-il soutenu devant des journalistes en 2014. Il a déjà mis sa déclaration en pratique: l’une de ses premières décisions, une fois à la tête de la Commission, a été d’écrire à Barack Obama une lettre lui demandant à ce que tous les exemplaires du rapport complet sur les tortures que Feinstein avait envoyé aux diverses agences de l’organe exécutif soient «immédiatement renvoyés». Des experts du privé pensent que Burr agit à la demande de la CIA, qui voudrait s’assurer que les rapports ne seront jamais rendus publics dans le cadre du Freedom of Information Act. Une preuve de plus, pour reprendre les mots d’Obama, que la CIA obtient tout ce qu’elle veut.

Yochi Dreazen et Sean D. Naylor

"Sapere aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement."(E. Kant)
"Le secret douloureux des Dieux et des Rois, c'est que les hommes sont libres" (Jupiter à Egisthe in Les Mouches de Sartre)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Ce n'est pas un article mais un entretien avec Marie-France Garaud sur France Culture. Des réflexions de bon sens, un franc-parler salvateur et, cerise sur le gâteau, elle envoie magistralement bouler le journaliste/procureur qui l'interroge. Voilà une femme politique que j'estime et admire (et pourtant, les politiques vivants que j'estime se comptent sur les doigts d'une main).

http://www.franceculture.fr/player/reec … ay=5071211

Last edited by FDL (22-08-2015 12:57:32)

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

Re: Le fil des excellents articles de fond

Je viens d'écouter l'interview. C'est un tissu de bêtises, FDL. Plus le temps passe et plus tes réactions sont pavloviennes, c'est un peu triste. Tant qu'on tombe sur une réac c'est bien, qu'importe ce qu'elle raconte.

Sur la souveraineté: elle prétend que l'Allemagne est le seul pays souverain en Europe avec Scheuble comme ministre des finances Européen. Pour se planter dans les grandes largeurs trois minutes plus tard en définissant la souveraineté sur l'axe militaire, législatif et monétaire. Comme si l'Allemagne était la grande puissance militaire actuellement... Elle fait un contresens sur Karlsruhe et sur la position de Merkel en ce qui concerne l'Ukraine. La position de l'Allemagne sur l'Ukraine est alignée sur les américains, Merkel n'a aucune marge de manoeuvre.

Sa position sur la sortie de l'euro est évidemment complètement creuse et elle se contredit dans la même minute en la rejetant puis en la voulant. Elle parle "des moyens" mais avoue qu'elle n'en a aucune idée car elle "n'est pas une financière". Merci ma bonne dame.

Sans compter la blague absolue de l'immigration allemande massive aux US lors de la deuxième moitié du XVII... (alors que l'immigration massive allemande aux USA date du milieu du XIX) et sa vision naive des US comme fondamentalement pacifistes (ce n'est pas parce-que le Congrès vote l'entrée en guerre que ça fait du pays une constitution pacifiste)...

Non vraiment tout cela n'a aucun intérêt.

Last edited by Cendrier bancal (22-08-2015 19:57:45)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Des réactions pavloviennes ? Lesquelles ? Si je devais approuver tous les réacs (j'attends toujours qu'on me définisse ce terme), je n'aurais pas écrit juste après que les politiques que j'estime se comptent sur les doigts d'une main.
Sur l'Allemagne, il ne t'a pas échappé que l’Europe est allemande ? L'Allemagne modèle l’Europe selon ses désirs, que ce soit la promotion de l'ordolibéralisme, la sacro-sainte lutte contre l'inflation etc. Sur la Grèce, c'est l'Allemagne qui était à la manœuvre et elle seule. 
Sur l'émigration allemande aux USA, elle a commencé au 17ème siècle et l'on comptait 200 000 Allemands au 18ème, donc elle ne se trompe pas vraiment.
Concernant le pacifisme américain, cela correspond tout à fait la vision (catastrophique) de Wilson à la fin de la Première Guerre mondiale avec la SDN, puis le pacte Briand-Kellogg etc. D'ailleurs, elle parle du pacifisme du peuple américain au moment de la Seconde Guerre, je ne vois pas en quoi elle se trompe.
L'Allemagne a certes une armée certes quasi inexistante (alors que la nôtre est déliquescente) mais pourquoi crois-tu qu'elle est favorable à la création d'une armée européenne ? elle en est même le moteur (ex : http://www.euractiv.fr/sections/leurope … ne-armee).
Sur l'Ukraine, quand on lit ce genre de choses, j'ai du mal à voir en quoi l'Allemagne s'aligne sur les USA : http://www.la-croix.com/Actualite/Europ … 09-1278456 ou bien : http://www.lexpress.fr/actualites/1/act … 49799.html
Sur les Mistral, sa position est tout à fait réaliste.
Concernant la sortie de l'euro, ça ne me choque pas qu'elle dise qu'elle n'est pas financière puisque 1) c'est exact 2) c'est honnête (ce qui est rare en politique) 3) si elle s'appuie sur des économistes comme Sapir, qu'elle a cité, ça me convient.

Non, vraiment, j'ai trouvé cet entretien intéressant et surtout rafraîchissant.

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

Re: Le fil des excellents articles de fond

FDL a écrit:

Sur l'Allemagne, il ne t'a pas échappé que l’Europe est allemande ? L'Allemagne modèle l’Europe selon ses désirs, que ce soit la promotion de l'ordolibéralisme, la sacro-sainte lutte contre l'inflation etc.

L'Europe allemande ? Si c'était le cas nous ne serions probablement pas dans la panade dans laquelle nous sommes actuellement si nous avions fait 20% des réformes qu'ils ont réalisées... Quelles sont concrètement les mesures anti-inflationnistes prises ou voulues par les Allemands depuis 1999 ? C'est une fable racontée par les Français, les Allemands n'ont pas bloqué le QE pour des raisons inflationnistes mais simplement parce-qu'ils ne voulaient pas pooler les actifs européens au sein du bilan de la BCE.

Ca veut dire quoi ordolibéralisme ?? Connais-tu un peu l'économie allemande et crois-tu vraiment qu'elle est libérale ?

FDL a écrit:

Sur la Grèce, c'est l'Allemagne qui était à la manœuvre et elle seule.

Non. Premièrement parce-que les Allemands ont insisté et voulu l'intervention du FMI avec les résultats que l'on sait. Deuxièment parce-que la Finlande, les Pays-Bas, l'Autriche et même les Slovaques ont été encore plus inflexibles que les Allemands sur les mesures à infliger à la Grèce. Enfin et surtout car ni la France ni l'Italie n'ont voulu prendre leurs responsibilités, pour le malheur des Grecs.

FDL a écrit:

Sur l'émigration allemande aux USA, elle a commencé au 17ème siècle et l'on comptait 200 000 Allemands au 18ème, donc elle ne se trompe pas vraiment.

Sorry mais l'émigration allemande qui "compte" (au sens où elle a façonné les US), c'est milieu du XIX. Tu as un excellent bouquin de Sinclair The Jungle sur ce sujet d'ailleurs.


FDL a écrit:

Concernant le pacifisme américain, cela correspond tout à fait la vision (catastrophique) de Wilson à la fin de la Première Guerre mondiale avec la SDN, puis le pacte Briand-Kellogg etc. D'ailleurs, elle parle du pacifisme du peuple américain au moment de la Seconde Guerre, je ne vois pas en quoi elle se trompe.

Tu confonds (et elle aussi) pacifisme et non-interventionnisme qui sont deux choses vraiment différentes.

FDL a écrit:

Sur l'Ukraine, quand on lit ce genre de choses, j'ai du mal à voir en quoi l'Allemagne s'aligne sur les USA : http://www.la-croix.com/Actualite/Europ … 09-1278456 ou bien : http://www.lexpress.fr/actualites/1/act … 49799.html

Tu t'égares. Les déclarations dont tu te fais l'écho sont vraiment des variantes très timides de la position américaine. L'Allemagne est atlantiste depuis Adenauer, la preuve: pour faire court, le conflit Ukrainien est la conséquence de l'installation du bouclier antimissile américain en Europe de l'Est et de la possible perte de l'accès russe à leur base en Crimée et de leur accès aux mers chaudes. C'est un problème à l'origine entre l'OTAN et les US d'un côté et la Russie de l'autre. Quels sont les intérêts allemands à se confronter frotalement aux Russes, leur premier fournisseur énergétique et un de leur plus gros client ? Sans compter qu'on a besoin des Russes pour le conflit en Syrie, la stabilisation des balkans et la lutte contre le terrorisme islamiste. L'Allemagne et avec elle l'UE s'est engagée dans un cycle de sanctions très couteuses et inefficaces pour satisfaire les intérêts géopolitiques US qui eux sont à la fin très peu impactés. C'est du moins ma vision simpliste du problème mais je n'y vois aucune affirmation de souveraineté allemande pour défendre les intérêts allemands dans cette histoire au contraire.

FDL a écrit:

Sur les Mistral, sa position est tout à fait réaliste.

Oui je suis d'accord

FDL a écrit:

Concernant la sortie de l'euro, ça ne me choque pas qu'elle dise qu'elle n'est pas financière puisque 1) c'est exact 2) c'est honnête (ce qui est rare en politique) 3) si elle s'appuie sur des économistes comme Sapir, qu'elle a cité, ça me convient.

Ca s'appelle du name-dropping et c'est un argument d'autorité que je trouve creux. En plus citer Sapir n'est guère judicieux, du fait qu'il  est vraiment très très loin de faire autorité en la matière...

Re: Le fil des excellents articles de fond

sur l'Ukraine il ne faut pas oublier aussi que la Russie n'a pas supporté que l'Ukraine signe le partenariat avec l'UE et que Maidan vire Ianoukovytch.

C'est Poutine qui a réagit aux évènements, il n'a rien calculé en avance.


Schroeder (mais je ne sais pas ce qu'il représente encore en Allemagne) est vendu à Gazprom et aux Russes.

Les Baltes et certains polonais essayent d'entrainer l'Europe dans une position + dure.


Je crois que la Russie a compris aussi que les missiles anti-missiles américains basés en Roumanie si je ne me trompe pas ne sont pas contre la Russie (les russes peuvent les saturer avec leurs ogives MIRV).
C'est + contre l'Iran (qui pourra investir dans de meilleurs missiles balistiques avec l'argent de la fin de l'embargo sur le pétrole).

Poutine utilise le prétexte des missiles anti-missiles pour critiquer mais il sait que ce n'est pas important pour lui.

Last edited by Free French (27-08-2015 01:40:58)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Cendrier :

Quand j'ai dit que l'Europe était allemande, ce n'était pas dans le sens où l'Europe applique les réformes allemandes (l'Allemagne y aurait-elle intérêt, d'ailleurs ?) mais pour dire qu'elle est sous sa coupe, sa domination. Certains parlent de 4ème Reich, c'est peut-être exagéré, mais il n'empêche que les pays européens suivent l'Allemagne. Cette dernière tire les ficelles, elle est par exemple à la tête de la Banque européenne d'investissement et du Mécanisme européen de stabilité mais aussi et surtout du Parlement. Il suffit de voir comment les officiels allemands ont voulu régler l'affaire grecque (l'un parlait de "sanctionner la Grèce", l'autre (Schulz) de sanctionner Syriza). Les autres institutions (la Commission avec Juncker, le Conseil avec Tusk etc.) lui sont inféodées. Sans compter le fait que l'Allemagne a à sa disposition un moyen imparable pour asseoir sa domination et qui est taillé pour elle : c'est l'euro. 
L'ordolibéralisme est un concept allemand et il a été l'un des moteurs de sa réussite, oui, tout à fait. Je te renvoie à cette analyse des Économistes atterrés, par exemple : http://blogs.rue89.nouvelobs.com/chez-l … sme-232283
Pour les mesures anti-inflation, ben écoute, je ne sais pas, il me semblait que la stabilité des prix était l'une des conditions pour que l'Allemagne adhère à l'euro. Entre autres choses. Il ne me semble pas que la politique de Merkel soit tolérante avec l'inflation, d'autant plus qu'il est vital pour l'Allemagne que l'euro, en plus d'être stable, soit maintenu à un niveau élevé afin qu'elle continue à exporter sa production haut de gamme, par exemple.
La Finlande, les Pays-Bas etc. ont été plus inflexibles que l'Allemagne, mais c'est peanuts. Quel poids ont-ils en Europe ? Ils jouaient les ultras pour faire passer l'Allemagne pour une modérée. Encore que les positions de Schulz et Schaüble ne l'aient pas été particulièrement, bien au contraire. Schaüble était prêt à mettre fin au principe de l'euro irréversible plutôt que de payer pour les Grecs. 
Pour l'émigration allemande, tu pinailles. Je veux bien t’accorder que l'émigration "qui compte" ait eu lieu au 19ème siècle mais elle a bel et bien commencé au 17ème et pris de l'ampleur au 18ème. Ce n'est pas très important.
Sur le pacifisme, je suis désolé, Wilson était bien pacifiste, à partir de la signature des traités de 1919, certes. On peut lui accorder le bénéfice de l'honnêteté (malheureusement, d'ailleurs). Les US sont ensuite (re)devenus isolationnistes, surtout depuis le krach de 29. Mais Roosevelt était lui aussi pacifiste, contre l'opinion publique. 
Pour l'Ukraine, ne pas être aligné sur les positions américaines ne signifie pas forcément s'opposer à Poutine. C'est justement, et tu le dis, pour éviter une confrontation directe avec la Russie, que Merkel a géré la crise ukrainienne par la stratégie de la carotte et du bâton : sanctions économiques d'un côté et reprise du dialogue de l'autre, un peu sur le modèle de la stratégie diplomatique mise en œuvre à l’encontre de l'URSS par Helmut Schmidt.  L'Allemagne a beaucoup d'intérêts à défendre, dont (encore et toujours) ses exportations, qui ont chuté de 20% depuis le début de l'année 2015.
Dans la position de Poutine, il y a aussi deux choses à prendre en compte : en annexant la Crimée, il a "puni" en quelque sorte l'Ukraine d'avoir amorcé un rapprochement avec l'UE ; de plus, la Crimée a historiquement et culturellement toujours été russe.


