Médias et faits divers
Quand le journalisme devient divertissement
« Val-de-Marne : laissé seul, un enfant de 5 ans victime d’un incendie ». « Fillette noyée à Nice : les trois maîtres-nageurs relâchés ». « La cavale fatale d’un braqueur de 72 ans ».
Ils sont là , partout. Si omniprésents et également imposés au receveur de l’information qu’ils paraissent ordinaires, courants. Meurtres, viols, enlèvements, disparitions, accidents, insécurité, justice : tout y passe sans pudeur ni retenue. Sans davantage de cohérence ou de lien qui les unisse, les faits divers sont en effet regroupés, dans tous les supports d’information, en une catégorie qui les uniformise. Des faits par ailleurs accessoires accèdent par là à l’existence médiatique, donc sociale. Le medium créerait-il le fait divers qu’il prétend constater ?
Sont en outre attribués aux faits divers un temps et un espace propres, alors même que les contraintes de l’urgence et de la concision caractérisent de plus en plus l’activité journalistique. Des faits jusque là sans importance se substituent ainsi à d’autres informations plus importantes. Si les journalistes font leur métier, au sens où ils le redéfinissent chaque jour, que fait la « culture du fait divers » au métier de journaliste ?
Les faits divers entendent montrer. Par la force de l’image et de l’évocation, ils décrivent, et c’est leur première difficulté, des évènements extraordinaires de manière quotidienne, donc ordinaire. Il se joue alors une lutte de pouvoir au sein du champ journalistique pour la définition même du fait divers qu’il faut montrer. C’est pourquoi les divers faits que montrent divers médias sont les mêmes. S’opère en effet une surenchère dans la recherche du scoop, de l’« ordinaire extraordinaire », surenchère futile puisque portant sur des faits qui le sont. La surenchère du fait divers a dès lors tôt fait de s’assimiler à une compétition entre médias, parfois obscène, pour montrer ce que l’on ne devrait pas montrer, pour écrire l’indicible, pour aller encore un peu plus loin dans le jeu pervers. Cette surenchère assouvit ses plaisirs en contant de sensationnelles scènes de violence qui, à défaut d’être ordinaires, en sont ordinarisés.
Les faits divers saturent ainsi l’information de futilités. Ils accaparent le précieux temps de l’information et recouvrent par là d’une ombre les sujets essentiels au regard de la formation des opinions. S’ils cachent tandis qu’ils font voir, c’est que les faits divers divertissent autant qu’ils font diversion. Le futile chassant l’essentiel, la hiérarchisation de l’information n’apparaît plus comme une fonction du journalisme.
Dès lors, les faits divers ne sont-ils pas l’antithèse même de l’information ? Ils créent en effet des représentations et des peurs, des groupes et des anxiétés, là où le journalisme prétend constater l’information et la relater. Entrant en conflit avec la hiérarchisation de l’information, ils pèsent sur la formation d’opinions rationnelles en introduisant un biais dans le processus d’appréhension du monde social. Torturant le réel, les faits divers constituent par conséquent une menace, pourtant bien réelle, pour l’exercice par le citoyen de ses prérogatives politiques. La culture du fait divers trouble la conscience citoyenne, elle divertit en même temps qu’elle l’anesthésie. Elle est anti-culture en tant qu’elle éloigne l’individu de la pleine réalisation de ses capacités intellectuelles innées. Elle est dégressive à l’aune de la notion de progrès humain et politique, et elle affaiblit nos velléités de gouvernement démocratique. Elle fait enfin du journalisme un divertissement, une foire, une chasse au scoop, insignifiante au regard du temps long et des décisions rationnelles que celui-ci impose.
En plaçant les faits divers au cœur de l’agenda médiatique, et donc politique, le journalisme paraît chaque jour un peu plus comme un symptôme de la société du spectacle. Ne devrait-il pourtant pas en être le remède ?
Lecture recommandée : Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Liber-Raisons d'agir, Paris, 1996.