Je me suis un peu documenté ces derniers temps au moyen de l'excellente revue Maghreb-Mashrek, où travaille un ancien de notre promo, un certain "LG" et où j'ai trouvé beaucoup d'informations sur la situation qui a conduit aux évènements actuels.
Plusieurs éléments sont remarquables dans les évènements tunisiens.
-> C'est d'abord une suite d'évènements inattendus. Un soir avant d'être "mis dans l'avion" par l'armée, Ben Ali faisait son troisième discours où il faisait une première marche arrière. Il devait venir d'être acté que l'armée ne tirerait plus sur la foule, car l'état major tunisien l'a imposé au Président. Dès lors, "la sécurité du Président n'était plus assurée" et la conclusion, un peu désordonnée est celle que l'on connait. La vie des personnes en question a été sauvegardée, contrairement à d'autres chutes d régimes de ce genre (Ceucescu). Probablement faudra-t-il maintenant qu'un travail de justice soit ordonné.
Ces évènements n'ont d'ailleurs été que peu pris au sérieux au départ dans les médias et même sur Internet (sauf pour ceux qui sont branchés là -bas) et c'est assez tard que nous sont parvenues les premières informations plus précises sur la situation là -bas. Les émeutesui ont commencées dès la mi-décembre) Tout aussi inattendue d'ailleurs que les ouvertures du rideau de fer (d'abord en Hongrie) puis du mur de Berlin.
Les régimes occidentaux n'ont pas vu le vent tourner. Ils faut dire que la focalisation sur l'islamisme dans le regard occidental, empêchait même d'imaginer une révolution populaire et démocratique. Certes, c'est l'armée qui a demandé à Ben Ali et aux Trabelsi de partir, en assurant une continuité au régime tout en en évinçant le noyau dur clanique qui, en quelque sorte, "possédait le pays". La volonté de la femme de Ben Ali de partir avec 1,5 tonne d'or est illustrative de cet état d'esprit de mise en coupe réglée d'un pays tout entier, au mépris le plus absolu de son peuple qu'ils disent "gouverner" mais qu'ils ne font en réalité que piller.
En bref, les régimes occidentaux, France en tête, ont si profondément ancrée un prisme de pensée fondée sur l'opposition à "l'éventualité islamiste" qu'ils ont été prêts à soutenir n'importe quel régime pourvu que ce dernier garantisse que l'on n'aurait pas à avoir à faire avec des fanatiques. Et les gouvernements de ces pays ont montré à plusieurs reprises leur capacité à aller loin dans la lutte contre l'islamisme extrêmiste (cf. la guerre civile algérienne où le pouvoir a amplifié la situation par des raids pour diaboliser encore plus les islamistes et annuler leur coup électorale dans un bain de sang). C'est dans ce contexte idéologique qu'il faut comprendre les propos de MAM à l'Assemblée Nationale, proposant au régime "ses services de formation et techniques de maintien de l'ordre".
On ne peut que se réjouir que les islamistes aient été totalement mis de côté dans ces révoltes (même si certains ont bien évidemment essayé de récupérer sans succès le mouvement). Et le fait que ces évènements fassent place à des soubresauts similaires encore épars, tout du moins des débats au sein des peuples arabes, en Algérie, en Libye, en Egypte, au Soudan et en Mauritanie, sans que l'islamisme puisse infester le débat est un excellent signe dans la modernisation du monde arabe.
Cependant, il faut rester circonspect. Le régime tunisien est toujours en place et la rupture se fait dans une continuité assez forte. 30 ans de verrouillage ont naturellement empêché la constitution d'une opposition solide de gouvernement. Et les islamistes, que l'on a chassé par la porte, vont essayer de rentrer par la fenêtre. En Tunisie et ailleurs...
Dans les autres pays, il y a fort à craindre que des tentatives s'élève dans une sorte de printemps des peuples arabes, qui risque fort d'être réprimé dans le sang s'ils ne sont pas suffisamment organisé (cf. la suite des soulèvements nationalistes des années 1848 en Europe).
Enfin, peut-on envisager que ces évènements influent sur la situation sub saharienne, particulièrement en Côte d'Ivoire ? On peut en douter, malheureusement.
"Sapere aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement."(E. Kant)
"Le secret douloureux des Dieux et des Rois, c'est que les hommes sont libres" (Jupiter à Egisthe in Les Mouches de Sartre)