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1

Greg a écrit:

Comprendre la philosophie de Macron

La vache, on nous aura tout fait.
Mais quand on voit la source (Slate, que Greg dissimule habilement), on comprend mieux.

https://www.slate.fr/story/144876/liber … hie-macron

2

http://www.slate.fr/story/144876/libera … picks=true

SLATE.FR
Qu’est-ce que le libéralisme égalitaire? Comprendre la philosophie de Macron

Speranta Dumitru — 02.05.2017 - 14 h 51, mis à jour le 02.05.2017 à 14 h 51

Le programme du candidat Macron est inspiré par deux autres philosophes, John Rawls (1921-2002) et Amartya Sen (né en 1933).

Loin d’être un amas d’idées de droite et de gauche, le programme de Macron relève d’un courant de pensée cohérent connu sous le nom de «libéralisme égalitaire».

On oublie souvent qu’Emmanuel Macron a été philosophe avant d’être fonctionnaire d’État, banquier et ministre. Son travail d’édition philosophique lui a valu, il y a 17 ans, les remerciements de Paul Ricœur dans la préface de La mémoire, l’histoire et l’oubli, un livre particulièrement dense.

Aujourd’hui, le programme du candidat Macron est inspiré par deux autres philosophes, John Rawls (1921-2002) et Amartya Sen (né en 1933). Le premier est considéré comme le plus important philosophe politique du XXe siècle, le second a reçu le Prix Nobel d’Économie en 1998.

Combattre l’inégalité des chances

Le libéralisme égalitaire est d’abord une philosophie de l’égalité des chances. Son idée principale est que dans une société juste toute personne doit avoir la chance de réaliser ses projets sans que des inégalités héritées de naissance ou issues des accidents l’en empêchent. Cette idée semble inspirer le premier slogan de Macron: «La France doit être une chance pour tous». Elle est aussi illustrée par l’un des clips de la campagne présentant Charles Rozoy qui, après un accident, est devenu champion paralympique en 2012.



Le libéralisme égalitaire est un courant qui combine la liberté et l’égalité dans une théorie cohérente de la justice sociale. Son représentant le plus connu, John Rawls, considère dans son livre, Théorie de la justice, qu’une société juste doit réaliser les deux principes suivants:

Accroître les libertés de base égales pour tous;

Limiter les inégalités économiques de façon à améliorer: (a) l’égalité équitable des chances; (b) la situation des plus désavantagés.

Quiconque a lu Rawls sera étonné de découvrir que l’exposé de ses deux principes a structuré, dans ce même ordre, le discours de Lyon, que Macron a prononcé le 4 février 2017. Il y a défendu (1) «les libertés de base» en considérant la laïcité comme une liberté de conscience compatible avec la liberté des autres; la liberté de travailler, d’entreprendre et d’innover; la liberté d’association. Puis, il a insisté sur (2a) l’égalité des chances qu’il veut équitable par un investissement dans l’éducation des enfants en ZEP (en divisant par deux la taille des classes) et des adultes (en développant la formation continue), ainsi que par la parité et des mesures antidiscriminatoires dans les entreprises.

Dans son programme, la priorité accordée (2b) à la situation des plus désavantagés se traduit dans l’augmentation des minima sociaux (l'allocation vieillesse et adulte handicapé) et les mesures pour les sans-abri.

De façon générale, la création d’un système universel des retraites et d’une assurance chômage universelle opère une profonde égalisation des statuts.

Liberté ou égalité? Capabilités, mon capitaine!

Le libéralisme égalitaire est une théorie féconde, dotée de nombreuses applications. L’un des débats qu’il a suscités concerne le type d’égalité qui devrait nous préoccuper: faut-il chercher à égaliser les ressources, en laissant les gens libres d’en faire l’usage qu’ils souhaitent? Ou faut-il égaliser le niveau de bien-être ou de satisfaction, même si cela implique une inégalité des ressources?

C’est en cherchant à répondre à ces questions qu’Amartya Sen a élaboré l’approche dite «des capabilités». Selon lui, ce qu’il faut égaliser est la «capacité» des gens à choisir et à combiner différentes actions pour réaliser leurs projets. Dans cette perspective, la redistribution des ressources n’est qu’un moyen parmi d’autres. Ce qui compte en matière de justice sociale est de choisir les politiques qui élargissent les possibilités d’action. Autrement dit, la liberté de tout un chacun.

L’idée que la pauvreté est une privation de liberté ne va pas de soi. On peut la comprendre en comparant, comme le fait Amartya Sen, la situation de deux personnes: l’une qui jeûne et l’autre malnutrie. Du point de vue des ressources et du mal-être, les deux se retrouvent dans une situation identique. Mais ce qui fait la différence est que l’une a choisi de ne pas manger et l’autre n’a pas eu le choix. L’idée d'Amartya Sen est que comparer les possibilités d’action dont disposent les individus, leurs «capabilités», constitue une meilleure façon de comprendre les inégalités que comparer leur niveau de ressources ou de satisfaction.

L’approche des capabilités a inspiré l’Indice du développement humain (IDH) mis en place en 1990 par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) pour mesurer les progrès des pays en matière de lutte contre la pauvreté. Cette institutionnalisation a consacré une philosophie du développement centrée sur la personne humaine et son autonomie, au détriment d’une vision marxiste, centrée sur les structures économiques et la satisfaction des besoins premiers. Le programme de Macron semble s’en inspirer lorsqu’il affirme que la lutte contre la pauvreté ne vise pas seulement à assurer la subsistance, mais à permettre l’autonomie, à augmenter la capacité de «faire».

L’égalité des capabilités est une constante dans les discours de Macron et cela peut être mesuré grâce à l’outil d’analyse statistique des discours mis au point par les chercheurs de l’Université Côte d’Azur. Cet outil permet non seulement de montrer que parmi les cinq candidats du premier tour, Macron est celui qui utilise le plus le mot «égalité». Ce classement est confirmé par un autre moteur de recherche.

Cet outil fournit également le diagramme des thèmes associés au mot «égalité». Le thème des «capacités» y figure au premier plan et l’usage qu’en fait Macron est celui de l’approche des capabilités. Par exemple, dans le discours de Toulon, le 22 février, Macron critique un libéralisme sans égalité des capabilités:

«Défend-on la liberté vraiment lorsque certains n’ont pas droit à la liberté, lorsque certains n’ont pas – alors qu’ils ont envie – des capacités, dans nos quartiers, dans la ruralité, de “faire”?»

Vers un «consensus par recoupement»?

Dans son ouvrage sur le Libéralisme politique, Rawls soutenait que son libéralisme égalitaire pouvait faire l’objet d’un «consensus par recoupement». Sa conviction était que dans une société qui respecte le pluralisme des doctrines opposées peuvent se recouper sur des principes essentiels, tout en gardant leur spécificité.

Difficile de ne pas voir des similitudes avec la conviction de Macron que des gens de gauche, du centre et de droite peuvent adhérer à des principes fondamentaux, sans renoncer à leurs différences. Seulement, Rawls prévenait qu’un tel consensus s’obtient par une délibération sobre, menée dans le cadre de la raison publique.

3

Jean-Pierre Le Goff <3

Le Figaro a écrit:

J.-P. Le Goff: «La loi Egalité et citoyenneté, panier de la ménagère du gauchisme culturel»

FIGAROVOX/ARCHIVE - L'Assemblée nationale a définitivement adopté la loi Egalité et citoyenneté. Dans les colonnes du Figaro, le sociologue et philosophe fustigeait il y a quelques semaines un projet chargé de définir les nouvelles normes du bon comportement social et citoyen.

Jean-Pierre Le Goff est un sociologue, philosophe et écrivain français. Professeur des Universités et chercheur au CNRS, il a notamment publié La Fin du village. Une histoire française (éd. Gallimard, 2012) et dernièrement Malaise dans la démocratie (éd. Stock, 2016).