Bon, sur un tout autre sujet, je poste un article du toujours passionnant Mathieu Bock-Côté sur la catastrophe québécoise qui préfigure ce que sera la France bientôt, si ce n'est pas déjà le cas.

Le Figaro a écrit:

Multiculturalisme : quand s'y opposer deviendra illégal

FIGAROVOX/TRIBUNE - Alors qu'un projet de loi contre l'islamophobie est en discussion au Parlement québécois, Mathieu Bock-Côté s'élève contre l'interdiction progressive de toute contestation du modèle multiculturel.

Mathieu Bock-Côté est docteur en sociologue et chargé de cours à l'Université du Québec à Montréal. Ses travaux portent principalement sur le multiculturalisme, les mutations de la démocratie contemporaine et la question nationale québécoise. Cet essayiste est en particulier l'auteur d'Exercices politiques (VLB éditeur, 2013), de Fin de cycle: aux origines du malaise politique québécois (Boréal, 2012) et de La dénationalisation tranquille: mémoire, identité et multiculturalisme dans le Québec post-référendaire (Boréal, 2007). Mathieu Bock-Côté est aussi chroniqueur au Journal de Montréal et à Radio-Canada.

Au mois de juin dernier, le gouvernement du Québec, dirigé par le Parti libéral de Philippe Couillard (fédéraliste) présentait le projet de loi 59 (PL 59), visant officiellement à lutter contre les «discours haineux». On l'aura compris, il s'agissait, plus particulièrement, de lutter contre «l'islamophobie», qui contaminerait apparemment de grands pans de l'opinion publique. Le projet de loi est ces jours-ci examiné en commission parlementaire et suscite une inquiétude de plus en plus marquée, surtout, on s'en doute, chez ceux qui refusent l'aplaventrisme devant l'idéologie multiculturaliste. Ses partisans, quant à eux, brandissent l'étendard d'une société vraiment inclusive.

Pour l'essentiel, le PL 59 accorderait aux individus le droit de porter plainte non plus seulement en leur nom propre, s'ils se sentent diffamés, mais au nom d'une communauté qu'ils croiraient victime de propos haineux, sans qu'on ne sache comment définir les propos en question. La Commission des droits de la personne et de la jeunesse (CDPDJ), qui est un peu l'équivalent québécois de la défunte HALDE, serait alors responsable d'enquêter pour identifier les contrevenants. Elle pourrait non seulement punir ceux qui s'en rendraient coupables en en leur distribuant des amendes salées, mais établir un registre public des délinquants et censurer les publications qui accueillent un tel discours. La CDPDJ détiendra pratiquement le pouvoir de censurer les médias qui ne se soumettent pas à sa vision.

La question est vite venue: qu'est-ce qu'un propos haineux? Et qui aura le droit de les définir? Ne risque-t-on pas de donner un pouvoir immense aux radicaux de chaque communauté qui prennent la moindre critique pour une injure? La présence en commission de l'imam Salam Elmenyawi a laissé deviner la suite des choses: il a expliqué qu'on devrait interdire de rire des religions en général et de l'islam en particulier. Samira Laouni, une autre figure reconnue de l'islamisme montréalais, a plaidé quant à elle pour qu'il ne soit plus possible de soutenir qu'une religion entre en contradiction avec les exigences de la société démocratique. Autrement dit, on ne pourra plus se questionner sur la responsabilité de l'islam dans sa difficile intégration aux sociétés occidentales. Chose certaine, ce sont de tels esprits qui s'empareront de cette loi pour faire régner la leur. On devine le sort qu'ils réserveraient à un essayiste décomplexé ou à un journal irrévérencieux: ils le traîneraient devant les tribunaux.

Certains soutiennent que dans sa forme actuelle, le projet de loi 59 ne va pas jusque-là. Mais nous n'avons aucune raison de les croire. Chose certaine, il conduit naturellement à une société de plus en plus frileuse intellectuellement. Surtout, il illustre bien la tendance contemporaine à imposer des balises de plus en plus étroites à la liberté d'expression au nom du vivre-ensemble diversitaire. La thèse est la suivante et nous vient de la «philosophie de la reconnaissance»: pour assurer la bonne entente entre les communautés, il faut éviter de froisser leurs sensibilités, et de heurter ce qu'elles tiennent respectivement pour sacré. Il y a non plus seulement un droit fondamental à croire ce qu'on croit, mais à obliger les autres à respecter ses croyances. On voudra les blinder juridiquement. L'amour de l'autre devient obligatoire. L'esprit critique n'est plus le bienvenu.

Le projet de loi 59 accorderait ainsi un pouvoir démesuré aux lobbies identitaires voulant définir eux-mêmes ce qu'on a le droit de dire ou non à leur sujet. En quelque sorte, ils parviendraient à inscrire dans le droit leur définition du blasphème et le récit qu'ils proposent de leur propre domination. Cette proposition, on le sait, est portée depuis longtemps par l'Organisation de la coopération islamique. Mais on s'en doute, elle pourrait aisément être récupérée par n'importe quel groupe identitaire voulant se blinder contre la critique ou simplement, contre l'humour abrasif. Le sacré des uns doit devenir celui des autres.

Une telle proposition fait écho à la volonté souvent exprimée par la CDPDJ d'interdire l'appel public à la discrimination. Derrière ses apparences vertueuses, on paverait ainsi le chemin à un resserrement sans précédent de la liberté d'expression. On voit jusqu'où peut aller cette loi dès qu'il est question des nombreuses réformes sociétales qui prétendent chaque fois abolir une discrimination. Ceux qui s'opposeront à de telles réformes tomberont-ils sous le coup de la loi? Seront-ils accusés de collaborer à un ordre discriminatoire et de chercher à le perpétuer? À tout le moins, c'est un puissant dispositif inhibiteur qui s'installera au cœur de l'espace public.

Derrière cela, on veut interdire la contestation politique et idéologique du multiculturalisme d'État. Le système médiatique a depuis un bon moment psychiatrisé la dissidence en contexte diversitaire en la définissant par une série de phobies qu'il faudrait refouler dans les marges de la vie publique. De la xénophobie jusqu'à l'europhobie, en passant par l'homophobie et la transphobie, le désaccord est présenté à la manière d'un dérèglement mental contradictoire avec les exigences élémentaires de la raison. Il faudrait les rééduquer. L'école, d'ailleurs, devra moins transmettre une culture marquée par l'intolérance qu'inculquer les nouvelles vertus d'ouverture. On fabriquera un nouveau peuple.

Ceux qui ne communient pas à la révélation diversitaire étaient déjà disqualifiés moralement. On veut désormais les criminaliser, en faire des ennemis publics à combattre par tous les moyens nécessaires. Il va sans dire qu'un tel projet de loi n'a rien de spécifique au Québec. Dans toutes les sociétés occidentales, aujourd'hui, l'idéologie de la diversité entend redéfinir à sa manière les termes du débat public, en définissant ce qui est acceptable et ce qui n'est pas. Elle veut définir les limites du dicibles, et en finir avec ses contradicteurs, d'autant qu'ils sont de plus en plus nombreux.

C'est tout un dispositif qui se déploie pour censurer les adversaires du nouveau régime multiculturaliste, qui ne tolère plus qu'on remette en question ses fondements. On ne sera pas exagérément surpris. Pour le dire avec Raymond Aron, «un régime nouveau est toujours impatient d'affermir son autorité en détruisant les fondements du régime ancien». Le multiculturalisme d'État s'impose en diabolisant la société contre laquelle il se construit. Ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette vision de l'histoire seront considérés comme des ennemis à éradiquer, comme les fantômes d'un vilain passé venant hanter notre présent émancipé. Et ceux qui lui rappellent son autoritarisme seront persécutés légalement.

http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2015/0 … llegal.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

Re: Le fil des excellents articles de fond

FDL a écrit:

Pour l'essentiel, le PL 59 accorderait aux individus le droit de porter plainte non plus seulement en leur nom propre, s'ils se sentent diffamés, mais au nom d'une communauté qu'ils croiraient victime de propos haineux, sans qu'on ne sache comment définir les propos en question. La Commission des droits de la personne et de la jeunesse (CDPDJ), qui est un peu l'équivalent québécois de la défunte HALDE, serait alors responsable d'enquêter pour identifier les contrevenants. Elle pourrait non seulement punir ceux qui s'en rendraient coupables en en leur distribuant des amendes salées, mais établir un registre public des délinquants et censurer les publications qui accueillent un tel discours. La CDPDJ détiendra pratiquement le pouvoir de censurer les médias qui ne se soumettent pas à sa vision.

Ta brillante idée FDL c'est qu'on ne sanctionne pas au Canada les discours de haine?

Première, deuxième, dixième génération!
on est tous des enfants d'immigrés!
toutes et tous descendants de réfugiés!

j'emmerde, j'emmerde j'emmerde le fhaine!

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Lis l'article en entier, peut-être comprendras-tu.

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
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Re: Le fil des excellents articles de fond

BRAVO BRAVO BRAVO Jean-Pierre Le Goff ! Voilà, tout est dit.

Le Figaro a écrit:

Jean-Pierre Le Goff : extension du domaine de la culpabilité

Par Vincent Tremolet de Villers

FIGAROVOX/ENTRETIEN- Le sociologue s'inquiète du basculement de la politique dans la culture de l'émotion et de l'immédiateté.

LE FIGARO. - La photo tragique d'Aylan Kurdi a ému l'Europe entière. Est-ce une prise de conscience de la tragédie migratoire à laquelle nous assistons?

Jean-Pierre LE GOFF. - Cette photo n'est pas seulement tragique, elle est insoutenable. En montrant le cadavre d'un enfant, elle fait surgir un flux d'émotions difficilement maîtrisables qui, une nouvelle fois, risque de tout emporter sur son passage. Quand certains journalistes osent poser la question: «Comment auriez-vous réagi si c'était votre enfant?», que pouvez-vous répondre? Cette question me paraît monstrueuse car elle paralyse d'emblée l'interlocuteur et le condamne à se sentir coupable. Je trouve indécent et immoral le fait de se servir de la photo d'un cadavre d'un enfant pour prétendre faire prendre conscience de la gravité du mal et de la situation tragique de ces populations. S'exerce une forme de chantage émotionnel qui suscite moins une prise de conscience - qui suppose précisément la capacité d'un recul réflexif - qu'un sentiment d'impuissance et de culpabilité malsaine. L'expression débridée de l'indignation donne lieu à une sorte de surenchère qui s'étale dans les médias et les réseaux sociaux. Nous sommes dans une société non seulement bavarde, qui a tendance à considérer qu'on a agi sur le monde quand on a beaucoup parlé à son propos, mais dans une société «communicationnelle» où les images chocs et les réactions émotionnelles l'emportent de plus en plus sur la raison.

Sommes-nous collectivement coupables de la mort de cet enfant?

Nous ne sommes évidemment pas «coupables» de la mort de cet enfant. Se sentir coupable d'une chose pour laquelle nous n'avons pas pris une part active n'a pas de sens. Avec toutes ses limites et ses incohérences sur lesquelles il faudrait pouvoir agir, l'Union européenne sauve des vies et essaie tant bien que mal d'aider ces populations. On peut trouver l'action de l'Union européenne insuffisante, incohérente et impuissante, on peut estimer indigne l'attitude de certains pays, mais on ne saurait les rendre coupables de la mort de cet enfant.
À vrai dire, nous assistons à l'extension indéfinie de la notion de culpabilité dans une logique qui lamine l'estime de nous-mêmes, en nous rendant responsables de tous les maux. Cette logique pénitentielle nous désarme face au défi que représentent ces flux de populations qui fuient la guerre et la barbarie de l'État et des groupes terroristes islamiques, car elle tend à embrouiller les responsabilités, implique l'idée de fautes que nous aurions à réparer dans l'urgence en confondant la politique avec l'humanitaire et les bons sentiments. Nous devons secourir les victimes et prendre en compte la situation des réfugiés avec une éthique de responsabilité qui reconnaît la réalité des frontières.
Bien plus, quand tout le monde est déclaré «coupable», il n'y a plus de responsabilité assignable et tout le monde est rabattu sur le même plan, en étant renvoyé à sa conscience individuelle qui se doit de prendre en charge le fardeau des malheurs du monde. État, société et individus se confondent dans un grand déballage émotionnel où tout le monde se déclare responsable et réagit sur le moment en proclamant haut et fort que cette fois-ci sera la bonne pour agir comme il se doit. Combien de fois n'avons-nous pas entendu ce message, répété à l'envi comme un mantra?

S'indigner sur les réseaux sociaux est devenu un geste politique. Le premier ministre le fait comme les principaux leaders de l'opposition. Est-ce leur rôle?

Par la fonction qu'ils occupent et les moyens d'agir dont ils disposent, les politiques ont une responsabilité particulière qui ne se confond pas avec celle des citoyens ordinaires. En l'affaire, l'émotion qui se veut partagée peut servir à noyer leur impuissance dans le déballage de leurs états d'âme et de leur indignation, sans parler du souci qui n'est pas absent de revaloriser leur image dans l'opinion. Une telle optique, loin de les rapprocher du peuple, comme ils le croient, contribue un peu plus à leur discrédit, car le peuple en question attend d'eux autre chose que de bonnes paroles et des incantations. Nous sommes arrivés dans ce domaine à un point de saturation. La chose qui m'étonne le plus est que nombre de politiques ne semblent pas s'en rendre compte et continuent de fonctionner en boucle comme les grands médias audiovisuels qui les fascinent et qu'ils craignent à la fois.
Les choix faits par François Hollande au lendemain de la publication de cette photo d'un enfant kurde mort sur une plage donnent l'image d'une politique à la remorque de l'émotion et d'un journalisme sans scrupule qui se prend pour un éveilleur de conscience et un redresseur de torts d'un peuple qu'il juge insensible et lâche. La réaction de la ministre de l'Éducation nationale sur un plateau de télévision va dans le même sens. Estimant que la publication de cette photo était nécessaire pour «ouvrir les yeux» et «être éclairés» sur la réalité des situations terribles des migrants, la ministre semblait oublier que les idéaux républicains dont elle se réclame donnent une place centrale à la raison, considèrent que l'«émotion est mauvaise conseillère» et entendent «éclairer» les citoyens d'une tout autre manière que par le choc des photos. Dans le tourbillon de la communication, les principes ne sont plus de mise, les mots perdent leur sens ; il importe avant tout de réagir au plus vite et de faire part de son indignation.

