Wikipédia, royaume de l'impunité ? Pas davantage que les journaux !
Par Elisabeth Lévy le dimanche 11 novembre 2007
Effroi dans les medias traditionnels, et triomphe des wikipediens : en refusant de sanctionner la Fondation Wikimedia, l’association qui héberge « l’encyclopédie citoyenne », le juge français aurait entériné l’impunité qui sévit sur la Toile.
Saisi en référé par trois particuliers qui s’estimaient victimes d’atteintes à la vie privée et de diffamation sur Wikipédia, le Tribunal de Grande Instance de Paris a débouté les plaignants, accréditant l’idée qu’internet serait une sorte de Far West où tous les coups sont permis, tandis que la vieille presse serait elle le royaume de la rigueur.
« Wikipédia, ni responsable, ni coupable », titrait par exemple Le Monde, tandis que Pierre Assouline, blogueur-vedette du quotidien, et vigie attentive de tous les dangers portés par Wikipedia, titre sur son irresponsabilité.
De nombreux medias ont manifesté le même effroi (sans paraitre se souvenir qu'un jugement en référé ne crée aucune jurisprudence, et que celle-ci reste à écrire).
Du coup, les journalistes oeuvrant dans les journaux se souviennent que sur internet, on peut écrire n’importe quoi.
Peut-être.
Pas beaucoup plus, finalement, que dans le reste de la sphère médiatique.
Supposons que j’ajoute à la notice de Daniel Schneidermann sur Wikipédia qu’il se nourrit d’enfants au petit déjeuner. Daniel aurait la possibilité d’exiger par lettre recommandée de l’hébergeur (Wikimedia) qu’il retire ce texte « manifestement illicite » puis, en cas de refus ou de non-réponse, de saisir le juge. Si j’avais publié cette information (diffamatoire ou injurieuse, je laisse ce point à la libre appréciation des lecteurs) dans un journal, il aurait pu exiger un droit de réponse puis intenter ou non un procès au journal.
Où est la différence ?
Dans le cas jugé à Paris, Wikimedia aurait dû retirer les textes litigieux si la demande lui en avait été adressée dans les formes, ce qui n’a pas été le cas. Ce n’est qu’en cas de refus qu’elle aurait pu être condamnée. A noter qu’un certain nombre de sites bénéficient d’une réelle impunité car ils sont hébergés dans des paradis internet qui se trouvent être les mêmes que les paradis fiscaux, c’est-à-dire hors d’atteinte de la justice étatique. Ces zones de non-droit sont autrement plus inquiétantes que Wikipédia, en tout cas en ce qui concerne la protection des offensés.
Certes, à la différence des responsables de Wikipédia, le directeur de la publication d’un journal imprimé peut exercer sur ce qu’il publie un contrôle a priori. En attendant, une fois que le coup est parti, la victime a bien du mal à se faire entendre, la loi sur la presse étant interprétée, par ceux-là mêmes qui ont à l’appliquer, comme destinée à protéger les journalistes plutôt que les victimes de leurs abus ou erreurs. C’est ce que m’a expliqué un jour l’excellent Jean-Yves Montfort, qui fut l’un des présidents les plus appréciés de « la XVIIème » chambre du tribunal correctionnel de Paris - désormais appelée la Chambre de la Presse. D’une façon générale, la législation sur la presse encadre tellement les droits du plaignant (délai de prescription raccourci, procédure très compliquée à laquelle tout manquement entraîne la nullité) que celui-ci doit manifester une détermination inébranlable –et jouir des services d’un très bon avocat- pour les faire respecter.
Mieux vaut le savoir, à défaut de s’y résigner : quelle que soit sa nature, le média est toujours plus fort que vous. Le malheureux qui voit sa vie privée étalée sur Wikipédia n’est ni mieux ni moins bien protégé qu’un Dominique Baudis accusé il y a quelques années à mots à peine voilés par une meute d’avoir couvert, voire commandité des crimes. Il est vrai que sur Wikipédia, les auteurs de diffamations, injures ou atteintes à la vie privée (ce qu’on qualifie de délits de presse) sont des anonymes alors que dans l’affaire Baudis, la meute lyncheuse était composée de journalistes. La quasi-impunité dont bénéficient ceux-ci serait-elle moins scandaleuse que celle qui profite aux inconnus du web ?
En réalité, Wikipédia ne pose pas un problème juridique mais culturel qui est celui du refus de toute hiérarchie et du fantasme d’une égalité de tous face au savoir. Cette dangereuse utopie est dénoncée comme un facteur d’appauvrissement et de déclin dans un ouvrage publié récemment aux Etats-Unis par un adepte repenti de la religion numérique (Andrew Keen, The Cult of the Amateur, Doubleday. Voir Le Monde, 12 septembre 2007). Dans ces conditions, plutôt que de s’indigner du laxisme du juge, il faut cesser de célébrer internet comme l’agora universelle, l’espace hyper-démocratique et hautement participatif où chacun serait enfin journaliste, poète, savant, encyclopédiste. Car le culte de l’amateur finira par tuer la culture.