Le projet de loi «égalité et citoyenneté» mériterait d'être étudié comme un cas d'école: il est un exemple type d'une inflation normative «abracadabrantesque» qui prétend transformer la réalité et changer les mentalités par un mélange de proclamation de grands principes et d'encadrement de la société.

Ce projet fait suite aux mesures issues des «comités interministériels à l'égalité et la citoyenneté». Par-delà les slogans et les formules toutes faites, on peut y trouver des mesures comme l'extension du service civique, la création de la réserve citoyenne, le renforcement de la maîtrise du français tout au long de la vie, ou encore «rendre publiques les règles d'attribution des logements sociaux»… correspondant à l'objectif de «retisser les liens de la communauté nationale». D'autres mesures préconisées, comme celle consistant à établir de façon étatique et autoritaire une mixité sociale, ne favorisent pas nécessairement le fameux «vivre-ensemble» et ont toutes les chances d'aboutir à des effets inverses. Quant à l' «égalité réelle», elle consiste surtout à créer de nouveaux droits et à durcir les sanctions contre le racisme et les discriminations, processus qui paraît sans fin.
217 articles à la cohérence problématique

Les soixante mesures issues de la première réunion du comité interministériel ont été complétées lors d'une seconde réunion par cinq nouveaux blocs de mesures visant à «amplifier l'action». Au bout du compte, la traduction législative de ces mesures s'est traduite dans un projet de loi initial de 41 articles pour aboutir, après discussions et amendements à l'Assemblée nationale, à un quintuplement de leur nombre, soit 217 articles, dont la cohérence et le rapport avec les objectifs initiaux sont pour le moins problématiques. Comment s'y retrouver dans cet agglomérat qui a des allures d'inventaire à la Prévert où se côtoient dans un même projet de loi les articles concernant l'«engagement républicain des jeunes», avec l'«autorisation d'absence pour PMA dans la fonction publique», la «protection de l'image des femmes dans les messages publicitaires», l'«expérimentation de l'utilisation systématique par les policiers et les gendarmes de caméras mobiles individuelles lors d'un contrôle d'identité», l'«action civile des associations de défense des victimes du bizutage», sans oublier la «suppression de la condition de nationalité des dirigeants des sociétés de pompes funèbres»…?

Le titre III du projet baptisé «Pour l'égalité réelle» pousse ce patchwork au plus haut point et constitue une sorte de panier de la ménagère du gauchisme culturel. On y trouve tous ses thèmes de prédilection liés aux mœurs (interdiction des agissements sexistes, insertion de la notion de genre dans le code de procédure pénale…), à l'éducation des enfants (interdiction aux parents de donner une fessée à leurs enfants), à l'antiracisme et aux discriminations qui concernent tout autant les paroles, les comportements et les actes, à la représentation de la «diversité» dans les programmes audiovisuels et les «quotas relatifs aux langues régionales pour la diffusion des œuvres musicales»…

    L'incantation de nobles valeurs et de bons sentiments s'accompagne d'une sorte de folie normative et d'une volonté renforcée de punir tout ce qui de près ou de loin est moralement incorrect

Le plus frappant en l'affaire est l'accentuation systématique du côté répressif d'un arsenal législatif déjà bien fourni en matière de lutte contre le sexisme, le racisme, les discriminations…, comme si avant une défaite électorale annoncée, la gauche voulait créer une situation où tout retour en arrière soit rendu difficile. L'incantation de nobles valeurs et de bons sentiments s'accompagne d'une sorte de folie normative et d'une volonté renforcée de punir tout ce qui de près ou de loin est moralement incorrect au regard des nouvelles normes étatiques du bon comportement social et citoyen. Le renforcement du pouvoir des associations de se porter partie civile à la moindre occasion accroît la pression et les possibilités de stigmatisation de ceux qui contestent la légitimité d'un tel dispositif d'encadrement.
La confiance dans les rapports s'étiole

En réalité, la plupart des articles concernant l'égalité réelle ne changent pas grand-chose aux réalités qu'ils condamnent. Ce genre de loi informe et justicière n'agit pas par effet d'adhésion, mais par effet de déstabilisation. Elle encourage un processus de victimisation et de multiplication de plaintes en justice qui crée un climat de suspicion délétère. La confiance dans les rapports sociaux, le sentiment de vivre dans un climat de liberté s'étiolent et avec eux la bonne humeur et la dynamique même de la vie sociale. La société démocratique n'est pas une pâte à modeler ou un lieu d'expérimentation de moralistes-technocrates qui veulent faire le bonheur des gens malgré eux. Le pouvoir socialiste a tendance à l'oublier, tellement il semble persuadé qu'il incarne naturellement l'idée de progrès dans tous les domaines.

Les sages du Sénat ont du pain sur la planche avec le fatras de l'«égalité réelle» qui défie le bon sens en construisant une sorte de démocratie rêvée des anges où toute violence, inégalité et discrimination auraient disparu par le miracle de la proclamation de lois vertueuses promulguées par l'État. La logomachie édifiante ne concerne pas seulement les médias audiovisuels et les réseaux sociaux, mais une politique qui se montre impuissante à réduire significativement les fractures sociales et culturelles qui minent l'unité du pays depuis longtemps. Après l'existence d'un «Commissariat général à l'égalité des territoires» et d'un «secrétariat à l'égalité réelle» est venue s'ajouter la nomination d'une «déléguée interministérielle à la mixité dans l'habitat» avec leurs experts attitrés en matière de «pilotage» et d'«évaluation». Nouvelle langue de bois du «vivre-ensemble», jargon technocratique et multiples «boîtes à outils» contribuent à recouvrir tant bien que mal des situations et des tensions sociales qui ont atteint leur point d'exaspération.

Faute de rattraper le retard et de changer le cours des choses, la gauche a tendance à se réfugier
dans l'imprécation morale et la multiplication des lois et des réglementations dans tous les domaines de la vie sociale. Le quinquennat de François Hollande aura laissé l'image d'un pouvoir socialiste qui non seulement a effectué un tournant économique libéral dans les plus mauvaises conditions, mais qui a voulu régenter les rapports sociaux et la vie quotidienne en fonction de ce qu'il estime être le Bien en matière de mœurs, de paroles et de comportements.

    On reconstruit le meilleur des mondes dans l'entre-soi et l'on s'efforce de croire que le pays ne va pas si mal et que la gauche peut rester au pouvoir quoi qu'il en soit.

Le décalage de ce monde fictif avec la société réelle n'a jamais été aussi grand. Par-delà le bilan d'une politique devenue illisible à force d'hésitations et d'incohérences, c'est l'incapacité de comprendre l'état d'esprit de la grande majorité des citoyens qui est en question. Le projet de loi «égalité et citoyenneté» en est un exemple frappant. On reconstruit le meilleur des mondes dans l'entre-soi et l'on s'efforce de croire que le pays ne va pas si mal et que la gauche peut rester au pouvoir quoi qu'il en soit.

La multiplication des promesses présentes et à venir, les tentatives de diaboliser la droite et les appels réitérés à combattre l'extrême droite, la xénophobie, le racisme, l'islamophobie, les inégalités, les discriminations…, le tout agrémenté d'appels à l'unité et à la fraternité universelle, ne changeront rien à cette réalité: le quinquennat de François Hollande parachève une façon informe et moralisatrice de faire de la politique qui sème le désarroi et creuse le fossé entre gouvernants et gouvernés depuis plus de trente ans.

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/20 … lturel.php

4

Un (comme toujours) excellent article sur les travaux de Louis Chauvel, dont on apprend, consterné, qu'il a dû partir au Luxembourg parce qu'en France, l'académie lui a barré la route... Pauvre pays miné par la médiocrité, une médiocrité qui se renforce toujours par ses propres certitudes, et par les statuts de prestige qui amoindrissent les incitations à faire toujours mieux, à chercher à aller plus haut...

http://www.slate.fr/story/126821/louis- … picks=true

Louis Chauvel, le sociologue qui a vu notre lose dans ses graphes

Jean-Laurent Cassely FranceEconomie 17.11.2016 - 7 h 11, mis à jour le 17.11.2016 à 11 h 48

Sans doute l'essai de sociologie le plus riche et déprimant de l'année, «La spirale du déclassement» de Louis Chauvel veut nous faire passer un message: faute de sortir du déni, le déclassement des classes moyennes va se poursuivre jusqu'à un niveau politique préoccupant.