L'émotion est-elle une des composantes de la politique?

Une partie de la classe politique a suivi cette évolution problématique quand elle n'a pas elle-même entretenu cette illusion avec des promesses démagogiques. Aujourd'hui, c'est le compassionnel et la «politique de l'ambulance» qui semblent l'emporter faute de projet plus structurant et de vision prospective à long terme qui permettent au pays de s'y retrouver et de se réinsérer dans l'histoire.
L'émotion est présente dans la politique comme dans les autres domaines de l'existence individuelle et collective, mais par la nature même de l'activité, des responsabilités et de la représentation du pays et des institutions qu'elle implique, elle exige précisément, plus qu'ailleurs, de savoir contenir et maîtriser ses émotions. C'est précisément ce qui semble s'être passablement érodé aujourd'hui au profit d'un «égotisme» qui a du mal à se contenir et qui s'affiche inconsidérément dans les réseaux sociaux et dans les médias. Ce n'est pas avant tout ces derniers qui sont en cause même s'ils se prêtent à ce genre d'exercice, mais un nouveau type d'individualisme autocentré, à la fois sentimental et crispé sur sa carrière et ses ambitions.

Comment aborder le défi que représentent ces nouveaux flux migratoires?

Plutôt que de nous sentir «coupables», la question est de savoir si nous sommes prêts à affronter le mal à sa racine en traitant les causes qui provoquent ce flux d'immigration et en premier lieu la guerre et la barbarie dont l'État islamique et les groupes terroristes sont responsables et coupables. Si la réponse militaire n'est pas la seule, elle n'en est pas moins une condition première et indispensable à tout règlement. Ce combat-là ne relève pas de l'indignation et de la morale, mais de la politique et de l'action militaire sur le terrain. Sommes-nous prêts avec d'autres à en payer le prix?
La réponse ne me paraît pas aller nécessairement de soi dans une société marquée par un certain pacifisme et un angélisme que le 11 janvier a ébranlés mais qui n'ont pas pour autant disparu. Les images, l'émotion et la morale réduite à l'indignation et aux bons sentiments sont devenues les modes d'expression d'une société qui a perdu le sens du tragique et de l'histoire, en croyant vivre à l'abri des désordres du monde. Une partie de la société et de la classe politique n'entendent pas vraiment remettre en cause cette illusion. Qui aura le courage de trancher et de faire des choix clairs et cohérents?

* Écrivain, ses ouvrages portent sur les évolutions problématiques de la société française, notamment les paradoxes de Mai 68 et le gauchisme culturel. Dernier ouvrage paru: «La Fin du village», 2012, Gallimard.

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015 … bilite.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

Re: Le fil des excellents articles de fond

Un excellent article de fond paru sur les-crises.fr, le premier blog d'économie en France : "Qui comprend l'économie ?"

https://www.les-crises.fr/qui-comprend- … n-treffel/

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Bon article qui dézingue le Petit journal.
On peut juste déplorer quelques phrases un peu trop longues et une ou deux fautes mais le principal y est.
A lire.

Tak.fr a écrit:

Prophéties sur Yann Barthès

Grâce à Yann Barthès, “Le Petit Journal”, c’est l’humour du nouveau riche qui s’essaie au mot d’esprit. Fin de partie pour le Saint Esprit-Canal.

Les journalistes – ou plus globalement, ce que l’on pourrait appeler par esprit de dérision, le monde des idées – connaissent aussi l’insécurité culturelle. Ils défendent leur pré carré identitaire et pratiquent un chauvinisme de classe.

Le petit monde des idées neuves aime passionnément ses mythes, son roman national, les personnages héroïques et les grandes batailles de son histoire, ses habitudes et ses sacro-saintes traditions. Point de relativisme culturel ou d’esprit de dérision tolérable, lorsqu’on s’attaque à ses idoles et à ses repères. Tandis que le commun des mortels doit se conformer à la prohibition du repli sur soi, de la nostalgie, du « c’était mieux avant », cette interdiction connaît, selon le droit coutumier parisien, ses tempéraments : ceux qui ont l’esprit Canal ont le droit d’éprouver ces idées rances. D’ailleurs, lorsqu’on étudie la coutume de Paris, on peut remarquer que, si le protectionnisme est considéré comme une idée nauséabonde, il peut être acceptable, grâce à certaines clauses dérogatoires, d’en tresser les louanges sous le pseudonyme « de défense de l’exception culturelle française ». Comme toutes les féodalités, le petit monde des idées neuves a ses privilèges.
Quand Yann Barthès réprimandait “Le Figaro”

« Canal + : “Le Petit Journal” ose se moquer de Vincent Bolloré », titre Le Figaro, alors qu’il se voyait donner la leçon par Le Petit Journal pour une simple coquille que deux petits journalistes faisaient passer pour du racisme carabiné. Subversifs, sans crainte des éventuelles foudres qu’ils pourraient s’attirer de la part des 200 familles et des défenseurs de l’Ordre moral, ils osèrent représenter les journalistes du Figaro en vieux bourgeois versaillais stupides et xénophobes ! Ah ah ! Le téléspectateur CSP+ en redemande : encore plus de punkitude en chaise-roulante et de saillies anticonformistes dix-neuvièmistes ! Alors même que Yann Barthès réprimandait Le Figaro à la seule force de son petit sourire en coin, juste après avoir un peu rigolé, complice, avec le ministre de la Culture, qui acceptait, sourires aux lèvres (quelle belle démonstration d’autodérision !), de se faire humilier dans un reportage où l’on constatait qu’elle ne connaissait pas le nom de l’artiste ayant peint le tableau qui se trouvait dans son bureau et qu’elle ne savait pas non plus quel était le nom et la nationalité de l’homologue lui ayant offert tel cadeau trônant dans sa bibliothèque (ah ah !), Le Figaro, soulagé, se félicitait que l’esprit de résistance n’avait pas encore totalement rendu les armes devant le rouleau compresseur du grand capital bolloréen.

Le Figaro continue : « Après les divers bouleversements au sein de Canal +, les salariés de la chaîne n’ont pas osé se manifester sur Vincent Bolloré (sic), nouveau patron du groupe. La loi du silence à Canal + n’aura pas totalement résisté au “Petit Journal” », car Barthès, chevalier toujours vaillant, osant bravé la loi du silence, a envoyé son équipe de petits journalistes aux Universités d’été du Medef, où ils recueillirent des témoignages sur Vincent Bolloré que la rédaction redécoupa dans un montage qui aurait probablement fait sourire un malade atteint de fou rire prodromique. Il faut dire que l’activité principale de cette boutique du rire conventionnelle (le petit sourire en coin de Yann Barthès rapporte 50.000 euros par émission à Canal +), c’est précisément le montage, que l’on préfère assaisonné d’une pointe de malhonnêteté et d’une grande louche de manipulation. Mais si c’est pour la bonne cause de la rigolade, pourquoi lui en tenir rigueur ?

La petite insurrection du colonel Barthès ne s’arrête pas à cet acte de bravoure : « Éric et Quentin, les deux trublions du programme (sic), ont tourné en dérision la crainte permanente de se faire virer par Vincent Bolloré et la nécessité de toujours abonder dans son sens pour éviter un licenciement expéditif. » Ah ah ! Quel bande de trublions ! Le sous-secrétariat d’Etat au rire forcé et à la grimace obligatoire a de beaux jours devant lui. D’autant plus que Le Petit Journal a été rallongé de vingt interminables et cauchemardesques minutes, devenant ainsi l’émission la plus barbante de la télévision française et le rendez-vous obligé des jeunes vieux et des vieux jeunes au cœur fané, au regard blasé et à l’esprit docile.

D’ailleurs, le mystère restera pour nous toujours entier. Comment peut-on avoir vingt ans et être si friand d’un petit-maitre à la physionomie exaspérante de gendre idéal, semblant tout droit sorti d’une école de commerce, arrivant à lui faire gober que l’on peut être à la fois transgressif et branché et lui enseignant un conservatisme peureux dissimulé sous le masque d’un esprit contestataire toujours très poli et très conscient des bornes à ne jamais franchir. Sans oublier, surtout, l’essentielle petite dose de compassion photogénique qui fait toujours la différence sur un profil Facebook. Le rire du “Petit Journal”, c’est cette machine qui transforme tout sur son passage en ménagère de moins de cinquante ans.
Barthès incarne déjà le nouveau plouc

Mais la peur rôde dans les couloirs climatisés de cette officine de la dérision conforme aux normes européennes en vigueur. Barthès a peur du changement dans son environnement de vie, de perdre ses repères familiers et n’a aucun enthousiasme pour les choses nouvelles auxquelles il va devoir être confronté ; c’est la définition même du conservatisme. Son rire arrogant a la gueule de bois. La face émergée de la France moisie, la France light, saine, la France fraîche, dynamique et ouverte, qui se prend ni la tête et encore moins au sérieux, a peur.

La France fraîche voudrait bien conserver immobiles ses traditions. Ses légions de joyeux potaches hyper-djeuns et d’anciens combattants – décorés ! – de la déconne, qui ont pourtant l’habitude d’acquiescer automatiquement à chaque innovation politique, juridique ou sociétale, paniquent. Le « plouc émissaire », décrit par Philippe Muray, va changer de visage. On devine que la victime penaude de toutes les moqueries conventionnelles ne sera plus à l’avenir le paysan bas-breton, un peu borné et pas drôle du tout, mais plutôt le trentenaire parisien, celui-ci se voyant abandonner, et même attaquer, par son principal allié, le pouvoir de l’argent. La France fraîche commence à moisir à son tour et dégage déjà un discret fumet nauséabond. Bientôt, on aura probablement la nausée.

Barthès incarne déjà le nouveau plouc : gandin vieillissant, mélange de cynisme arrogant mille fois rabâché, de petit rire distingué, de fausse branchitude en plastique, d’esprit mesquin et facile : une soupe typiquement française ! Alors que pour certaines générations précédentes, les remarques acérées et brillantes de nos moralistes et l’esprit bourgeois des mots d’esprit à la Sacha Guitry pouvaient déjà paraître assommants et lourdingues, l’esprit Canal d’aujourd’hui, c’est-à-dire celui de gens qui n’ont ni la culture classique ni le pessimisme et encore moins l’humour noir pour soutenir leur ironie et leur arrogance, n’est même plus comestible. “Le Petit Journal”, c’est l’humour du nouveau riche qui s’essaie au mot d’esprit.
“L’esprit Canal”, valeur de la République

L’esprit Canal, incontestablement, est une valeur de la République. Vincent Bolloré s’attaque donc à tous les Français en s’attaquant à lui. Mais pourtant, avec sa gestion des ressources humaines brutale et dénuée de cette moraline paternaliste typiquement propre au petit-patron provincial en loden qu’exècre tellement Canal +, style Manif pour tous, avec ses purges et les nominations politiques qu’il impose, les petites cabales de couloir, le mépris total pour le passé, les traditions et l’histoire de cette auguste institution qu’est Canal +, ni pour son esprit de famille, encore moins pour ses hiérarchies, Bolloré n’est-il pas le meilleur élève de l’académisme Canal + ? Voilà un homme qui applique enfin le système que Canal nous avait rendu si séduisant ! Mépriser les codes, briser les conservatismes, toujours préférer le nouveau à l’ancien, être dynamique, choisir la moquerie et le mépris du plus fort plutôt que la compassion et l’empathie pour les humbles, etc.

Ces critiques inexplicables à l’encontre de Vincent Bolloré de la part d’un homo festivus cocufié par son propre catéchisme, ce pressentiment conservateur de la part des révolutionnaires de machine à café annoncent un retournement de situation dans les rapports de force au sein de la lutte pour l’hégémonie culturelle en France. Si tout l’appareil des élites économiques françaises a toléré naguère une négativité cool et ricaneuse, c’est dans trois buts précis. Tout d’abord, livrer une bataille publicitaire pour donner une image décontractée des féodalités nouvelles que l’on nous offrait. Ensuite, terrasser par la dérision les derniers décombres de nos protections archaïques (« le clocher, l’école républicaine, la force tranquille des villages », que dénonçait Sollers, le bon père de famille, le mariage, etc.) que nous avions contre ces nouveaux maîtres. Pour finir, annihiler les valeurs, aujourd’hui ringardes donc invalides, qui tenaient la société encore debout pour les remplacer par des valeurs plus compatibles avec la mondialisation libérale (cynisme pop, inculture fière, hystérie consommatrice, désir autoritaire, flexibilité, insouciance, etc.) : bref, l’esprit Canal, c’était l’enrobage sucré de la pilule libérale-libertaire qui en cachait l’arrière-goût amer que l’on découvre à peine aujourd’hui. Le travail est effectué. Les pitres peuvent être congédiés.

