Le Monde a écrit:
Il existe un drôle de point commun entre l'Assemblée nationale et la Grande Boucle. Dans un lexique "politiquement correct", on dirait que le Palais Bourbon et la petite reine manquent de diversité. En termes plus crus, ils renvoient l'image d'une France monocolore où les Noirs, les Maghrébins et les Asiatiques sont portés disparus. Même les deux émissaires africains du Tour –le Sud-Africain John-Lee Augustyn et le Kenyan Christopher Froome, de l'équipe britannique Barloworld– sont blancs.
L'idéal "Black-Blanc-Beur" immortalisé par les Bleus en 1998 est dans le cyclisme encore de la science-fiction. Où sont donc les Noirs, les Arabes et les Asiatiques dans le peloton? "C'est une question délicate, avoue Serge Niamke, médecin de l'équipe Cofidis. Ce sport s'inscrit dans une histoire familiale et régionale." Moins ancrée dans les banlieues, plus dans les campagnes, là où l'immigré (et sa descendance) est peu présent. "C'est un sport de riche pratiqué par des pauvres. Ça coûte cher de posséder son vélo, explique Raymond Poulidor. C'est moins coûteux de taper dans un ballon." "Et dans une cité, il faut trouver des amis qui veuillent bien t'accompagner", explique Arnaud Gérard, le coureur de la Française des Jeux.
[INTER]Antithèse du football [/INTER]Pour cette jeunesse métissée, le vélo est l'antithèse du football : moins sexy, moins glamour, moins riche… "Il n'y a pourtant pas de barrage dans ce sport : il n'est pas raciste, assure Omar Aït-Bouali, maire-adjoint (PS) d'Aubervilliers chargé des sports. Mais le jeune de banlieue n'est pas attiré par le cyclisme." Dans l'équipe pro de cette ville de Seine-Saint-Denis, sur la douzaine de coureurs, un seul est d'origine algérienne.
Les choses commencent toutefois à évoluer. AG2R vient de faire signer pour deux ans le jeune Français Blel Kadri, 21 ans. "Je ne fais pas de distinction raciale, argue Vincent Lavenu, le directeur sportif. Quand j'engage un coureur, c'est pour composer la meilleure équipe." Depuis quelques années, Bouygues Telecom a dans sa formation deux Antillais –Rony Martias, 28ans, et Yohanne Gène, 27ans – et un jeune Maghrébin, Saïd Haddou, 25 ans. "Quand j'ai pris ces garçons, révèle Jean-René Bernaudeau, manageur général, on m'a dit : T'as pris des Blacks, tu fais un coup marketing. Non, j'ai pris de bons coureurs." Rony Martias a été pré-sélectionné pour le Tour 2008. "C'était mon rêve de l'emmener, explique M. Bernaudeau. Mais il n'est pas encore prêt." Ce patron a été l'un des premiers à partir aux Antilles, terre bénie du vélo. Mais là -bas, difficile de rapatrier sur le continent les plus doués. Le froid de la métropole rebute. Qui plus est "aux Antilles, ils sont des vedettes : ils ont les nanas, les fans qui construisent leurs maisons", sourit Martias. Mieux vaut être star sur son île qu'anonyme dans le peloton. Les Africains ont encore du mal à percer. "Ce n'est pas leur culture, analyse Patrick Cluzeau, directeur technique national du cyclisme français. Ils n'ont pas d'infrastructures." "En Europe, on est nul au base-ball. Eux, ils ne sont pas au niveau", constate Marc Madiot, directeur sportif de la Française des Jeux.
[INTER]Avec une équipe pro danoise [/INTER]"J'ai fait trois fois le Tour du Gabon, et les mecs sont excellents même s'ils s'entraînent peu", tempère le coureur Arnaud Gérard. Une seule solution : "Pour être pro, faut qu'ils viennent en Europe", clame M. Cluzeau. Vœu exaucé! Pour la première fois, un coureur noir, d'Afrique du Sud, Luthando Kaka, 22 ans, a signé avec une équipe pro danoise.
En 95 éditions, le Tour de France n'a jamais connu de coureur noir. Des Arabes, un peu plus. Mais depuis 1954 –le début de la guerre d'Algérie–, les Maghrébins ont quitté la course. Dommage, ils ont écrit quelques belles lignes de la légende du Tour. En 1913, un jeune coureur a marqué le 10e Tour de France. Pas seulement parce qu'il portait une chéchia sur la tête au lieu de la casquette. Le Tunisien Ali Neffatti a été le premier coureur d'Afrique à s'élancer sur les routes du Tour. A 18 ans, il fut aussi le plus jeune participant. Quelques années plus tard, en 1926 et 1927, le Japonais Kisso Kawamuro a défié lui aussi la Grande Boucle. Un autre est venu en... 1996 : Daisuke Imanaka.
De 1950 à 1952, au temps des équipes nationales et régionales, il y eut aussi une formation "Afrique du Nord", où s'illustra l'Algérien Abdel Kader Zaaf. En 1950, vers Béziers, il s'est écroulé au milieu des vignes, victime d'une insolation. Des vignerons l'ont aspergé de vin. La légende enjoliva l'anecdote et voulut qu'il ait repris la route, saoul… à contre-sens. Son coéquipier Marcel Molines a remporté l'étape. Il a déclaré plus tard que personne ne se souviendrait de sa victoire, occultée par la défaillance de Zaaf…
Mustapha Kessous