En France, on n’a pas de pétrole, mais on a Louis Chauvel, même s’il enseigne au Luxembourg et que sa voix porte plus sur la scène internationale que dans le débat français. Sociologue spécialiste de démographie et grand consommateur de séries statistiques, Chauvel utilise des «télescopes démographiques pour analyser les transformation de la société française», comme il le résume. Alors qu’une seule bonne idée suffit généralement pour publier un livre de sciences sociales, lui en revendique au moins trois ou quatre dans son dernier livre. «Par chapitre», glisse-t-il avec le petit ton malicieux et légèrement trollesque qu’il affectionne: «Mais c’est peut-être pas à moi de m’envoyer des fleurs», tempère-t-il en une étrange anti-phrase.

Le sociologue s'est senti assez isolé dans la sphère académique au cours des dernières années, sans doute le revers du succès médiatique de ses thèses. Et parce qu’il a été, selon lui, le premier et l’un des seuls à tenir le bon diagnostic, dès la fin des années 1990. A savoir que les jeunes générations décrochaient socialement par rapport à leurs aînés, ceux des premières années du baby-boom, et que la situation, de déjà pas terrible, allait devenir catastrophique pour les suivantes.

Son nouveau livre, La spirale du déclassement, enfonce le clou et paraît dans une période où le doute sur l’état de la jeunesse et des classes moyennes profite à l’accusateur. Pour faire face, comme il nous l’a expliqué, à ceux «qui ont voulu m’isoler dans une niche génération, pour en même temps dire que ça ne suffisait pas pour comprendre la question sociale», le sociologue tente dans La spirale du déclassement de faire tenir ensemble les multiples dimensions de son diagnostic sur le retour des inégalités.

Ce monde qui vient est un monde où les classes moyennes salariées ne seront plus aussi solides qu’avant

Quand on lui demande une photographie d'ensemble de la situation, Louis Chauvel explique que l'édifice dont les classes moyennes sont le socle «s'érode et se transforme en sable à mesure du remplacement générationnel. Les générations ne remplaçant pas les classes: elles sont simplement un révélateur du monde qui vient, un monde où les classes moyennes salariées ne seront plus aussi solides qu’avant».

Face au mur qui se rapproche, nous refusons d’admettre que l’avenir pourrait ne pas être plus souriant, nous confie le sociologue avec l'humour du désespoir qu'il affectionne:

«J’ai été à chaque fois étonné d’avoir été aussi isolé dans les années récentes pour fournir cette analyse. Et une fois cette analyse faite, on a vu un basculement du déni à une espèce de renoncement général. On est passé de “C’est n’importe quoi” à “On le sait depuis 20 ans” puis “ça n’apporte rien” et, enfin, à “et puis de toute façon ça ne change rien”.»

Deux semaines après l'entretien que nous accordait Louis Chauvel, Le Monde relayait un de ces diagnostics rassurants sur l'état de la société française, si constestés par le chercheur, dans lequel les rapporteurs de France Stratégie évoquaient le pessimisme des Français et «un diagnostic que ne reflètent pas nécessairement les indicateurs statistiques.»

Pourquoi votre diplôme ne vaut rien

Louis Chauvel fait partie d’un club curieusement restreint en France: celui des chercheurs qui défendent la thèse d’un déclassement scolaire intergénérationnel. Le phénomène est plus simple que son appellation. A niveau de diplôme équivalent, les jeunes générations occuperaient un emploi moins élevé dans la hiérarchie des professions que leurs parents ou seraient moins bien rémunérés. Autre manière de présenter la chose, il leur faudrait un niveau de diplôme supérieur pour bénéficier d’un poste ou d’un niveau de vie équivalent à celui de la génération précédente.

Pour Chauvel, l’argument du déni est que nous avons assisté à un «upgrading», une sorte de montée en gamme généralisée: les emplois supérieurs se multiplient, alors que les effectifs des professions populaires plus anciennes (ouvriers, agriculteurs, artisans, commerçants) chutent. «Or il convient de nuancer cette impression: la question demeure celle du rythme de croissance rapporté à celui des candidats potentiels à l’entrée dans les classes moyennes, à savoir les diplômés qui s’attendent à trouver leur place dans ce groupe social.» On ne le sait pas forcément, mais en France plus d'un diplômé du bac (ou plus) sur cinq est employé ou ouvrier non qualifié.

http://www.slate.fr/sites/default/files/1_diplomes.png

Le rythme de croissance du nombre de diplômés des années 1980 à 2000 a été plus rapide que celui de la création d’emplois de classes moyennes et supérieures, et le solde correspond à des aspirants aux catégories moyennes et supérieures rétrogradés à d’autres positions. Louis Chauvel écrit que «la croissance des cadres et professions intellectuelles supérieures n’a pas été nulle, mais [qu'] elle n’a pas permis d’absorber le surcroît massif de diplômés, qui a dû trouver par conséquent sa place à des niveaux hiérarchiques inférieurs.» On parle parfois d’inflation scolaire dans la mesure où la valeur des diplômes sur le marché du travail décroît avec leur diffusion massive.

A son extrémité, le déphasage crée le phénomène médiatique bien connu (puisque concernant de nombreux journalistes) des intellos précaires: des diplômés qui ne trouvent pas de fonction dans la société correspondant à leurs études longues, dans des secteurs sans débouchés pratiques directs. «Les métiers des arts et tous les métiers à vocation, photographie et journalisme compris, sont des métiers mis en concurrence radicalisée et qui du point de vue de leur identité de classe moyenne supérieure qui était leur position à l’époque de George Perec, connaissent des chutes très rapides», précise le sociologue. Une des sources de la colère des manifestants de Nuit Debout, parfois raillée pour son côté intellos des villes.

Les jeunes qui n’ont pas réussi à progresser par rapport au niveau de diplôme de leurs parents ont connu une aspiration vers le bas. Et la difficulté pour les toutes nouvelles générations qui arrivent sur le marché du travail est la suivante: puisqu’il est dorénavant impossible d’accélérer de nouveau le rythme de progression des diplômés, ces dernières cohortes pourraient rencontrer de vrais soucis de déclassement social intergénérationnel.

Louis Chauvel convoque la texture du camembert à l'appui de ses observations.

«Nous ne voyons donc pas de trace d’une mobilité ascendante généralisée, d’une dynamique d’"upgranding", dont on espère un effet d’entraînement. C’est plutôt une forme déprimante de trickle down, d’effet de ruissellement naturel vers le bas, en réalité un “effet de dégoulinure” qui évoque le camembert trop fait. Une fois encore, les tenants de la lucidité, conscients des dynamiques générationnelles, ne seront pas surpris.»

Pourquoi vous ne pourrez pas racheter le logement de vos parents

Durant la décennie 2000, l’indice des prix de l’immobilier a quasiment doublé. Or cette donnée est la plupart du temps évacuée dans le calcul des inégalités en France. La prise en compte du patrimoine est le révélateur chez les classes moyennes d’«une distorsion croissante, préalable à un écartèlement, voire une rupture de continuité, entre les classes moyennes dotées d’un substantiel patrimoine net, sans remboursement de prêts, par opposition aux autres, propriétaires endettés ou locataires, dont les conditions économiques d’existence sont d’une tout autre nature.»

http://www.slate.fr/sites/default/files/indice_prix.jpg

Pour ceux qui étaient propriétaires au début de la période d’envolée, celle-ci représente «des opportunités de plus-value longue du patrimoine d’une intensité historiquement inédite depuis le XIXe siècle.» Et les plus-values d’un patrimoine de plus de 200.000 euros représentent sur dix ans un apport correspondant à la moitié du revenu des ménages.

http://www.slate.fr/sites/default/files/1_GraphiquePatrimoine.png

Les jeunes qui n’ont pas de patrimoine sont morts

Si la France reste une société de classes moyennes avec son coefficient de Gini, indicateur utilisé pour mesurer les inégalités, faible comparé à celui de ses voisins, la nouvelle donne patrimoniale bouleverse cette représentation d’une société bien tassée autour de la moyenne. Ce retour du rôle du patrimoine «dans la vraie vie des vraies gens» nous explique Chauvel, est la véritable clé du retour des inégalités, «en particulier pour les jeunes, parce que s’ils n’ont pas de patrimoine ils sont morts. Enfin, ça sera dur pour eux.»

http://www.slate.fr/sites/default/files/aligot.jpg

La spirale du déclassement, Louis Chauvel, Seuil. Les amateurs de produits laitiers de terroir apprécieront l'imagination fromagère du sociologue qui, dans sa représentation des inégalités sociales de revenu et de patrimoine (connu aussi sous le nom de strobiloïde), utilise l'image de l'aligot.