On a pu se fendre la poire sur le catholicisme, les paysans, les ouvriers, les familles, en somme sur tous les Etats confédérés de la France moisie. On ne peut, en revanche, toucher aux cheveux bien coiffés de Yann Barthès. L’humour Canal + a prospéré sur la critique d’institutions méprisables car ringardes qui n’avaient d’autres choix que de se conformer aux nouvelles structures de la mondialisation heureuse, sur fond de rires enregistrés et de miaulements de jubilation obligatoire. C’est ce qu’on pourrait appeler le théorème du Grand Journal, aujourd’hui bien gravé dans nos neurones : le démodé est haïssable, le vieux est un fardeau, l’ancien pue, tandis que le neuf, le clinquant, le tout-nouveau, le ça-vient de sortir, c’est le bien.
Canal +, corps établi ringard et peureux

Aujourd’hui, puisque Canal + est devenu de façon flagrante un corps établi ringard et peureux, non seulement par son style convenu, radoteur et microcosmique, mais aussi par le fait que son existence est menacée par l’apparition de Youtube et des réseaux sociaux, de Netflix et la création de BeIn Sports, pourquoi ne pas mépriser cette chaîne comme Vincent Bolloré le fait et lui demander de s’adapter docilement, comme tout le monde et avec sourire, aux canons de la post-modernité joyeuse ? Canal +, grâce à certaines décisions réjouissantes de la justice immanente, est dépassé sur sa modernité par ces nouveautés et, sur sa vulgarité, par les “Touche pas à mon poste” et autres téléréalités mettant en scène Ch’tis ou Marseillais. Si l’esprit Canal a passé sa vie à se moquer par facilité déshonorante des arriérés et des loufoques partisans de la France éternelle, peut-être, de façon encore diffuse, l’esprit Canal commence-t-il à se rendre compte que sa France éternelle l’est encore mille fois moins que la précédente…

Hier, les Vincent Bolloré se tenaient encore cachés, à l’arrière du front, et ce sont les humoristes, les publicitaires, qui étaient dans la mêlée pour obtenir une victoire facile, à la suite d’une lutte asymétrique, contre les curés, les historiens, les ministres et les latinistes. Aujourd’hui, tandis que les « néo-réactionnaires » reprennent du poil de la bête (immonde), Canal + est cocufié par la mondialisation dont elle fut le VRP obéissant. Alors, les dupés de l’irrévérence et de la déconstruction systématique vont devoir choisir leur camp. Certains vont rester du côté de leur maître, qui tolérera toujours, avec un sourire condescendant, de subir quelques innocentes moqueries. L’autre frange va probablement devoir migrer vers les positions ennemies. Pourquoi osons-nous prévoir à cette intelligentsia cacochyme un avenir rudement conservateur ? Parce qu’ils n’ont rien, et non jamais rien eu, dans le ventre. La simple peur du changement, qu’ils aiment à stigmatiser chez les citoyens de la France moisie, suffira à leur faire tourner casaque et les amènera à renier, sans remords, toutes leurs anciennes idoles.

D’autant plus que l’actuelle rhétorique réactionnaire, comme l’analyse lucidement Matthieu Giroux dans un article de la revue en ligne Philitt, peut parfaitement se fondre dans une mutation sociologique « bobo ». On voit déjà dans la cervelle des « néo-réacs » s’installer une pensée lourdement automatique et suréquipée en lieux communs flambant neuf. Le « bobo » deviendra néo-réac tout comme le néo-réac se transformera en « bobo ».

L’offensive contre le service public de l’humour officiel de la part de ses ex-mécènes, la crainte dans les beaux yeux de Yann Barthès, la baisse chronique des audiences des émissions phares de Canal sont autant d’éléments qui indiquent le mouvement sismique que l’on sent petit à petit s’installer dans le climat intellectuel français, annonçant le basculement imminent de l’hégémonie culturelle.

Demain, la France aura jeté Canal + aux rayons des souvenirs encombrants. Ne faut-il pas savoir « tourner la page » ? Ne pas se salir avec « du sépia plein les doigts(1) » ? Et ne jamais rester « prisonnier de ses nostalgies », « résister aux sirènes du passéisme » ? En tout cas, c’est ce que vous nous avez toujours appris.

Car, ô Saint Esprit-Canal, c’est le désavantage de celui qui s’agenouille devant le sens du vent : sa victoire est inévitablement temporaire. Avis aux prétendus réactionnaires trop attentifs à la météo.

http://www.tak.fr/propheties-sur-yann-barthes/

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

Re: Le fil des excellents articles de fond

Il est nul cet article. Trop long, rempli de pétitions de principes et de qualificatifs formés de jugements de valeurs. C'est un article d'opinion qui correspond aux tiennes, mais c'est pas un "excellent article de fond".

D'ailleurs, tu ne postes ici que des articles d'opinion qui correspondent aux tiennes, et ce que j'appelle un article de fond, c'est un  article qui traite d'un sujet factuel au fond. Rien à voir donc. Tu devrais ouvrir un thread "le fil des articles d'opinion qui reflète la votre".

"Sapere aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement."(E. Kant)
"Le secret douloureux des Dieux et des Rois, c'est que les hommes sont libres" (Jupiter à Egisthe in Les Mouches de Sartre)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Dit-il alors qu'en page 1, il poste un article de Joseph Macé-Scaron, qui n'est pas exactement ce qu'on pourrait appeler un penseur profond et neutre... Mais bref.
Je trouve mon article très argumenté et le fait d'émettre une opinion ne dispense pas d'aborder le fond ou d’être excellent. Ou les deux.
Quant à lui reprocher sa longueur, c'est assez cocasse de ta part.

Last edited by FDL (14-09-2015 19:32:00)

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
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Re: Le fil des excellents articles de fond

Cet article balance quand même un bon nombre de vérités autoproclamées et de procès d'intention. Il faut un peu plus que des conjonctions de coordination pour rendre un article argumenté.

It ain’t what you don’t know that gets you into trouble. It’s what you know for sure that just ain’t so.

"Un terroriste ne mérite pas de mourir. Il mérite de vivre l'enfer. A perpétuité. Et seule la déchéance de la nationalité le permet." Greg

Re: Le fil des excellents articles de fond

Je ne partage pas tous les arguments de cet article, mais il a le mérite de poser de façon assez exhaustive les problématiques actuelles concernant l'action des Banques Centrales.

http://www.lerevenu.com/http://www.lere … es-marches

Les banques centrales, nouveau risque pour les marchés ?

Par Christian Parisot

Publié le 21/09/2015 à 16:37 - Mis à jour le 21/09/2015 à 16:00
Selon Christian Parisot, chef économiste chez Aurel BGC, la politique monétaire de la Fed est devenue source d'instabilité sur les marchés.

Selon Christian Parisot, chef économiste chez Aurel BGC, la politique monétaire de la Fed est devenue source d'instabilité sur les marchés :

Les banques centrales sont-elles devenues une source de volatilité ? Il y a encore quelques mois elles étaient à l'origine de la «mort» de la volatilité. Une parole de Mme Yellen ou de M. Draghi suffisait pour effacer les craintes les plus fortes des investisseurs. D'ailleurs, il était impossible de se «battre» contre une banque centrale aux capacités d'intervention «infinies».

Mais la réunion de politique monétaire tenue par le Fed la semaine dernière marque un tournant pour trois raisons :

1) Trois de ses membres ont confirmé ce week-end qu'il existe d'importantes dissensions et débats au FOMC. Mme Yellen ne peut communiquer clairement sur un sens, une direction de la politique monétaire faute de consensus. C'est la fin des «forward guidances» qui indiquaient, longtemps à l'avance, les actions à venir de la banque centrale.

2) Le statu quo du Fed s'explique essentiellement par des incertitudes sur la croissance mondiale. La banque centrale a donc validé aux yeux des investisseurs un risque qui a généré beaucoup de volatilité sur les marchés cet été, mais sans apporter une solution. La banque centrale américaine ne peut pas résoudre les difficultés économiques en Chine, même par un «QE» !

3) L'efficacité de la banque centrale sur l'économie réelle est clairement mise en doute. Après sept ans de politique de taux zéro, les membres du FOMC considèrent que la croissance reste fragile et vulnérable aux «vents contraires». Face à un risque, à un «choc économique», la banque centrale américaine semble désarmée. La semaine dernière marque clairement un tournant dans la communication du Fed. La volatilité sur les marchés n'est pas morte !


Les publications d'indicateurs américains sont-elles encore importantes ? Il y a encore quelques jours les investisseurs auraient «tremblé» face aux chiffres sur l'emploi ou aux résultats des enquêtes de l'ISM. Mais les principales craintes venant aujourd'hui de Chine, le PMI Caixin manufacturier, indicateur le plus pertinent sur la Chine aux yeux des investisseurs internationaux, est déterminant. Il permettra d'estimer l'évolution de la conjoncture en Chine. Il deviendrait, ainsi, un indicateur-clé pour le Fed. Il sera publié mercredi.

Le discours de Mme Yellen, la semaine dernière, était clairement ambigu pour les investisseurs. L'élément central n'est pas dans la décision de statu quo, mais dans la fin de la «magie» autour de la capacité des banques centrales à « sauver le Monde».

La communication du Fed, la semaine dernière marque un tournant important à plusieurs égards : La banque centrale a adopté une communication risquée, proche de celle de 1994. En effet, à cette époque, la crainte sur les marchés était un risque de retour de l'inflation. Le marché obligataire a sur-réagi lorsque la banque centrale, par sa première remontée des taux, a validé ce risque.

Aujourd'hui, les marchés ont connu de nouveaux pics de volatilité cet été sur des craintes autour de la croissance dans les pays émergents, notamment en Chine. La Fed, par son statu quo, confirme ce risque sur la croissance américaine, mais n'apporte pas de solution. Une détente supplémentaire de la politique monétaire américaine ne va pas permettre un rebond de la croissance chinoise ou une hausse des prix des matières premières.

Certes, un membre du FOMC a demandé l'instauration de taux d'intérêt négatifs tout au long de 2016. Mais il n'est pas certain que cette mesure limiterait les sorties de capitaux des pays émergents et n'induirait pas un « vent de panique » sur les marchés. La banque centrale a un problème «méthodologique» dans la détermination de sa politique monétaire. Depuis longtemps, la «règle de Taylor» ne s'applique plus dans la détermination du niveau des taux directeurs. Mais le taux de chômage (et plus globalement l'ensemble des statistiques sur le marché du travail) et d'inflation sont-ils encore des indicateurs importants ?

Le taux de chômage baisse sans tensions inflationnistes (pour le moment). Mme Yellen, et d'autres banquiers centraux, sont clairement dans situations inconfortables : la «courbe de Phillips» est morte et la relation entre chômage et inflation n'est pas évidente. Les indicateurs traditionnels d'inflation ont aussi atteint leur limite. L'inflation est sur les actifs financiers pas sur les prix des biens et services payés par les consommateurs.

Ainsi, il existe d'importantes dissensions au sein du FOMC. Les indicateurs économiques «traditionnels» militent pour le maintien du statu quo de la politique monétaire alors que les aspects purement financiers justifieraient une sortie rapide de cette politique de taux zéro. A la question de savoir si un jour la banque centrale américaine sortira de cette politique de taux zéro, Mme Yellen a répondu qu'elle serait surprise d'une poursuite à long terme de cette politique mais elle n'a pas dit clairement que le maintien de cette politique pendant encore plusieurs mois était impossible.

Les actions du Fed auront des conséquences importantes dans les choix d'allocation d'actifs des investisseurs. Les volumes importants traités vendredi (certes aidés sur la bourse par les «4 sorcières») montrent que le niveau de taux des fed funds reste aujourd'hui déterminant. Au regard du nouveau discours de la Fed, s'il monte ses taux directeurs en octobre ou décembre (hypothèse validée par 13 des 17 membres votants), alors cela signifiera que le risque sur la croissance internationale diminue.

Il n'y a pas de risque de hard landing en Chine mais seulement un soft landing maîtrisé par Pékin. Alors, relation nouvelle, les investisseurs devront acheter des matières premières et investir dans les pays émergents. La banque centrale a ouvert une « boîte de Pandore » dans sa communication et confirmant une « interaction » directe de sa politique monétaire avec la situation internationale et en tenant compte des risque de volatilité sur les marchés.

Dès ce week-end, plusieurs de ses membres se sont inquiétés de la place qu'accorde le FOMC dans ses choix de la volatilité des marchés. La banque centrale ne peut plus prendre des décisions visant à minimiser les risques de volatilité sur les marchés comme par le passé. Mais, clairement, en indiquant, comme certains membres de la BCE, que la volatilité sur les marchés se traduit par un «durcissement des conditions de financement», Mme Yellen a envoyé un «message» dangereux pour l'avenir.

Les soubresauts de Wall Street sont devenus une variable importante des décisions de la Fed. Mais que ce passe-t-il si les attentes autour de la Fed sont à l'origine de cette volatilité ? La banque centrale est-elle obligée de ne rien faire ? Heureusement que jeudi soir, Mme Yellen a démenti être à l'origine de la volatilité des marchés durant cette été…

Faut-il mettre les banquiers centraux «sous-tutelle» comme le demandent certains députés républicains ? Certes, non. Mais la position de la Fed est clairement complexe. Il est difficile pour la banque centrale de ne pas tenir compte de la situation internationale, notamment si elle est la seule à remonter ses taux directeurs parmi les grandes banques centrales.

Le «risque dollar» est aujourd'hui plus grand que le «risque obligataire». Il est peu probable que l'on observe un «krach obligataire» avec une première hausse des taux directeurs américains, par contre, une «sur-réaction» du dollar n'est pas inimaginable ! La banque centrale ne peut pas rester indifférente aux incertitudes internationales et aux risques de réaction excessive des marchés.

Mais ce statu quo de septembre confirme que le taux de chômage ou les prix à la consommation ne sont plus les seuls paramètres de la «fonction de réaction» de la Fed. Alors, c'est certain, le FOMC de septembre a marqué un tournant dans la communication de la Fed et une source de risque : la politique monétaire américaine dépend de paramètres extérieurs sur lesquels la Fed n'a aucun pouvoir, donc aucune solution.

La période de toute-puissance des banques centrales sur les marchés financiers est finie !

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Re: Le fil des excellents articles de fond

J'ai bien aimé cet article sur les différences entre trentenaires et "vingtenaires" en entreprise et sur le marché du travail.

http://www.marianne.net/18-25-ans-gener … 37584.html

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Un article passionnant sur les implications des avancées en matière de recherche neurotechnologique

http://www.slate.fr/story/109251/cervea … chnologies

Votre cerveau va se transformer en arme

Tim Requarth

Traduit par Peggy Sastre

Science & santé
02.11.2015 - 3 h 23




Les neurotechnologies vont nous servir à résoudre des problèmes médicaux, mais elles pourraient aussi être utilisées, ou détournées, à des fins militaires.

C'était un jour de juillet parfaitement normal, à ceci près qu'au sein d'un laboratoire de l'université Duke, deux macaques rhésus allaient s'asseoir dans des pièces séparées et regarder un écran d'ordinateur sur lequel s'afficherait un bras virtuel en deux dimensions. La tâche demandée aux singes était la suivante: guider le bras jusqu'à une cible située au centre de l'écran. Dès qu'ils réussissaient, les chercheurs les récompensaient par une rasade de jus de fruit.

Mais il y avait une astuce. Pour effectuer l'exercice et faire bouger le bras, les singes ne devaient pas actionner une manette ou un autre objet similaire. Le mouvement était généré par des électrodes implantées dans des zones de leur cerveau régissant l'activité motrice. Des électrodes capables de capter une activité neuronale et de la transmettre à des ordinateurs.

Pour rendre les choses encore plus intéressantes, les primates pouvaient contrôler à deux le membre numérique. Par exemple, dans une expérience, un singe ne dirigeait que les actions horizontales tandis que l'autre s'occupait des mouvements verticaux. Au bout d'un moment, les singes allaient comprendre, par association, qu'un certain type de pensée faisait bouger le bras. Et après avoir saisi la relation de cause à effet, continuer dans cette voie –de pensée collaborative– qui leur permettait de faire avancer le bras vers la cible et de gagner du jus.

Miguel Nicolelis, neuroscientifique et auteur principal de l'étude, publiée cet été, a un nom pour cette extraordinaire collaboration: le «brainet» (contraction de brain et network, «cerveau en réseau»). À terme, il espère que cette coopération cérébrale pourra servir à accélérer la rééducation des individus souffrant de dommages neurologiques –plus précisément, que le cerveau d'une personne saine pourra interagir avec celui d'une autre, lésé à la suite d'un AVC, et lui permettre de réapprendre plus rapidement à parler ou à bouger une partie paralysée de son corps.

Ses recherches s'intègrent dans une longue et récente série d'innovations réalisées dans le domaine des neurotechnologies: les interfaces cerveau/ordinateur, les algorithmes servant à décoder ou stimuler les neurones, les cartographies du cerveau permettant une meilleure compréhension globale de cet organe et de ses circuits complexes régissant la cognition, l'émotion ou l'action. D'un point de vue médical, nous avons énormément à y gagner, notamment en termes de dextérité prosthétique et de prothèses susceptibles de transmettre des sensations à ceux qui les portent, de connaissances nouvelles et plus poussées sur des maladies comme Parkinson et même de traitements plus efficaces contre la dépression et autres troubles psychiatriques. Ce qui explique pourquoi, dans le monde entier, les chercheurs et les recherches se bousculent pour faire progresser ce champ scientifique.

Double usage

Mais ces innovations ont peut-être un côté obscur. Les neurotechnologies sont des outils à «double usage», ce qui signifie qu'en plus de servir à la résolution de problèmes médicaux, elles peuvent aussi être appliquées (ou déviées) à des fins militaires.

Les mêmes machines conçues pour diagnostiquer un autisme ou une maladie d'Alzheimer pourraient lire dans les pensées les plus intimes des individus. Des systèmes informatiques reliés à du tissu cérébral et permettant à des patients paralysés de contrôler par la pensée des appendices robotiques pourraient être utilisés par des États commandant des soldats bioniques ou des avions de chasse. Et des appareils conçus pour aider un esprit détérioré pourraient servir à implanter ou supprimer des souvenirs dans les cerveaux d'ennemis comme d'alliés.

Prenez le «brainet» de Nicolelis. Poussée à son extrémité logique, selon le bioéthicien Jonathan Moreno, professeur à l'université de Pennsylvanie, l'idée de fusionner les signaux cérébraux de deux personnes, ou plus, pourrait créer le super-soldat ultime:

    «Que se passerait-il si vous mélangiez l'expertise intellectuelle d'un Henry Kissinger, qui sait à peu près tout de l'histoire de la diplomatie et de la politique, le savoir d'un expert en stratégie militaire, celui d'un ingénieur de la DARPA, et ainsi de suite?»

Pour Moreno, ce genre de «brainet» pourrait créer une entité militaire quasi-omnisciente, synthétisant des dispositions stratégiques très sophistiquées et des compétences humaines et politiques.

Que se passerait-il si vous mélangiez l'expertise intellectuelle d'un Kissinger, le savoir d'un expert en stratégie militaire, celui d'un ingénieur de la DARPA?

Que les choses soient claires, de telles idées ne relèvent aujourd'hui que de la science-fiction. Mais, selon des experts, il ne faudra sans doute pas attendre longtemps avant qu'elles deviennent réalité. Les neurotechnologies progressent très rapidement, ce qui signifie que des innovations révolutionnaires et leur commercialisation sont inévitables, et des gouvernements sont d'ores et déjà sur le coup. La DARPA, responsable de la recherche et du développement scientifiques pour le département américain de la Défense, a lourdement investi dans les technologies cérébrales. En 2014, par exemple, l'agence avait commencé à travailler sur des implants capables de détecter et de moduler les envies.

Officiellement, l'objectif est de pouvoir soigner des anciens combattants toxicomanes ou dépressifs. Mais on peut tout à fait concevoir que cette technologie puisse être transformée en arme –ou que sa prolifération la fasse tomber entre de mauvaises mains. «La question n'est pas de savoir si des acteurs non-gouvernementaux useront de techniques et de technologies neuroscientifiques», déclare James Giordano, neuroéthicien au sein du centre médical universitaire de Georgetown, «mais de savoir lesquelles ils utiliseront et quand».
«Le cerveau est notre prochain champ de bataille»

Depuis des lustres, les gens ont été fascinés et terrifiés par l'idée d'un contrôle de l'esprit. Il est peut-être encore trop tôt pour craindre le pire –des cerveaux piratés par le gouvernement, par exemple– mais le double-usage des neurotechnologies se dessine bel et bien à l'horizon. Certains bioéthiciens craignent qu'à défaut d'un strict encadrement législatif de ces outils, les progrès réalisés dans les laboratoires puissent s'appliquer bien trop facilement dans le monde réel. Pour le meilleur ou pour le pire, estime Giordano, «le cerveau est notre prochain champ de bataille».

Poussées par un désir de mieux connaître le cerveau, à l'évidence l'organe humain le plus inconnaissable de tous, les innovations neurotechnologiques auront connu une véritable explosion ces dix dernières années. En 2005, une équipe de scientifiques annonçait avoir réussi à lire la pensée d'un humain grâce à l'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), une technique mesurant le flux sanguin généré par l'activité cérébrale. Un sujet de recherche, allongé et immobile dans un scanner, devait observer un petit écran sur lequel étaient projetés des signaux visuels simples –une séquence aléatoire de lignes orientées dans diverses directions, certaines à l'horizontale, certaines à la verticale, d'autres en diagonale. Chaque orientation de ligne provoquait une effervescence cérébrale d'un type légèrement différent. Au final, en n'observant que cette activité, les chercheurs allaient pouvoir déterminer quel type de ligne le sujet était en train de regarder


Il n'allait falloir que six ans pour assister à une extension spectaculaire de cette technologie de décodage cérébral –avec un petit goût de Silicon Valley– dans une série d'expériences menées à l'université de Californie à Berkeley. Dans une étude publiée en 2011, des sujets devaient regarder des bandes-annonces de films hollywoodiens allongés dans un tube d'IRMf. Grâce à des données générées par un flux de réactions cérébrales, les chercheurs allaient concevoir des algorithmes spécifiques à chaque individu.

Ensuite, les scientifiques enregistrèrent l'activité neuronale des participants pendant le visionnage des bandes-annonces –par exemple, une séquence dans laquelle Steve Martin marchait dans une pièce. Avec les algorithmes, et sur la seule base de l'activité cérébrale enregistrée, les chercheurs ont pu reconstituer a posteriori les scènes visionnées. Si les résultats sont impressionnants, leur rendu n'est pas d'un réalisme photographique, mais tend davantage vers l'impressionnisme: le clip d'un Steve Martin évanescent flottant dans une pièce estompée, le tout dans une ambiance surréaliste

Ce qui allait faire dire à Thomas Naselaris, neuroscientifique œuvrant à la faculté de médecine de Caroline du Sud et coauteur de l'étude de 2011, qu'«il sera tôt ou tard possible de lire dans les pensées». «Ce sera possible de notre vivant», allait-il même préciser.

Un processus d'autant plus accéléré par le développement exponentiel des technologies sous-jacentes aux interfaces cerveau-machine (ICM) –des implants neuronaux et des ordinateurs capables de lire l'activité cérébrale et de la traduire en actions. Ou l'inverse: stimuler des neurones afin de créer des perceptions ou des mouvements physiques. La première interface sophistiquée à avoir atterri sur une table d'opération date de 2006, lorsque le neuroscientifique John Donoghue et son équipe de l'université de Brown ont implanté une puce carrée –mesurant moins d'un demi-centimètre de large et renfermant une centaine d'électrodes– dans le cerveau de Matthew Nagle, 26 ans à l'époque et ancienne star de l'équipe de football américain de son lycée. Nagle avait été poignardé dans le cou et était paralysé à partir des épaules. Les électrodes ont été positionnées sur son cortex moteur. Une zone qui, entre autres, contrôle le mouvement des bras. Quelques jours seulement après l'opération, Nagle, grâce à son dispositif relié à un ordinateur, a été capable de bouger un curseur et même d'ouvrir ses mails par la seule force de sa pensée.

Huit ans plus tard, les ICM sont désormais profondément plus complexes, comme a pu le démontrer la Coupe du Monde 2014 au Brésil. Juliano Pinto, un paraplégique de 29 ans, a revêtu un exosquelette robotique contrôlé par la pensée –développé par l'équipe de Nicolelis– et donné le coup d'envoi de la compétition à São Paulo. Posée sur la tête de Pinto, une calotte détectait les signaux de son cerveau indiquant son intention de shooter. Un ordinateur, accroché dans son dos, recevait ces signaux et allait ordonner à la combinaison robotique d'exécuter l'action.

Version réelle de Inception

En ce qui concerne la complexité de la mémoire, les neurotechnologies vont encore plus loin. Des études ont montré qu'une personne pourrait être capable d'implanter des pensées dans l'esprit d'une autre, soit une version réelle du film Inception. Dans une expérience de 2013 menée par le Prix Nobel Susumu Tonegawa, du MIT, des chercheurs ont implanté des «faux souvenirs» dans une souris. Tout en observant l'activité cérébrale du rongeur, les scientifiques ont placé l'animal dans une cage et l'ont regardé se familiariser avec son environnement. Parmi des millions de cellules, les scientifiques ont été capables d'isoler le réseau neuronal précis stimulé dans l'hippocampe de la souris tandis qu'elle se créait un souvenir de la pièce. Le lendemain, les chercheurs ont placé la souris dans une nouvelle cage, qu'elle n'avait encore jamais arpentée et, tout en lui donnant une décharge électrique, ont activé les neurones qu'elle avait utilisés la veille pour se souvenir de l'agencement de la première cage. Ce qui a formé l'association: lorsque les chercheurs ont replacé la souris dans la première cage, elle s'est figée de peur, et ce même si elle n'y avait jamais subi d’électrocution.

Deux ans seulement après la découverte de Tonegawa, une équipe de l'Institut de recherche Scripps a injecté dans le cerveau d'une souris un produit permettant d'effacer un souvenir précis tout en laissant les autres intacts. Ce genre de technologie d'effacement pourrait servir à soigner le stress post-traumatique, en éliminant des pensées douloureuses et en améliorant par la même occasion la qualité de vie des personnes concernées.

Cette dynamique de recherche ne va probablement pas se démentir, car la révolution de la science de l'esprit croule sous les subventions. En 2013, les États-Unis ont lancé la BRAIN Initiative, avec des centaines de millions de dollars réservés pour ses seules trois premières années de mise en œuvre; les financements ultérieurs restent à déterminer. (Les NIH, soit l'une des cinq agences fédérales impliquées dans le projet, ont pour leur seule part demandé 4,5 milliards de dollars, étalés sur douze ans). Du côté de l'Union européenne, on estime à 1,34 milliard de dollars les fonds alloués au «Projet du Cerveau Humain», courant sur dix ans et débuté en 2013. Ces deux programmes ont comme objectif la conception d'outils innovants permettant de cartographier la structure cérébrale et d'espionner l'activité électrique de ses milliards de cellules. En 2014, le Japon a inauguré un projet similaire, le Brain/MINDS, axé sur les pathologies cérébrales. Et même Paul Allen, co-fondateur de Microsoft, a son propre institut de recherche scientifique, l'Allen Institute for Brain Science, dans lequel il injecte des millions de dollars. Les principaux objectifs de cet institut sont la création d'atlas cérébraux et le décryptage du fonctionnement de la vision.

Bien évidemment, si de telles inventions sont incroyables, la plupart des neurotechnologies actuelles en sont encore à un stade rudimentaire. Elles ne durent pas très longtemps dans le cerveau, ne peuvent lire ou stimuler qu'un nombre limité de neurones ou nécessitent une connexion filaire. Les machines de «télépathie», par exemple, nécessitent des équipements très onéreux, uniquement accessibles à des hôpitaux ou des laboratoires de recherche, et pour des résultats des plus sommaires. Pour autant, l'enthousiasme des chercheurs et de leurs financiers, et leur engagement très fort en faveur des neurosciences, laissent entendre que les futurs dispositifs ne feront que gagner en sophistication, performance et accessibilité à mesure que les années passeront.
De la recherche fondamentale à une menace planétaire

A chaque nouvelle technologie, il y aura des applications diverses et créatives. Mais des éthiciens craignent l'une d'entre elles en particulier: la militarisation.

A l'heure actuelle, semble-t-il, aucun outil cérébral n'a été employé comme arme, ce qui ne veut pas dire que leur valeur militaire n'est pas d'ores et déjà envisagée: cette année, par exemple, une femme tétraplégique a piloté un simulateur de F-35, un avion de chasse, grâce à sa pensée et un implant cérébral dont la conception s'est vue financée par la DARPA. Il ne faudra peut-être pas attendre très longtemps avant d'assister à une telle militarisation –et les précédents d'une transition technologique rapide, de la recherche fondamentale à une menace planétaire et disruptive, ne manquent pas. Après tout, treize ans se seront seulement écoulés entre la découverte du neutron et les champignons atomiques s'étalant dans le ciel d'Hiroshima et de  Nagasaki.