Cette prise en compte du rôle du patrimoine déjà identifiée par Thomas Piketty permet d'articuler la question générationnelle avec celle du retour des classes sociales, concept qu'on croyait en voie de ringardisation pendant les Trente glorieuses. On assiste à bas bruit et sur fond de discours rassurant sur les inégalités en France à la «reformation d’une classe d’héritiers-rentiers, économiquement séparée du sort de ceux qui doivent continuer à travailler pour vivre.» Pour ces derniers, «en cours d’acquisition de leur logement, et en particulier lorsque la parentèle n’est pas en mesure d’apporter une aide, le contexte nouveau est à la fois celui de coûts exorbitants -l’endettement prenant des proportions extrêmes, tout comme l’effort financier lié au remboursement- associés à une prise de risques considérable: toute variation des marchés immobiliers, des taux d’intérêts, ou simplement les aléas de la vie (rupture de carrière, divorce, décès, etc.) peuvent déstabiliser l’ensemble de l’oeuvre d’une vie.»

Le déclassement se vit comme la prise de conscience pour un individu qu’il n’aurait pas les moyens d’acheter un bien comparable à celui de la génération de ses parents

Le déclassement se vit ici comme la prise de conscience pour un individu qu’il n’aurait pas les moyens d’acheter un bien comparable à celui de la génération de ses parents. De quoi très sérieusement nuancer la clameur qui nous vient du marché immobilier, du banquier, des proches sans oublier les suppléments des magazines hebdomadaires: «C’est le moment d’acheter!» Car ce que les suppléments Immobilier ne mentionnent jamais, c'est qu'«il conviendra de travailler deux fois plus longtemps pour acheter le même bien» et qu'un scénario plausible est que «les acquéreurs des années 2005 et suivantes pourraient s’être lourdement endettés pour connaître au bout du compte des plus-value moins favorables» que leurs aînés ou leurs collègues héritiers.

… Ni vivre dans la même commune qu’eux

Le déclassement générationnel et le renchérissement de l’immobilier conduisent la population déclassée à décliner sur l’échelle horizontale des classes sociales, ce qui a une traduction dans le sens horizontal de la géographie résidentielle.

«La diffusion des diplômes allant de pair avec une situation géographique résidentielle pour l’essentiel bloquée, les jeunes adultes mieux diplômés doivent s’attendre à de fortes désillusions sociales s’ils croient en une correspondance stricte, invariable depuis la génération de leurs parents, entre diplôme et prestige résidentiel.»

Ainsi «ce type de trajectoire descendante est clairement avéré en Île-de-France, où les nouvelles générations ont connu, à un âge donné, et plus que la génération de leurs parents, un glissement progressif –déplaisant peut-être– vers des communes ou des cantons moins prestigieux, alors même que la part de budget consacrée au logement s’est accrue.»
En réponse, une partie des déclassés s’adapte en gentrifiant, ce «qui consiste à modifier la composition sociale et le prestige économique d’un territoire plus populaire, pour espérer à terme un retour sur investissement meilleur que dans un choix plus conservateur».
Le phénomène de gentrification prend alors une double signification. Du point de vue de ceux qui sont déjà dans le quartier avant sa gentrification, c'est une montée en gamme. Pour ceux qui s'installent, en revanche, l’histoire qu’ils se racontent est celle d’une relégation. Peut-être la raison pour laquelle on assiste à une vaste opération de réhaussage de l’image de la banlieue parisienne à mesure que les déclassés atterrissent au-delà du périphérique et reclassent les lieux en espérant «rester bourgeois», pour reprendre le titre du livre d'Anaïs Collet sur le destin de ces nouveaux notables extra-muros.

http://www.slate.fr/sites/default/files/Prestigeresidentiel(1).png

Le déclassement social est-il encore un problème de riches?

L'une des thèses les plus discutées de Louis Chauvel est celle du déclassement des classes moyennes par rapport aux autres groupes situés au dessus ou en dessous d'elles. Dans La spirale du déclassement, le sociologue se montre assez mesuré. Reconnaissant que si le constat qu'elles ne s'appauvrissent pas vraiment est juste, ce type d'affirmation laisse entendre que les intéressés ont tendance à exagérer la dégradation de leur situation. Or cette idée «dissimule néanmoins une perte de pouvoir d’achat du salaire à temps plein de près de 8% entre 1975 et 1995 pour les intéressés et une stagnation depuis. Dans la mesure où ce groupe social a prolongé sa formation de près de deux années d’études supplémentaires, en moyenne, de 1975 à 2010, il est facile de comprendre le malaise durable de la population concernée.»

Des biens et services classants, comme la semaine de ski au Club ou les mètres carrés dans un quartier valorisé, sont parfaitement inaccessibles

http://www.slate.fr/sites/default/files/Bienalaonsommation.png

L’argument habituel consiste à opposer que le prix des biens de consommation courante a fondu, des t-shirts aux produits électroniques. Cette consommation a certes «offert un substitut de satisfaction face à la stagnation des revenus. Inversement, des biens et services classants, comme la semaine de ski au Club ou les mètres carrés dans un quartier valorisé, sont parfaitement inaccessibles.»

Le drame des enfants de la génération du baby-boom est d’avoir grandi avec des aspirations plus élevées que celles de la précédente, puisque le mouvement d’ascension sociale intergénérationnel semblait ne jamais devoir prendre fin. Chauvel donne une base statistique à ce constat. Selon lui, pour les générations qui naissent à partir des années 1960, «les aspirations croissantes rencontrent des possibilités déclinantes». Or «lorsque les possibilités dépassent les aspirations, la population a lieu d’être satisfaite» et lorsque c’est l’inverse, l’espoir laisse place à la frustration. Selon l’auteur, les générations suivantes, nées à partir des années 1980, «sont maintenant prévenues», et leur pessimisme face à l’avenir serait surtout «le signe d’une accoutumance aux désillusions ou d’une forme de résignation».

http://www.slate.fr/sites/default/files/1_graphiqueFinal.png

Pourquoi le déclassement ne favorise pas le mouvement social

Mais si le diagnostic de Louis Chauvel est le bon, une pièce semble manquer à l’édifice: pourquoi la large portion de Français déclassés ne se révoltent-ils pas? Si on compare comme le fait le sociologue l'évolution du nombre de journées de grève par an depuis les années 1970, on constate qu’une grande agitation sociale allait de pair avec une société dont les inégalités se résorbaient, alors que c’est aujourd’hui l’inverse.

Première piste d'explication: le décalage entre la situation objective et l’image que renvoie d’elle-même «la société des classes moyennes» toujours dominante (et rassurante) dans les esprits, écrit le sociologue:
«une population peut continuer d’être alarmée contre les inégalités alors qu’elles peuvent avoir été aplanies depuis longtemps. Au contraire, nous pouvons observer des situations paradoxales où la majorité croit que les inégalités diminuent, alors que les barrières sociales se reconstituent. Il peut en résulter, notamment pour les nouvelles générations qui subissent cette nouvelle dynamique paradoxale, où les faits et les représentations divergent, un risque majeur de dyssocialisation: une contradiction violente entre les valeurs, les représentations et l’identité transmises par la génération précédente et les conditions et situations objectivement vécues par la génération émergente.»