La manipulation mentale par des gouvernements pourrait sagement rester dans l'univers des théoriciens du complot et des auteurs de thrillers technologiques, si les puissances mondiales n'avaient pas un passif si hasardeux en matière de neuroscience. Dans une série très étrange d'expériences menées entre 1981 et 1990, des scientifiques soviétiques ont conçu des équipements visant à perturber le fonctionnement des neurones dans le corps et le cerveau d'individus en les exposant à de fortes doses de rayonnements électro-magnétiques. (Les résultats de ces recherches demeurent inconnus). Pendant plusieurs décennies, l'Union Soviétique a ainsi déboursé plus d'un milliard de dollars pour des dispositifs de contrôle mental.

Aux États-Unis, il faut sans doute remonter aux années 1950 et 1960 pour trouver les cas les plus célèbres d'abus neuroscientifiques, et voir Washington mener divers programmes de recherche visant à surveiller et influencer les pensées humaines. Un projet de la CIA, au nom de code MK-?Ultra, a ainsi promu «la recherche et le développement d'agents chimiques, biologiques et radiologiques capables d'être utilisés dans des opérations clandestines de contrôle du comportement humain», pouvait-on lire dans un rapport de l'inspecteur général de la CIA publié en 1963. Quelque 80 institutions, dont 44 facultés et universités, étaient impliquées, mais leur financement s'effectua sous couvert d'autres objectifs scientifiques, et leurs participants n'eurent pas la moindre idée d'être sous la férule de Langley. Dans un des épisodes les plus tristement célèbres de ce programme, des individus –souvent sans en avoir connaissance– se virent administrer du LSD. Un habitant du Kentucky fut ainsi drogué pendant 174 jours consécutifs. Tout aussi atroces, les projets MK-?Ultra ciblant des mécanismes de perception extra-sensorielle et de manipulation cérébrale électronique, et autres tentatives visant à collecter, interpréter et influencer les pensées d'autrui grâce à l'hypnose ou la psychothérapie.

Aujourd'hui, rien ne prouve que les États-Unis puissent abuser des neurotechnologies à des fins de sécurité nationale. Reste que les forces armées sont très présentes dans ce domaine et très enclines à le voir progresser. En 2011, selon des chiffres rassemblés par Margaret Kosal, professeur à l'Institut de technologie de Géorgie, l'Armée de terre américaine avait provisionné 55 millions de dollars pour la recherche neuroscientifique, la Marine 34 millions et l'Armée de l'air 24 millions. (Il convient de souligner que, dans plusieurs domaines de recherche, l'armée américaine est le premier bailleur de fonds: c'est par exemple le cas de l'ingénierie et de l'informatique.) En 2014, la IARPA, un organisme de recherche développant des technologies de pointe pour les agences de renseignement américaines, a investi 12 millions de dollars dans des techniques d'amélioration des performances, y compris des stimulations électriques du cerveau visant à «optimiser le raisonnement adaptatif humain» –en d'autres termes, rendre les analystes plus intelligents.
Course spatiale neurologique

Mais le gros de l'énergie est généré par la DARPA, une agence suscitant jalousie et méfiance dans le monde entier. A tout moment, elle finance environ 250 projets, recrute et dirige des équipes d'experts issus du monde universitaire et industriel, qu'elle fait travailler sur des missions ambitieuses et pointues. Le penchant de la DARPA pour s'impliquer dans des projets visionnaires et susceptibles de changer le monde –Internet, le GPS, les avions furtifs, pour ne donner que quelques exemples– ne connaît pas d'équivalent. En 2011, sur son modeste (selon les critères de la défense) budget de 3 milliards de dollars, la DARPA a réservé 240 millions à la recherche neuroscientifique. Pour les cinq premières années de la BRAIN Initiative, elle s'est engagée à verser 225 millions de dollars, soit à peine 50 millions de moins que son principal bailleur de fonds, les NIH.

Avec sa propension à changer la donne et son cachet international, la DARPA a tout pour faire des émules. De fait, en janvier, l'Inde annonçait qu'elle voulait restructurer son organisme de recherche et de développement militaires sur le modèle de la DARPA. L'an dernier, l'armée russe a annoncé la levée de 100 millions de dollars pour une toute nouvelle Fondation de la recherche avancée. En 2013, le Japon a rendu publique la création d'une agence prenant comme modèle «la DARPA des États-Unis», pour reprendre la formule du ministre de la Science et de la Yechnologie, Ichita Yamamoto. (D'aucuns parlent d'ores et déjà de «JARPA».) L'Agence européenne de défense, établie en 2001, répondait au besoin d'une «DARPA européenne». Et le secteur privé n'est pas en reste: Google compte bien importer le modèle DARPA dans ses bureaux.

Le rôle que joueront les neurosciences dans ces centres de recherche reste encore à déterminer. Pour autant, vu les progrès récents des technologies cérébrales, l'intérêt qu'elles suscitent auprès de la DARPA et le désir de nouvelles plateformes de suivre la voie tracée par le Pentagone, il est probable qu'elles recevront une certaine attention –si ce n'est substantielle. Robert McCreight, ancien haut fonctionnaire du Département américain de la défense et spécialiste pendant plus de deux décennies du contrôle des armes, entre autres missions sécuritaires, estime que cet «environnement concurrentiel» pourrait engendrer une sorte de course spatiale neurologique, soit une course au contrôle et à la marchandisation des neurones. Le risque corollaire serait de voir la recherche s'orienter vers la militarisation –et vers un cerveau devenant outil de combat et de guerre.

Les neurotechnologies pourraient devenir des outils pour laver, littéralement, le cerveau de meurtriers ou voler des informations personnelles

Imaginer à quoi de tels outils pourraient ressembler n'a rien de difficile. Aujourd'hui, un casque équipé d'électrodes et posé sur le cuir chevelu d'un individu est capable de capter les signaux cérébraux électroencéphalographiques (EEG) relatifs à une seule fonction –par exemple, shooter dans un ballon. Demain, ces électrodes pourraient subrepticement détecter les codes d'accès d'un système d'armement. De même, une ICM pourrait servir d'aspirateur à données –pour, par exemple, deviner les pensées d'un espion ennemi. Et la perspective est d'autant plus effrayante si on imagine des terroristes, des hackers et autres criminels mettre la main sur ces neurotechnologies. Elles pourraient devenir des outils pour laver, littéralement, le cerveau de meurtriers ou voler des informations personnelles –mots de passe ou codes de cartes de crédit.

Toujours plus perturbant: il faut savoir qu'à peu près aucune précaution ne semble aujourd'hui prise pour empêcher la concrétisation de ce genre de scénarios. Très peu d'accords internationaux, et même de législations nationales, protègent efficacement la vie privée des individus, et rien ne concerne directement les technologies cérébrales. En termes de double usage et de militarisation, très peu de barrières existent, ce qui expose le cerveau à un large territoire de non-droit.

En matière de droit international, les neurosciences tombent dans un puits sans fond. Une neuro-arme capable de siphonner un cerveau n'est «pas biologique, ni chimique, elle est électronique», explique Marie Chevrier, professeur de politiques publiques à l'université Rutgers. La distinction est essentielle, car au sein des Nations unies, les deux traités existants –la Convention sur les armes biologiques (BWC) et la Convention sur les armes chimiques (CWC)– qui pourraient, en théorie, servir à limiter les abus des technologies cérébrales, ne contiennent aucune disposition sur les armes électroniques. De fait, ces documents n'ont pas été rédigés pour s'adapter aux tendances émergentes, ce qui signifie qu'une arme ne peut être régulée qu'après avoir été créée.

Selon Chevrier, parce que les neuro-armes pourraient affecter le cerveau, soit un système biologique, la BWC, qui interdit l'usage d'organismes biologiques mortels ou nuisibles, ou leurs toxines, pourrait être amendée afin de les prendre en compte. Elle n'est pas la seule à le penser. De nombreux éthiciens en appellent à l'implication plus étroite des chercheurs durant les révisions de cette convention, quand les États membres discutent des modifications à apporter au traité. Mais ce qui manque aujourd'hui à un tel processus, explique Chevrier, c'est un conseil scientifique. (Lors d'une réunion portant sur le traité et organisée en août, l'une des propositions majeures concernait la création d'une telle entité accueillant des neuroscientifiques en son sein. Au moment de la publication de cet article, ses conclusions n'étaient pas connues). Une contribution scientifique pourrait inciter les acteurs étatiques à agir. «Les politiques ne comprennent pas quels dangers représentent ces technologies», avance Chevrier.

Reste que même si un tel conseil scientifique en vient à être instauré, la lourdeur glaciaire de la bureaucratie onusienne pourrait être un autre problème. Les conférences de révision de la BWC, où les États mentionnent les nouvelles technologies susceptibles d'être intégrées à la liste des armes biologiques, surviennent tous les cinq ans –une garantie que les changements apportés au traité soient envisagés bien après l'apparition des innovations scientifiques. «La tendance générale veut toujours que la science et la technologie avancent à pas de géant, et que l'éthique et la politique rampent derrière», déclare Giordano, le neuroéthicien de Georgetown. «Elles sont généralement bien plus réactives que proactives» (Les éthiciens ont déjà un nom pour ce phénomène, «le dilemme de Collingridge», du nom de David Collingridge, qui, dans son livre de 1980, Le contrôle social de la technologie, arguait de la difficulté de prédire l'impact potentiel d'une nouvelle technologie, rendant impossible une avance relative de la politique).

Mais pour Moreno, le bioéthicien de l'université de Pennsylvanie, cela ne justifie en rien l'inaction. Les experts en éthique doivent s'assurer que les développements scientifiques et leurs risques potentiels soient bien compris des politiques. Selon Moreno, les NIH devraient mettre en œuvre un programme permanent de recherche en neuroéthique. Au Royaume-Uni, il y a cinq ans, la Royal Society s'est engagée dans une telle direction, avec la création d'un comité de pilotage rassemblant neuroscientifiques et éthiciens. Depuis, le groupe a publié quatre rapports sur les avancées en neurosciences, dont un concerne les conséquences de ces avancées sur le terrain de la sécurité nationale et des conflits. Selon ce document, la BWC devrait se focaliser sur les neurosciences, et des institutions internationales, comme l'Association médicale mondiale, devraient mener des études sur le risque de militarisation de toute technologique affectant le système nerveux, y compris celles, comme les ICM, qui ne sont pas explicitement couvertes par les législations internationales.

Reste que la neuroéthique est un domaine de recherche relativement nouveau. En réalité, sa dénomination n'aura été proprement fixée qu'en 2002. Depuis, elle s'est considérablement développée, avec des programmes à Stanford, Oxford ou encore celui du Réseau européen pour les neurosciences et la société, des programmes subventionnés notamment par la Fondation MacArthur et la Fondation Dana. Quoi qu'il en soit, l'influence de ces institutions est encore débutante. «Elles délimitent l'espace de travail», déclare Giordano. «Maintenant, il faut se mettre à travailler.»
Déconnexion entre science et éthique

Un autre élément perturbant est à trouver du côté des scientifiques et de leur méconnaissance du double usage des neurotechnologies –soit, littéralement, la déconnexion entre science et éthique. Malcolm Dando, qui enseigne la sécurité internationale à l'université de Bradford, en Angleterre, se rappelle avoir organisé divers séminaires scientifiques dans tout le Royaume-Uni en 2005, soit l'année précédant une conférence de révision de la BWC, visant à éduquer les experts sur les potentiels mésusages des agents biologiques et des outils neurologiques. Se rendre compte qu'ils «ne savaient pas grand chose» l'a profondément choqué. Par exemple, il se souvient d'un scientifique niant qu'un microbe qu'il gardait dans son réfrigérateur puisse avoir un double usage. Dando parle d'un «dialogue de sourds». Depuis, les choses n'ont pas vraiment changé. Cette inconscience, explique-t-il, «est certainement toujours répandue» parmi les neuroscientifiques.

Mais Dando tient à préciser que les dilemmes moraux des neurosciences ne sont pas pour autant totalement inconnus, et qu'on peut y voir un motif d'optimisme. Par exemple, Barack Obama a chargé la Commission présidentielle pour l'étude des questions bioéthiques de préparer un rapport sur les éventuels problème éthiques et juridiques posés par les technologies de la BRAIN Initiative et, en Europe, le Projet du cerveau humain s'est doté d'un programme de gouvernance éthique et sociale.

Reste que de telles initiatives pourraient contourner la question spécifique des neuro-armes. Par exemple, le rapport de 200 pages portant sur les implications éthiques de la BRAIN Initiative, rendu public dans son intégralité en mars, ne parle jamais de «double usage», ni de «militarisation». Selon Dando, cette lacune –même dans la littérature neuroscientifique, où on pourrait s'attendre à voir émerger ce genre de questions– est la règle, pas l'exception.

Miguel Nicolelis, en mai 2014. REUTERS/Paulo Whitaker.

En 1999, quand Nicolelis avait créé sa première interface cerveau-machine –un rat, par la seule force de la pensée, actionnait un levier pour avoir à boire–, jamais il n'aurait imaginé qu'un tel dispositif serve d'outil de rééducation pour des individus paralysés. Mais aujourd'hui, ses patients sont capables de donner le coup d'envoi d'une Coupe du Monde de football grâce à des exosquelettes contrôlés par le cerveau.

Et les applications de ses recherches ne cessent de se multiplier. A l'heure actuelle, Nicolelis travaille sur une version non-invasive du «brainet» –des casques EEG– dans des cliniques où des physiothérapeutes pourraient utiliser leurs propres ondes cérébrales pour aider des blessés à remarcher. «Le physiothérapeute prête son cerveau 90% du temps, et le patient 10% du temps, ce qui pourra permettre à ce dernier un apprentissage plus rapide», explique-t-il.