L'autre explication, plus préoccupante, est liée à la dynamique de repli que suscite le déclassement, réel et ressenti. Il faudrait plus d’un siècle au rythme actuel des augmentations de pouvoir d’achat pour qu’un salarié modeste rattrape le niveau de vie d’un cadre. Le «groupe de référence», modèle des classes moyennes prospères vers lequel les classes populaires se projetaient, est devenu hors de portée. Il cesse d’être pertinent dans la comparaison sociale. Et c’est le groupe dans lequel on craint de choir et qu'on regarde d'en haut, qui devient obsédant, d’autant que sa base s'est élargie pour intégrer toute une partie du «tiers-monde» des années 1970 aujourd’hui en voie de rattrapage des pays industrialisés.

«Aujourd’hui, au contraire, le domaine de l' “autre” s’est considérablement étendu, pour inclure maintenant des classes ouvrières que la génération précédente auraient vues comme exotiques, et dont le niveau de vie est aujourd’hui trois à dix fois inférieur à celui du prolétariat occidental. L’autre pertinent est de plus en plus souvent au-dessous.»

http://www.slate.fr/sites/default/files/1_phobiedeclassement.png

Dans un article publié en 2015 avec son confrère Martin Schröder, Chauvel a montré qu’être jeune en France représentant une pénalité économique de même intensité que le fait d’être immigré ou d’avoir deux enfants. En d’autres termes «les nouvelles générations sont comme des immigrés dans leur propre société.» En bonne logique, quelqu'un de jeune et d'immigré subirait une sorte de double peine en matière d’intégration économique. Dans cette configuration, la convergence des intérêts a peu de chances d'advenir puisque chacun est préoccupé avant tout par son propre déclassement. D'autres chercheurs avaient anticipé les effets délétères d'une situation de lente dégradation sociale, qui encourage une solidarité restreinte sur des fondements identitaires. Par exemple François Dubet qui écrivait l'année dernière que «quand l’attachement aux petites inégalités se mêle à la peur du déclassement, il est difficile d’imaginer que puisse se former un front commun de combat contre les inégalités».

On laissera à Louis Chauvel le mot, ou plutôt le dessin, de la fin. Après avoir vu nos illustrations réalisées par DataYolo, il a répondu par email avec ce petit dessin griffonné accompagné de la mention: «une interpretation pour 2020 ou 2030...»

http://www.slate.fr/sites/default/files/declassement_2030.jpg

5

Une fois n'est pas coutume, j'ai également trouvé comme toi cet article absolument parfait.

Note qu'il dit aussi que l'évolution était assez peu prévisible, il y a encore quelques années. Ce que nous avons sous-estimé c'est la défiance implicite à l'égard de l'Occident, stratégiquement mise en sommeil pendant des années, dans l'esprit d'Erdogan.

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Excellent, rien à redire. Il a raison sur tout.

Le Figaro a écrit:


Renaud Girard : « Erdogan est une menace spécifique pour l'Europe »

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Dans un entretien fleuve en trois parties, le géopolitologue et correspondant de guerre Renaud Girard analyse les contours d' «un monde en guerre». Premier épisode avec le Moyen-Orient où la Russie change la donne.

Renaud Girard est géopoliticien, grand reporter et correspondant de guerre. Chroniqueur international du Figaro, journal pour lequel il a couvert les principaux conflits de la planète depuis 1984, il est également professeur de Stratégie à Sciences Po Paris. Il a notamment publié Retour à Peshawar (éd. Grasset, 2010) et dernièrement Le Monde en guerre (éd. Montparnasse, 2016).

FIGAROVOX. - Cette semaine a été marquée par le rapprochement entre Vladimir Poutine et Recep Erdogan à Saint-Pétersbourg. Mettriez-vous ces deux «régimes autoritaires» sur le même plan ou diriez-vous que la synthèse entre nationalisme et islamisme réalisée par Erdogan est une menace spécifique?

Renaud GIRARD. - Non, je ne mettrai pas ces deux régimes sur le même plan. Erdogan est un Frère musulman, il a pour ambition de balayer ce qui reste de cette Turquie laïque et pro-occidentale héritée d'Atatürk, afin de faire de son pays une authentique république islamique. Vladimir Poutine est au Kremlin comme un tsar des plus classiques. Il n'a pas envie de bouleverser la Russie de Gorbatchev ou d'Eltsine, mais souhaite simplement lui redonner sa grandeur. Il n'a pas envie de changer la société russe de la même manière qu'Erdogan veut bouleverser la société turque.

    Erdogan est une menace spécifique parce qu'il n'a ni admiration ni affection pour la culture occidentale.

Pour les Européens, Erdogan est une menace spécifique parce que, contrairement à Mustapha Kemal, il n'a ni admiration ni affection pour la culture occidentale. Nous l'avons vu lorsqu'il s'est déplacé à Strasbourg le 4 octobre 2015. Alors qu'il s'exprimait devant les Turcs d'Europe, les femmes et les hommes avaient été séparés dans le grand amphithéâtre. C'était clairement une volonté de marquer sa différence tant à l'égard du kémalisme que du pays hôte qui l'accueillait. Erdogan n'a pas de considération pour ce qui fait l'Europe, c'est-à-dire ses racines chrétiennes et l'influence des Lumières. C'est cela qui fait l'Europe. En revanche, Vladimir Poutine, qui dirige certes un régime autoritaire, partage avec Catherine II cette admiration de la culture occidentale et nous reproche d'ailleurs de la perdre. Il y a une deuxième différence de taille. Par le passé, Vladimir Poutine n'a pas aidé des mouvements politiques qui ont tué les Français. Même s'il le regrette probablement aujourd'hui, Erdogan a soutenu l'Etat islamique par le passé.

Peut-on parler d'alliance de circonstances entre Moscou et Ankara ou celle-ci peut-elle devenir un partenariat stratégique et durable?

Comme indiqué dans le communiqué qui a été rendu public après la conférence de presse commune que les deux présidents ont tenue, il s'agit de remettre les relations russo-turques au niveau où elles étaient avant l'incident de l'avion russe abattu en novembre 2015. Ni plus, ni moins. C'est un rapprochement qui s'est fait à la demande d'Erdogan. Le président turc a compris qu'il n'arriverait pas à devenir le sultan néo-ottoman qu'il a rêvé de devenir à la faveur des Printemps arabes, mal guidé qu'il était par le ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre Ahmet Davutoglu. Aujourd'hui, Erdogan s'est séparé de Davutoglu, qui avait fait preuve d'une extrême arrogance et de peu de bon sens. Recep Erdogan est un peu comme Staline par rapport à Trotski, Trotski étant le Calife Ibrahim régnant sur l'Etat islamique de Raqqa et Mossoul. Staline a préféré faire le communisme en un seul pays, aujourd'hui Recep Erdogan préfère faire l'islamisme dans un seul pays. Il a compris qu'il n'avait pas d'autre option. De manière réaliste et pragmatique, il a décidé avec son nouveau Premier ministre de se réconcilier avec les deux pays dont l'armée et les services secrets sont les plus efficaces au Moyen-Orient, les Russes et les Israéliens.Ca ne fait pas de lui un amoureux transi des sionistes, mais il suit la ligne de conduite du communisme dans un seul pays. Souvenons-nous de la chaleur des relations qui ont pu exister à un moment entre Staline et Roosevelt.

    Recep Erdogan est un peu comme Staline par rapport à Trotski. Staline a préféré faire le communisme en un seul pays, aujourd'hui Recep Erdogan préfère faire l'islamisme dans un seul pays.