Mais Nicolelis admet craindre qu'un développement trop important de ces innovations puisse représenter un risque d'utilisation malveillante. Après un dernier projet réalisé au milieu des années 2000, avec des ICM permettant à des anciens combattants blessés de gagner en mobilité, il refuse désormais tout subside de la DARPA. Selon lui, du moins aux États-Unis, il est minoritaire dans son choix. «A mon avis, des neuroscientifiques sont assez idiots pour fanfaronner lors de nos assemblées sur tout l'argent que la DARPA leur donne pour faire leurs recherches, sans même réfléchir à ce que la DARPA pourrait en vouloir», dit-il. 

L'idée que les ICM, l’œuvre de sa vie, deviennent des armes, le peine profondément:

    «Ces vingt dernières années, j'ai cherché à faire quelque chose qui, sur le plan intellectuel de la compréhension du cerveau, pouvait avoir un avantage, et peut-être aussi se révéler bénéfique sur un plan clinique.»

Mais le fait est que le développement de neuro-armes, parallèlement aux applications cliniques des technologies cérébrales, a quelque chose d'irrémédiable. Quelles seront ces armes, quand elles émergeront, dans quelles mains elles tomberont, cela reste à voir. A l'heure actuelle, les gens n'ont évidemment pas besoin de se faire un sang d'encre à imaginer leur cerveau sur le point d'être exposé au tout venant. Mais si ce scénario catastrophe d'un cerveau humain devenu outil –plus sensible qu'un chien renifleur, aussi maniable qu'un drone et bien plus vulnérable qu'un coffre-fort éventré– a tout de la dystopie, une question mérite d'être posée: en faisons-nous assez pour contrôler une nouvelle génération d'armes létales avant qu'il ne soit trop tard?

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Très intéressante analyse, nuancée, sur le conflit syrien en cours

http://www.slate.fr/story/109765/syrie- … picks=true
La guerre en Syrie, un conflit international d'un nouveau genre

Bachir El Khoury

01.12.2015 - 4 h 39

Elle mobilise plus d'un tiers des pays de la planète, mais n'est pas une guerre mondiale. Elle manifeste les frictions entre les Etats-Unis et la Russie, mais n'est pas une nouvelle Guerre froide. Elle rappelle la guerre d'Afghanistan, mais dans un monde multipolaire.

Même si le troisième incident militaire en sept semaines entre Ankara et Moscou a été vite contenu par les deux pays, l’abattement d'un Su-24 par l’aviation turque, le 24 novembre, reste un vecteur de tension dans un contexte déjà assez explosif. Si certains voient dans cette succession d’évènements –deux autres incidents similaires avaient eu lieu le 3 et 16 octobre– une simple tentative de conforter les leviers d’influence en vue des négociations actuelles sur la Syrie, d’autres y perçoivent les germes d’un embrasement régional, voire l’étincelle d’un nouveau conflit planétaire entre les principaux protagonistes de la crise syrienne. Entre le 30 septembre, date du lancement officiel de l’opération russe, et le 13 novembre, ces craintes étaient d’ailleurs assez vives malgré la délimitation de l’espace aérien et l’accord conclu entre Moscou et Washington le 20 octobre pour un partage du ciel syrien.

Mais les attentats de Paris et le rapprochement conséquent entre la France et la Russie avaient éloigné ce spectre et laissé croire à l’émergence d’un front mondial contre le terrorisme international –une «autre» Grande guerre, qui aurait déjà commencé, selon certains, en 2001. Cette parenthèse a toutefois vite cédé la place à de nouvelles spéculations sur un troisième conflit planétaire, qui serait différent dans la forme, mais qui partagerait de nombreuses similitudes de fond avec celui de 1914 et de 1939.

Le principal argument: le nombre d’acteurs désormais impliqués dans le conflit syrien, à la tête desquels se trouvent la quasi-totalité des membres permanents du Conseil de sécurité; en effet, quelques 70 Etats, soit plus du tiers des pays de la planète, participent désormais de manière directe ou indirecte à ce conflit à travers des alliances militaires, auxquels s’ajoutent les milliers de mercenaires provenant de pays qui ne sont pas forcément impliqués sur le plan officiel (Kazakhstan, Ouzbékistan, etc.).

À elle seule, la coalition internationale mise sur pied par les États-Unis en septembre 2014 regroupe une soixantaine de pays, même si seule une dizaine d’États sont réellement engagés dans les raids aériens. La récente intervention russe a, en outre, mobilisé davantage de légionnaires antirusses ainsi que certains pays, dont la Chine, qui se serait rangée très discrètement auprès de son voisin et allié stratégique.

«Conflits de grande envergure»

Parmi les autres arguments évoqués par les théoriciens d’une «WWIII» figurent les similitudes entre certains événements récents et ceux ayant précédé la Seconde Guerre mondiale. Le parallèle porte notamment sur la Grande Dépression de 1929 et la crise internationale de 2008, lesquelles ont été suivies d’une radicalisation de l’Allemagne, dans le premier cas, et du monde arabo-musulman, dans le second, mais aussi de la Russie dans une certaine mesure, dont le nouveau «tsar» cherche à venger l’humiliation subie lors de la chute du bloc soviétique il y a vingt-six ans. À ces analogies se greffent enfin des points de convergence entre le conflit syrien et la guerre d’Espagne, qui fut également un prélude à la guerre de 1939.

Pour d’autres, les probabilités d’un scénario catastrophe à l’échelle internationale restent néanmoins faibles. «L’expression “Guerre mondiale” est généralement assimilée à une série de conflits de grande envergure et simultanés entre divers États, provoquant des destructions massives ainsi que des millions de morts. Certes, ce qui se passe en Syrie est une tragédie, mais nous sommes loin d’un conflit planétaire», tempère Aron Lund, rédacteur en chef de Syria in Crisis au centre Carnegie pour la paix internationale.

«Pour la première fois depuis la guerre de Corée (1950-1953), l’armée russe combat sur le même théâtre que les États-Unis. Mais aucune puissance n’est prête ou désireuse d’engager des ressources conséquentes, à commencer par Washington», ajoute de son côté Julien Nocetti, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri).

Ce qui se passe en Syrie est une tragédie, mais nous sommes loin d’un conflit planétaire

Cette volonté d’éviter toute dynamique frontale, même par procuration, a été, du moins officiellement, réitérée à maintes reprises par le président Barack Obama –une attitude prudente que les Américains ne sont d’ailleurs pas les seuls à adopter. «L’Europe, en voie de démilitarisation, reste tiraillée entre plusieurs approches. Quant à la Russie, la réalité de sa situation économique rattrapera sans doute ses ambitions stratégiques, surtout si le prix du pétrole reste à son niveau actuel», ajoute Nocetti, spécialiste de la politique russe au Moyen-Orient.

Guerre froide par procuration

Il n’en demeure pas moins que le conflit syrien, qui rentrera dans sa sixième année en mars prochain, a pris, depuis le début de l’intervention russe, les allures d’une guerre par procuration entre les deux anciens ténors de l’ère bipolaire. L’offensive militaire russe intervient au lendemain de l’annexion de la Crimée en Ukraine et de la guerre dans le Donbass, où la Russie tente toujours d’étendre son influence malgré le cessez-le-feu et les accords Minsk 1 et Minsk 2.

Dans une tribune intitulée «Pourquoi une nouvelle guerre froide entre la Russie et l’Occident se dessine» publiée en octobre sur le site Challenges, le géopolitologue Jean-Sylvestre Mongrenier soutient ce point de vue:

    «La diplomatie russe met l’accent sur la menace commune incarnée par l’État islamique, mais l’engagement militaire sur le théâtre syro-irakien, un espace complexe où plusieurs guerres se superposent, s’inscrit dans une logique d’opposition à l’Occident.»

Pour Julien Nocetti, cette intervention «sans mandat onusien mais “à la demande de l’État syrien” constitue, en outre, une forme de pied de nez aux Américains en matière d’interventionnisme». Il précise: «Le langage utilisé par Moscou pour justifier son opération militaire emprunte d’ailleurs à la terminologie utilisée par les Américains pour décrire leur invasion de l’Irak [en 2003, NDLR].»

Dans un univers unipolaire ayant érigé les États-Unis et son principal appui, l’Otan, en gendarme du monde au cours du dernier quart de siècle –avec comme ultime épisode la guerre en Libye, perçue comme une trahison par Moscou–, Vladimir Poutine chercherait à «rééquilibrer» un rapport de force longtemps en défaveur de son pays depuis la chute de l’URSS, et à redorer le blason d’une ancienne puissance mondiale en déclin.

Monde multipolaire

Après le coup de force en Ukraine, l’homme fort du Kremlin semble ainsi vouloir «briser le monopole de l’Otan en matière d’interventions militaires au Moyen-Orient, soixante ans après que la Russie a rompu le monopole occidental sur les armes dans cette région», rappelle le spécialiste à l’Ifri.

Le révisionnisme géopolitique entamé par Poutine ne vise pas pour autant à «reconquérir» la moitié de la planète et à l’intégrer à un bloc politique transnational, fondé sur une idéologie spécifique, face à un autre, comme cela a été le cas entre 1945 et 1989.

«À l’époque, les Américains et les Russes étaient à la tête de deux camps idéologiques rivaux. La situation est désormais différente. En outre, les États-Unis sont toujours une superpuissance, tandis que la Russie, en dépit de son arsenal nucléaire, d’une grande armée et d’importantes ambitions, reste une puissance moyenne à supérieure, en raison de sa posture économique», souligne Aron Lund.

Selon lui, Moscou chercherait, parmi d’autres objectifs, à réaffirmer son rôle d’acteur incontournable sur l’échiquier mondial et à être pris «plus au sérieux» dans les calculs et les desseins de la politique internationale.

Désormais, la Russie fait face à la concurrence de plusieurs acteurs, ce qui est, en soi, antinomique avec l’ère bipolaire

Autre dissonance majeure avec l’époque du Rideau de fer: la montée en puissance de nouveaux acteurs au cours des deux dernières décennies –la Chine et l’Inde en tête– et l’émergence conséquente, quoique encore balbutiante, d’un monde multipolaire post-occidental. Dans cette nouvelle configuration ou équation géopolitique globale, le défi du pouvoir russe est d’autant plus laborieux pour asseoir son rôle de premier rang. «Désormais, la Russie fait face à la concurrence de plusieurs acteurs, ce qui est, en soi, antinomique avec l’ère bipolaire», souligne Aron Lund. «L’histoire se répète toujours deux fois, la première comme une tragédie, la seconde comme une farce», ajoute-t-il, citant Karl Marx.

Guerre d’Afghanistan bis

Si le conflit en Syrie n’est donc pas tout à fait une nouvelle Guerre froide, encore moins le noyau d’une Troisième Guerre mondiale, il risque néanmoins de se transformer, progressivement en une nouvelle guerre d’Afghanistan, en cas d’échec des négociations actuellement en cours. Avec la récente intervention russe, l’Arabie saoudite et la Turquie vont sans doute «renforcer leur aide militaire aux groupes opposés au régime syrien. La question est donc de savoir si l’on s’apprête à vivre un “Afghanistan bis”: dans les années 1980, les États-Unis et l’Arabie saoudite avaient financé la rébellion islamiste face aux Soviétiques en leur livrant notamment des missiles portatifs Stinger, qui avaient causé des pertes considérables à l’Armée rouge», souligne, à cet égard, Julien Nocetti.

Cette guerre, qui avait duré dix ans, de 1979 à 1989, s’était finalement soldée par un retrait des troupes soviétiques et avait provoqué la mort de plus de 1,2 million d’Afghans, dont 80% de civils. Loin d’être achevée au lendemain du retrait russe, elle s’est poursuivie avec l’arrivée des talibans au pouvoir en 1996 avant qu’une nouvelle guerre «contre le terrorisme» ne soit lancée, après les attentats du 11 septembre 2001. Celle-ci aura duré jusqu’en 2014 et coûté aux États-Unis 800 milliards de dollars, sans que l’Afghanistan ne renoue avec la stabilité ou que le risque terroriste ne soit anéanti.

Bachir El Khoury

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Je suis Gilles Clavreul.

Le Figaro a écrit:

Gilles Clavreul contre Tariq Ramadan et les Indigènes de la République : le dessous des cartes

FIGAROVOX/ANALYSE - Gilles Clavreul, le délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme (Dilcra) a déclenché la polémique en dénonçant plusieurs collectifs antiraciste proches de Tariq ramadan. Le décryptage d'Isabelle Kersimon.

Isabelle Kersimon est journaliste. Elle a coécrit, avec Jean-Christophe Moreau, Islamophobie: la contre-enquête (Plein Jour, 288p, 19€, octobre 2014).

Volée de bois vert contre Gilles Clavreul. Qui sont les islamistes qu'il dénonce vaillamment et qui lui valent les remontrances de Libération, L'Humanité… et de la LDH?

Dimanche 13 décembre à 22h37, le préfet Gilles Clavreul, délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme (DILCRA), commente sur sa page Facebook le raout organisé le vendredi précédent à Saint-Denis[1] et qui a fait couler beaucoup d'encre puisque le mouvement Ensemble, dont Clémentine Autain (colistière de Claude Bartolone) est la porte-parole, a relayé l'invitation.

Le thème de la soirée? Rien moins que «Pour une politique de paix, de justice et de dignité» - on croirait entendre le doux nom des partis islamistes du Maroc ou d'Algérie. En guest stars, notamment le prédicateur suisse Tariq Ramadan et l'ex-porte-parole du Collectif contre l'islamophobe en France (CCIF), Marwan Muhammad.

Connu pour ses positions fermement républicaines et pour le moins nuancées, Gilles Clavreul dénonce une «offensive antirépublicaine menée par Tariq Ramadan, le Parti des Indigènes et un certain nombre de collectifs anti-démocratiques, racistes et antisémites». Il ose même aller jusqu'à affirmer que «sous couleur de dénoncer une prétendue atteinte aux libertés fondamentales, libertés que le gouvernement protège, sous le double contrôle du parlement et de magistrats indépendants, sous couleur d'un antiracisme perverti, cette offensive vise uniquement à légitimer l'islamisme, à défendre des prédicateurs fondamentalistes et à piéger la jeunesse des quartiers dans une radicalité sans issue». Quelle outrecuidance!