Erdogan a par ailleurs une obsession, une sorte de chiffon rouge. C'est son ancien ami Fethullah Gülen. Cette obsession le conduit à un changement radical de la politique étrangère turque, dans un mouvement d'éloignement vis-à-vis des Etats-Unis d'Amérique. Erdogan montre qu'il ne connaît pas très bien l'Occident. Croire que la justice américaine va accepter d'extrader Fethullah Gülen est d'une naïveté incroyable. Comme il s'éloigne des Etats-Unis, Recep Erdogan a compris qu'il partageait avec Vladimir Poutine un adversaire commun, les Etats-Unis. Les Etats-Unis du Parti démocrate - ce serait très différent avec Donald Trump - n'aiment pas les Etats autoritaires et prêchent les droits de l'homme urbi et orbi. Erdogan et Poutine partagent une hostilité commune à l'Amérique.

    Entre Moscou et Ankara, il s'agit davantage d'une alliance de circonstance fondée sur des intérêts convergents.

Par ailleurs, ils sont aussi quasiment voisins de sorte que l'économie joue un très grand rôle. Du côté turc, il y a la volonté de permettre aux entrepreneurs de continuer leur travail en Russie, qui était considérable avant la crise, et la volonté de retrouver le tourisme russe qui était également très important. Du côté russe, en plus des projets de centrales nucléaires, il y a bien sûr le projet de gazoduc nommé Turkish Stream. Par lui, Vladimir Poutine souhaite doubler le gazoduc Northstream qui passe en mer du Nord pour ainsi disposer de deux gazoducs qui abreuvent l'Europe, l'un au Nord, l'autre au Sud.

Pour répondre à votre question, je crois qu'il s'agit dès lors davantage d'une alliance de circonstance fondée sur des intérêts convergents. Ce n'est pas une alliance stratégique durable car ils ne partagent pas une culture commune. L'histoire entre l'Empire russe et l'Empire ottoman est d'ailleurs émaillée de dizaines de guerres frontalières.

La crise de 2015 entre Moscou et Ankara s'est cristallisée autour de la question syrienne. Avant sa rencontre avec Poutine, Erdogan a déclaré: «la Russie est un acteur clef, très important pour l'instauration de la paix en Syrie». La Turquie a-t-elle abandonné son rêve de destruction du régime de Bachar al-Assad en Syrie?

Il y a eu une déclaration très importante du Premier ministre turc qui a expliqué qu'il fallait songer un jour à normaliser les relations entre la Turquie et la Syrie. Et la Syrie est clairement, et pour longtemps encore, gouvernée par Bachar al-Assad… Erdogan a abandonné son rêve de briser le régime de Bachar al-Assad, son rêve de se présenter comme le sauveur du monde sunnite contre le «tyran alaouite», lequel était pourtant naguère son ami. Lors de la rencontre Saint-Pétersbourg, il y a eu deux moments. Le premier a duré deux heures en tête à tête entre Erdogan et Poutine. Le second, de même durée, a eu lieu avec les principaux ministres concernés. Je pense que, dans l'entretien en tête à tête, les deux présidents ont parlé de la Syrie. Le communiqué final n'en fait pas état. Les Russes avaient seulement constaté avant la réunion qu'ils avaient avec Ankara des vues tout à fait divergentes sur la Syrie. On ne peut faire dès lors que des supputations puisqu'il n'y a pas eu de communiqué commun sur ce point.

Que supposez-vous de ce possible échange sur la Syrie entre Erdogan et Poutine?

Ce ne sont que des conjectures. Erdogan a dû accepter que la «Syrie utile» restât comme elle est. Cette Syrie utile comprend notamment la base navale russe de Tartous et la base aérienne russe de Lattaquié. En contrepartie, j'imagine que le président turc a dû plaider pour l'établissement d'un Sunnistan en Syrie voire en Irak. En effet, ni Moscou, ni Ankara ne sont follement attachés à l'intégrité territoriale de l'Irak.

    Erdogan a dû accepter que la « Syrie utile » restât comme elle est. En contrepartie, il a dû plaider pour l'établissement d'un Sunnistan en Syrie voire en Irak.

La discussion est-elle allée plus en détail? Je ne le crois pas. On peut penser aussi qu'ils se sont mis d'accord sur une Syrie qui resterait officiellement unitaire, mais dans les faits, la Russie préférerait sans doute que des lignes de cessez-le-feu soient établies sur le terrain. Vladimir Poutine ne veut certainement pas se lancer dans une opération de reconquête de l'ensemble du territoire de la Syrie. La Syrie utile lui est stratégiquement suffisante. Il ne s'agit donc pas de faire le Sunnistan immédiatement, mais de laisser de facto les Sunnites tranquillement à l'Est et au Sud de la Syrie, ce qui pourrait arriver ensuite dans le triangle sunnite en Irak. C'est une concession qui ressemblerait à celle qu'Erdogan a été capable de faire sur Israël. La Turquie ne renonce pas à aider ses amis Frères musulmans du Hamas à Gaza, mais l'aide humanitaire n'est pas directe, elle passe par les ports israéliens. C'est ainsi que, début juillet, un cargo d'aide humanitaire turc à destination de Gaza est arrivé dans le port d'Ashdod, au Sud d'Israël.

Ce tournant réaliste qui semble être pris sur le dossier syrien, même chez un Recep Erdogan qui fut le pire ennemi de Bachar al-Assad depuis 2011, est très loin des positions que la France exprime depuis le début du conflit. Jean-Marc Ayrault semble en retrait. Où est la France dans ce nouvel espace politique au Levant?

La France, par son incompréhension de ce qui se passait en Syrie est complètement hors-jeu. Les leaders français ont cru, gauche et droite confondues, que Bachar al-Assad n'en avait que pour quelques semaines en 2011. La stratégie de la France sur le dossier syrien depuis 2011 a été un mélange d'ignorance historique, de manichéisme politique et de wishful thinking diplomatique. Personne ne s'intéresse plus au point de vue de Paris concernant le dossier syrien, alors même que la France est l'ancienne puissance mandataire. Il ne fallait pas sortir de notre neutralité. Il fallait conserver des relations diplomatiques avec Damas. La diplomatie, cela sert à parler avec les gens qui ne sont pas vos amis. Nous avons beaucoup surestimé l'importance d'une opposition modérée à l'occidentale en Syrie. En fait, l' opposition la plus virulente et la mieux enracinée dans le pays, a toujours été islamiste. Les Français sont allés très loin dans leur folie: ils ont livré, sur ordre du président Hollande, des armes à la pseudo-Armée syrienne libre (ASL), soit disant modérée (car elle ne se prive pas de commettre elle aussi des exactions). Devant des caméras, l'ASL a récemment sacrifié un gosse palestinien de onze ans qui avait commis je ne sais quelle faute. L'ASL a eu des armes grâce à la France, armes qui se sont immédiatement retrouvées soit saisies par les unités islamistes, soit simplement vendues.

Comment a-t-on pu commettre une telle erreur?

    Quand nous avons aidé les rebelles anti-Kadhafi en parachutant des armes en 2011 en Libye, un nombre significatif de ces armes ont été retrouvées ensuite aux mains de Boko Haram !

C'est une erreur d'appréciation grave du président Hollande et de son ministre Fabius. L'erreur fondamentale a été de faire du wishful thinking. En diplomatie, il faut prendre les réalités telles qu'elles sont. Fabius souhaitait voir en Syrie un méchant - Bachar el-Assad - qui massacrait des gentils, ces rebelles qui ne demandaient qu'à appliquer les droits de l'homme en Syrie. Un méchant contre des gentils, cela fait un dossier diplomatique facile à traiter! La réalité était tout autre et il faut le dire. Si l'Armée russe n'était pas intervenue au début de l'automne 2015, Damas serait probablement tombée aux mains des islamistes. Ils auraient alors commis un immédiat génocide des alaouites et des druzes, et, dans le meilleur des cas, les Chrétiens auraient été chassés vers le Liban. Quant aux églises de Damas, elles auraient brulé puisque, même sous la protection de nos troupes au Kosovo, il y a eu plus d'une centaine d'églises détruites. Ce sont les réalités. Hollande et Fabius ont préféré le schéma intellectuel qu'ils avaient construit. L'opposition démocratique était certes très forte sur les plateaux de télévision à Paris, mais elle ne représentait que peu de chose sur le terrain!

Ces erreurs se répètent. Quand nous avons aidé les rebelles anti-Kadhafi en parachutant des armes au printemps 2011 au Djebel Nefoussa au Nord-Ouest de la Libye, un nombre significatif de ces armes ont été retrouvées ensuite aux mains de Boko Haram! Mais aujourd'hui, l'échelle des détournements d'armes en Syrie est bien plus importante.

Nous avons donc perdu en Syrie?

Nous avons perdu parce que notre diagnostic de départ ne correspondait pas aux réalités internationales. Mais il y a pis. Nous avons été ridiculisés! Quand, à l'été 2013, François Hollande a annoncé qu'il fallait bombarder Damas et renverser Bachar al-Assad parce que celui-ci avait utilisé des armes chimiques, le président de la République a émis un jugement moral qui engageait la France. Quand nos amis anglais et américains ont fait marche arrière, la France a reculé elle aussi, comme si l'obligation morale de bombarder Damas était tombée de ce seul fait. Alors, de deux choses l'une, soit la France est tellement faible militairement qu'elle n'a pas les moyens de bombarder seule la Syrie - ce qui est assez grave -, soit la position de la France n'est pas indépendante. La réalité est que nous adoptons volontairement la position de caniche des Américains. Sur l'usage des armes chimiques, il y a ensuite eu un accord Lavrov-Kerry à Genève, auquel nous n'avons même pas été invités! Cet accord a été appliqué avec succès. Les Russes ont forcé l'Armée syrienne à rendre ses armes chimiques, que les Américains ont ensuite détruites. Cet accord est le résultat d'une volonté russo-américaine de régler un problème concret. Le danger pour nous, ce n'était évidemment pas que Bachar utilisât ces armes contre nous, mais que ces armes chimiques tombassent dans les mains des islamistes et qu'elles se retrouvassent un peu plus tard dans le métro de Paris, de Londres ou de New York.

    Nous avons perdu parce que notre diagnostic de départ ne correspondait pas aux réalités internationales. Nous avons été ridiculisés !

Nous avons été ridiculisés une seconde fois dans le dossier syrien quand nous avons commencé à avoir des problèmes sérieux avec nos terroristes islamistes sur notre territoire national. Nos services secrets sont allés à Damas demander des renseignements aux services syriens qu'ils connaissaient bien. Il y avait toujours eu une très forte coopération policière entre la France et la Syrie. Les Syriens nous ont alors demandé de rouvrir d'abord notre ambassade! En coupant nos relations diplomatiques avec Damas en mars 2012, nous avons laissé entièrement la Syrie dans les mains des Iraniens et des Russes, une Syrie pour laquelle nous avions déjà diplomatiquement beaucoup investi. Peut-être trop d'ailleurs, mais c'était un fait, puisque nous l'avions invitée au défilé du 14 juillet 2008. Il faut qu'il y ait une constance minimum de la politique étrangère française. Sans constance, aucune politique étrangère ne peut être prise au sérieux dans le monde. Notre diplomatie s'est fourvoyée pour n'avoir pas su désigner à temps quel était notre ennemi principal. Notre ennemi principal, celui qui tue des Français, c'est l'Etat islamique. Bachar al-Assad est tout sauf un ange, mais ce n'est pas l'ennemi de la France!

Dans ce dossier, parmi les acteurs non-régionaux, il reste donc les Américains et les Russes? Les Américains sont-ils lassés du conflit en Syrie?

Les Anglais ne comptent pas, ils n'ont plus de politique moyen-orientale, tellement ils ont été traumatisés par leur expérience irakienne de 2003. Il reste donc les Américains et les Russes, qui aujourd'hui travaillent parfois ensemble, avec les Kurdes syriens du PYD notamment, qui sont les Kurdes qui combattent l'Etat islamique au sol avec le plus d'efficacité.

    Les Américains acceptent que les Russes aient pris une position supérieure à la leur dans le Levant.

Washington ne soutient plus le front Al-Nosra, c'est-à-dire Al-Qaïda (même si par manipulation et pour enrayer la coopération russo-américaine, Al-Nosra a été renommé et s'est faussement détaché de son mentor terroriste). Les Américains savent qu'ils sont allés trop loin en soutenant les islamistes et savent pertinemment qu'ils ont perdu militairement cette carte. Ils commencent à changer à propos de Bachar el-Assad: ils acceptent que celui-ci demeure à la tête de l'Etat syrien à court terme, même s'ils refusent d'envisager qu'il reste encore longtemps au pouvoir. Ils sont ainsi beaucoup moins intransigeants que les Français. L'Amérique au Moyen-Orient est un chien loup redoutable, mais qui a cessé d'aboyer. La France est un roquet, qui ne fait peur à personne quand il aboie. Et quand il aboie beaucoup, il est un peu ridicule.

Les Américains acceptent que les Russes aient pris une position supérieure à la leur dans le Levant. Depuis plusieurs années déjà, Barack Obama a adopté la stratégie de rule from behind (gouverner depuis l'arrière). Les Russes gouvernent en allant sur le terrain en Syrie! Avec le rule from behind américain, les potentats sunnites de la région ont moins confiance en Washington, alors que les Saoudiens respectent Poutine, même s'ils ne partagent pas les mêmes intérêts dans la région. Les Américains n'ont pas changé l'équilibre stratégique au Moyen-Orient. A l'inverse, les Russes ont clairement changé la donne stratégique en sauvant le régime de Bachar el-Assad. Les Français, quant à eux, ont hélas disparu de ce théâtre international.

http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2016/0 … europe.php

7

Je pense honnêtement que ce n'est pas la propension de l'UE de se préoccuper de tailles de concombres qui pose problème. Qui diantre a jamais eu à se plaindre de la taille de ses concombres dans le commerce ? Quant à la fabrication des fromages, perso, j'aurais même plutôt tendance à dire que la protection des appellations par l'UE est une assez bonne avancée, que ne renient pas les défenseurs des terroirs et tout et tout.

Je trouve assez marrant que le mec dise dans un paragraphe "non le Brexit n'a rien à voir avec la xénophobie", puis deux paragraphes plus loin, dise "en fait le Brexit c'est à cause de l'immigration incontrôlée et du sentiment de dépossedsion culturelle". Non seulement il se contredit, mais en plus il n'est clairement pas informé, notamment des déferlements d'actes de haine xénophobe en Angleterre au lendemain du vote.

Par contre il a raison sur un point : c'est ausi le constat de l'échec de l'Europe libérale qui génère ce rejet. Dommage qu'il ne s'apesantisse pas trop là-dessus. Mais ça doit contredire un peu trop la ligne éditoriale du Figaro.

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Ça fait du bien de lire de bons articles sur le Brexit. Ça change.

Le Figaro a écrit:


L'éditorial d'Alexis Brézet : reconquérir les peuples

Pour le directeur des rédactions du Figaro, le Brexit démontre que l'Europe doit se reconstruire, changer de gouvernance, de politique, de philosophie. Et s'appuyer sur les peuples.

Messieurs les Anglais, tirez-vous sans traîner! Au lendemain du divorce voulu par une majorité du peuple britannique, il semblerait que les dirigeants européens - France en tête - n'aient rien de plus urgent que de chasser du domicile commun ces pelés, ces galeux par qui le scandale arrive. Les mêmes qui depuis des semaines juraient aux Britanniques un amour éternel se précipitent pour fermer à double tour la porte derrière eux! Outre qu'elle est singulièrement mesquine, cette logique punitive, qui se voudrait dissuasive à l'égard de tous ceux qui, à travers l'Union, rêvent d'imiter les Anglais, n'est évidemment pas à la hauteur de l'événement. La crise gravissime que traverse l'Europe ne se résoudra pas dans les invectives ou les représailles.