Alors que la France a subi, tout au long de cette année funeste, des attaques sanglantes sur son sol, les réseaux des mis en cause se sont activés au point que Françoise Dumont, présidente de la Ligue des droits de l'homme (LDH), s'est sentie dans l'obligation d'y répondre[2], soulignant qu'elle entend rassembler contre les nouvelles causes de l'antiracisme segmentaire, parmi lesquelles l'«islamophobie».

Or, si le torchon brûle non pas depuis dimanche, mais depuis avril, entre ces militants défendus par la LDH et l'ancien énarque, la raison en est simple: Gilles Clavreul n'emploie pas le terme «islamophobie»[3]. On aurait tort de considérer comme un détail insignifiant de la réthorique antiraciste ce qui relève d'une arme idéologique et politique. L'Organisation de la Conférence Islamique tente en effet depuis de nombreuses années d'imposer, principalement par la voix du gouvernement islamo-conservateur turc actuel, le concept d'islamophobie à l'ensemble des pays de l'ONU. Avec la bénédiction des frères Tariq et Hani Ramadan, le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF) s'évertue quant à lui, depuis fin 2003 et à la suite des deux islamistes genevois, à le faire reconnaître auprès des instances nationales et européennes dédiées aux Droits de l'homme.

L'enjeu ? Faire céder la République sous les revendications identitaires de l'islam politique. On comprend dès lors la raison du bashing organisé sur les réseaux sociaux (#Dilcragate), vite relayée par nos confrères les plus tolérants envers ce qu'ils considèrent, à tort, comme une lutte légitime et ceux à qui, malgré la littérature considérable sur le sujet, ils continuent d'apporter leur soutien.

Que veut le CCIF?

Le CCIF a pour objectif à moyen terme de faire abroger les lois de 2004 (sur les signes ostentatoires de religion à l'école) et 2010 (sur la visibilité du visage dans l'espace public), lois qu'il juge «désastreuses» dans l'un de ses premiers rapports, confirmant bien là qu'elles sont son premier objectif concret. Marwan Muhammad considère d'ailleurs que ces lois ont été promulguées par des «lâches» qui n'assument pas leur «haine». Ainsi le CCIF affirme-t-il «avoir recensé pour 2014 une centaine de cas de collégiennes et lycéennes à qui leur établissement aurait reproché indûment leur tenue». Il fait du port de la jupe longue un nouveau cheval de bataille, évoque des «dérives inquiétantes au sein de ces établissements scolaires», un «déferlement de violences verbales et d'humiliations systématiques», une «haine viscérale», un «traitement d'exception envers une minorité».

Est-ce une réalité? Certainement pas, me répond Michel Richard, secrétaire général adjoint du SNPDEN (Syndicat national des personnels de direction de l'Éducation nationale) et principal du collège Rameau de Versailles: «J'ignore d'où le CCIF sort ses chiffres. Il me paraît plutôt là que l'on utilise des incidents de la vie scolaire, qu'on les monte en épingle pour faire de ces jeunes personnes des pseudos martyrs. On fait à l'Éducation nationale un procès en sorcellerie, car l'immense majorité des situations évoquées par le CCIF se règlent par le dialogue».

L'encouragement à voiler les femmes, si possible dès le plus jeune âge, est en revanche l'un des objectifs des Frères musulmans, selon qui l'ordre islamique est voué à régner sur terre là où le communisme et la démocratie ont échoué. Et cet ordre commence par la soumission des femmes à cette pratique qui n'est une obligation religieuse incontournable que dans leur discours.

Qui est le CCIF?

Selon Bernard Godard, ancien fonctionnaire du ministère de l'Intérieur, le discret créateur et président du CCIF, Samy Debah, est «venu à l'islam par les réseaux fréristes» et le CCIF est «directement issu des jeunes réislamisés par les réseaux fréristes et accompagnés par Tariq Ramadan»[4].

Tariq Ramadan donnait d'ailleurs une conférence au dîner de soutien organisé par ses studieux élèves en mai 2012[5], dans laquelle il expliquait la marche à suivre: «Il ne s'agit pas de se sacrifier inutilement. Il faut toujours avoir l'intelligence des combats. Le prophète, face à ceux qui veulent le tuer, il prend une année et demie pour préparer son départ de la Mecque pour aller à Médine. Quand vous savez que Dieu est avec vous, vous partez dans le sud parce que vous savez que votre ennemi va penser que vous allez partir dans le nord. Quand on lutte contre l'islamophobie en France, il faut utiliser sa tête, utiliser la compréhension de l'environnement. Il faut dire à autrui les mots qu'ils comprennent et il se pourrait que les mots qu'ils comprennent ne soient pas directement les mots qui nous plaisent»[6].

Autrement dit, il faut employer la cause de l'antiracisme contre elle-même pour parvenir à ses fins.

Gilles Kepel dénonçait en 2013 «les vociférations des petits prophètes de l'identité et de la phobie», précisant que la «dénonciation tous azimuts de “l'islamophobie” est aussi, dans le débat actuel, une ressource victimaire dont se servent certains acteurs politico-confessionnels afin de souder une communauté sous leur houlette et d'exercer leur hégémonie sur ses membres au nom de ce slogan mobilisateur.»[7]

Quant à Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense, spécialiste des questions stratégiques internationales et en particulier militaires, il écrivait dans un rapport remis cette année à l'Assemblée nationale: «La timidité, voire la veulerie des représentants officiels de la communauté musulmane s'avère frappante: après les tueries perpétrées par Mohamed Merah et Mehdi Nemmouche, le CFCM et le CCIF ont surtout appelé à ne pas stigmatiser les musulmans. J'ai souhaité rencontrer des membres du CCIF, mais ils ont décliné ma demande, arguant que la radicalisation n'était pas leur problème. (…) Même après les attentats de janvier 2015 à Paris, le CCIF a publié un communiqué odieux qui n'évoquait que la nécessité d'éviter toute stigmatisation.»[8]

La LDH accusera-t-elle ces éminents serviteurs de la République d'«évoquer avec violence, presque avec haine» le travail de sape de ces militants?

«Ni Charlie, ni Paris, mais perquistionnable»

«Ni Charlie, ni Paris, mais perquistionnable», c'est ce qu'a publié Tariq Ramadan sur sa page officielle quelques jours après les tueries de Boulogne et Paris. Ce n'est pas une première: la victimisation soulignée par Connesa et Kepel bat son plein après chaque attentat.

Le 7 janvier, jour des premiers attentats, Marwan Muhammad se contente de retwitter Julien Salingue - lequel déclare que si rien ne pouvait justifier l'attaque, certains avaient «dénoncé avec raison l'islamophobie de Charlie Hebdo». Accusation même qui a désigné Charb et ses compagnons comme cibles des tueurs. Le Parti des Indigènes de la République dénonce quant à lui un «attentat odieux qui s'inscrit dans un contexte d'islamophobie extrême». À partir du 8 janvier, le CCIF comptabilise les actes antimusulmans sans - comme à l'accoutumée - en expliciter le détail et les suites judiciaires. Le 10 janvier, lendemain de la tuerie de Vincennes, il publie ce message cynique: «Pour saisir la précarité de la condition musulmane, considère la probabilité de survie de Lassant Bathily si la BRI l'avait vu pdt l'assaut». Le 11 janvier, il twitte avec frénésie toutes sortes de provocations accompagnées du hashtag #MaisSurtoutPasDeStigmatisation. Exemple: «Pour les naturalisations, on s'est dit que ce serait bien que les mecs prêtent serment sur #CharlieHebdo».

Pendant ce temps-là, rien sur l'Hypercasher. L'événement n'a simplement pas existé. Il faudra attendre le 27 février pour que, au détour d'un appel à manifester contre l'islamophobie, le CCIF se fende d'un communiqué où il évoque les victimes de Vincennes.

La victimisation à outrance

Les alertes ahurissantes du CCIF sur «la montée de l'islamophobie» ou «la vague islamophobe» en France ont été reprises pendant plus de dix ans sans aucun discernement par les médias, donnant à nos compatriotes musulmans le sentiment que la France les menace à titre personnel et communautaire. Or, dès son premier «rapport», le CCIF comptabilise comme «actes islamophobes» des mesures de protection ou de sécurité nationale: «Abdelkader Yahia Cherif, imam de Brest a été expulsé car le ministère lui reproche «son prosélytisme en faveur d'un islam radical» et «ses relations actives avec la mouvance islamiste prônant des actes terroristes» ; «Orhan Arslan expulsé car il aurait tenu «des propos extrêmement antisémites et antioccidentaux» d'après le Ministère»… En 2004, le CCIF recense comme acte islamophobe la fermeture d'une salle de prière à Châtenay-Malabry, où l'imam Salem Chiffra appelait au djihad contre les infidèles[9].

Au total, cette année-là, il dénonce 64 actes contre des institutions musulmanes, dont cinq concernant des expulsions d'imams radicaux et quatre des fermetures de mosquées consécutives à des faits d'incitation à la haine, de violence ou de participation à une entreprise terroriste[10].

Sur sa page d'accueil, le CCIF prétend que l'islamophobie tue en France. Une carte interactive pointe ainsi un meurtre islamophobe commis à Dreux en 2011 sur un homme sortant d'une mosquée, Archane Nouar. Quelques recherches montrent que deux criminels ont été jugés pour cela en cour d'Assises le 8 mars 2011. L'un d'entre eux, Nassim Djellal, a été condamné à dix ans de prison pour violences volontaires ayant entraîné la mort (et non pour meurtre), sans que le juge ait relevé l'aggravation d'islamophobie (il s'agissait apparemment d'une sordide affaire de règlements de comptes)[11].

Dix jours après les attentats de novembre, dans une interview donnée en anglais à Al Jazeera, Yasser Louati, le nouveau porte-parole du CCIF, accuse le gouvernement d'ignorer les actes antimusulmans, d'exacerber les attaques contre les musulmans et d'avoir déclaré la guerre... à la minorité musulmane de France! Il affirme aussi qu'un homme a été battu jusqu'à sombrer dans le coma lors d'une manifestation entre Identitaires bretons et militants d'extrême gauche à Pontivy, ce qui a été formellement démenti par le cabinet du maire, joint ce matin par téléphone: «La personne agressée est un Pontivien d'origine antillaise. Il se trouvait parmi les contre-manifestants. Il a été hospitalisé suite à des dents cassées et une lèvre fendue. Sa plainte a été reçue par la gendarmerie. Il ne s'agit en aucun cas d'une agression islamophobe.» Ni d'un coma.[12]

Quant au Parti des Indigènes de la République, il se livre régulièrement à des saillies contre «les Blancs» et a twitté ce message pour le moins «haineux», pour reprendre le terme de la LDH, le 19 octobre 2015: «Les jeunes Palestiniens nous enseignent comment résister». Le lien associé renvoie à un texte politique qui, certes, n'engage pas à poignarder nos concitoyens, mais il intervient au moment où, en Israël, des civils subissent ces attaques quotidiennement.

Marwan Muhammad twittait aussi sur les «Blancs» le 1er décembre: «#COP21 Des Blancs expliquent aux autres pourquoi il ne faut pas faire comme eux et comment il faut faire pour payer LEURS pots cassés»

On peut rêver mieux en matière d'antiracisme, de tolérance, de dignité, justice et paix que ces manipulations statistiques, ces attaques en règle des gouvernements qui se succèdent en France, ces dénonciations abusives de nos Institutions et cette racialisation désormais associée à la confessionnalisation virulente de notre société. Surtout en la période que nous traversons! Alors, de quoi Clavreul est-il coupable?

[1] http://www.ikhwan.whoswho/blog/archives/9502

[2]https://www.facebook.com/ldhfrance/post … 61?fref=nf

[3]«Les mots de l'antiracisme sont tous un peu piégés», m'a répondu Gilles Clavreul. «En commençant ma mission, j'ai constaté que le mot “islamophobie” était polémogène. J'ai jugé plus prudent de ne pas l'employer, d'autant que ceux qui l'emploient visent moins les agressions ou les insultes contre les musulmans - là, nous sommes évidemment tous d'accord pour les réprimer sans faiblesse - que la critique des excès où peut conduire une pratique rigoriste, voire dans certains cas fondamentaliste, de la religion musulmane. Or, cette critique doit pouvoir s'exercer librement ; elle est même nécessaire, avec l'instrumentalisation qu'en fait l'extrême droite identitaire qui ne vise que le seul islam et s'approprie par la force le concept de laïcité pour le détourner à son profit».

[4]Bernard Godard, La question musulmane en France, Fayard 2015.

[5] https://www.youtube.com/watch?v=uChGkA3M3bI

[6] https://www.youtube.com/watch?v=uChGkA3M3bI

[7] http://www.lemonde.fr/idees/article/201 … _3232.html

[8] Rapport enregistré le 2 juin 2015 à la présidence de l'Assemblée nationale au nom de la commission d'enquête sur la surveillance es filières et des individus djihadistes

[9] In: rapports du CCIF 2003_2004 et 2004.

[10]Isabelle Kersimon, Jean-Christophe Moreau, Islamophobie, la contre-enquête, éditions Plein Jour, octobre 2014.

[11] http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015 … iffres.php

[12] http://www.huffingtonpost.fr/isabelle-k … 63124.html

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015 … cartes.php

"François Hollande, qui est et reste à mes yeux un très bon Président, un décideur juste et bon, d'une intelligence fine et curieuse de tout, posé, humble et droit, un grand homme politique, bien élu, qui a engagé de très nombreuses réformes qui s'imposaient depuis des années voire des décennies" (Greg)
"Dès que je vois inscrit "FDL", je ne lis pas. C'est perte de temps. Il est totalement timbré, violent, et ses écrits me révulsent.  Son idéologie qui a évolué vers l'extrême droite est symptomatique d'une véritable dégénérescence intellectuelle." (Greg)
"Le CCIF défend les libertés fondamentales." (Broz)

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Re: Le fil des excellents articles de fond

Plusieurs articles très stimulants :

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Les effets destructeurs du management à la cool

Excellente tribune de Hubert Védrine sur les perspective de la construction européenne

"Sapere aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement."(E. Kant)
"Le secret douloureux des Dieux et des Rois, c'est que les hommes sont libres" (Jupiter à Egisthe in Les Mouches de Sartre)