Bien sûr, on peut maudire l'Angleterre et les Anglais. Bien sûr, on peut déplorer ce navrant usage de la démocratie qui consiste à confier l'avenir d'un continent à une nation insulaire composée, nous explique-t-on avec mépris, d'ilotes xénophobes et de vieillards égrotants. On peut dénoncer, comme BHL, «la victoire du souverainisme le plus rance, du nationalisme le plus bête, la victoire de l'Angleterre moisie». Mais on ne changera rien à l'évidence: interrogé sur l'Europe, un peuple a dit non.

Encore un! Cela devient une habitude. Car, avant les Anglais, il y avait eu les Danois (en 1992 et 2000). Et les Irlandais (en 2001 et 2008). Et les Suédois (en 2003). Et les Français (en 2005). Et les Hollandais (en 2005 aussi). Et les Grecs (en 2015)… Au point qu'on se demande, après tant de rebuffades - il est vrai souvent, et en France même, superbement ignorées -, comment les dirigeants européens ont pu être surpris quand l'«impossible» est arrivé.

Mais les chefs d'État et de gouvernement en grand désarroi, qui ces jours-ci se pressent au chevet de l'Union, ont-ils vraiment pris la mesure du drame qui se joue?

L'Europe n'est pas malade du Brexit. Elle n'est pas malade non plus de l'égoïsme ou de la xénophobie. Elle se meurt du désamour de ses peuples. Elle crève de ne pas vouloir regarder la vérité en face.

La vérité est que cette gigantesque machinerie que l'on dit en panne, et qui pourtant produit à la chaîne des directives, des résolutions, des jurisprudences, des normes et des sanctions, ne sait plus parler au cœur des Européens.

La vérité est que la propension de l'Europe à se mêler de tout - la forme des concombres, la fabrication des fromages, la taille des plaques minéralogiques - irrite les citoyens. Et que le souverain mépris des institutions européennes pour leurs difficultés quotidiennes les exaspère plus encore.

La vérité est que les Européens seraient sans doute prêts à pardonner à l'Europe d'être envahissante sur l'accessoire si elle était efficace sur l'essentiel. C'est tout le contraire: son impuissance à régler vraiment la crise de la dette, sa paralysie face à l'afflux de migrants l'ont amplement démontré.

La vérité est que les maux qui sont à l'origine du vote britannique - immigration incontrôlée, chômage persistant, dégringolade des classes moyennes, sentiment de dépossession culturelle, angoisse identitaire - frappent peu ou prou l'Europe entière, et que bien d'autres pays - dont la France - auraient très probablement apporté la même réponse à la même question.

    Les Européens seraient sans doute prêts à pardonner à l'Europe d'être envahissante sur l'accessoire si elle était efficace sur l'essentiel.

L'Europe n'est pas la cause de tout, loin s'en faut. Mais, face à la montée de nouveaux périls, elle n'a pas su démontrer qu'elle était un rempart pour les Européens. Pire, elle leur a donné le sentiment (pas toujours faux: qu'on pense à la question des travailleurs détachés, au Traité transatlantique négocié en catimini, aux négociations jamais interrompues avec la Turquie) que son action avait tendance à les aggraver.

Alors que les peuples de l'Union, dans le grand tohu-bohu de la mondialisation, n'ont jamais été si demandeurs de protection, cette Europe de la libre circulation sans limites ni frontières, si peu assurée de son projet et de ses valeurs qu'elle en vient à nier ses racines, les inquiète plus qu'elle ne les rassure. Les peuples, du coup, reviennent à la seule protection qui vaille: celle de la nation.

Au fond, la vérité, qu'il faudra bien se décider à reconnaître un jour, est que le rêve de Jean Monnet d'une «course sans retour vers les États-Unis d'Europe» a vécu: les élargissements sans rime ni raison l'ont tué. Conçue comme un super-État, dotée de superpouvoirs et d'une super-administration, l'Europe intégrée supposait, pour fonctionner, que les peuples consentissent indéfiniment à ce «despotisme doux et éclairé», dont Jacques Delors, un jour qu'il était en veine de franchise, a fait l'aveu. Mais les peuples n'aiment pas le despotisme, fût-il doux et éclairé. Cette fois, le vieil argument, usé jusqu'à la corde, selon lequel moins ça marche plus il faut aller loin, ne fonctionnera pas. Le Brexit - telle du moins peut être sa vertu - fait obligation aux Européens de tout réinventer.

    Un nouveau traité ne saurait être ratifié que par un référendum : on ne fait pas le bonheur des peuples malgré eux

La tentation sera grande - elle est déjà à l'œuvre chez François Hollande et Angela Merkel - de se contenter d'un simple ravaudage. Un peu de coordination fiscale par-ci, un peu de coopération militaire par-là, un poil de soutien à l'investissement, un zeste de gardes-frontières, quelques mesures pour les réfugiés, sans oublier, côté identité, de vrais monuments sur les billets de banque, passez muscade, le tour serait joué! Parce qu'elle a le mérite de ne remettre en cause aucun dogme, parce qu'elle leur épargne l'épreuve de la rédaction (et de la ratification) d'un nouveau traité, la solution a minima a évidemment les faveurs des dirigeants européens qui, n'ayant rien voulu voir, n'ont rien prévu ni imaginé. Mais qui peut croire que cela puisse suffire? Qui peut croire que les peuples européens se contenteront d'une énième fin de non-recevoir? L'Europe est à reconstruire, pas à rapetasser.

Moins de fédéralisme, moins de Commission, moins de directives, moins d'angélisme multiculturel, moins de libre-échangisme dogmatique, moins d'universalisme abstrait. Plus de subsidiarité, plus de Conseil, plus de démocratie, plus de frontières, plus de protection de nos industries, plus de respect des identités. L'Europe doit tout changer: de gouvernance, de politique et de philosophie même. Cela passe à l'évidence par un nouveau traité qui, dans tous les pays où la chose est possible, ne saurait être ratifié que par un référendum populaire.

Risqué? Peut-être. Mais l'Europe ne changera pas sans les peuples: on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux. Difficile? Sans aucun doute. Mais l'Europe qui mesure l'inanité d'avoir prétendu se substituer aux nations ne survivra pas contre elles. Quand on s'est trompé de route, il faut savoir rebrousser chemin afin de se remettre sur la bonne voie et repartir de l'avant. Après tout, la France a changé cinq fois de République sans abandonner l'idéal républicain. L'Europe peut bien changer d'Union sans trahir ce qu'elle est: une irremplaçable communauté de culture, d'histoire et de destin.

http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2016/0 … euples.php

9

Broz a écrit:

Il me semble qu'imposer un mode de vie à quelqu'un en le tuant, c'est un petit peu contradictoire dans les termes.

Tu n'ignores rien du rôle de la sanction en tant qu'exemple pour les autres, il n'y a absolument rien de contradictoire.

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Broz a écrit:

Sauf qu'une attaque terroriste ne permet en aucun cas d'imposer le mode de vie auquel on aspire.

Une seule attaque terroriste non. Mais plusieurs attaques visant à déstabiliser un régime pour, in fine, le conquérir et y installer la charia, si.

Le mec ne voulait rien imposer du tout, il voulait buter des homosexuels. Mohammed Atta ne voulait pas imposer la charia aux USA.

Tu es bien pétri de certitudes. Qu'est-ce que tu en sais ?

Oui le 11 septembre a foutu la merde dans les vies des Américains, comme les attaques de 2015 ont foutu la merde dans nos vies à nous et rendent notre société plus autoritaire. La progression des idéologies ne se fait pas à coups de bombes.

Oui, bien sûr. D'ailleurs, on se demande comment Daesh a pu prendre le pouvoir en Syrie...

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Ben écoute ça a pas l'air de décourager l'homosexualité d'un poil. Je dirais même que les attentats en France ont même eu tendance à l'encourager, vu que ça a fait que Renaud a embrassé un flic.

Il me semble qu'imposer un mode de vie à quelqu'un en le tuant, c'est un petit peu contradictoire dans les termes. Oui les fachos imposent un certain mode de vie dans les pays du Golfe, là où ils ont le contrôle de l'appareil politique, mais ici rien.

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Broz a écrit:
Barney a écrit:

Une volonté d'imposer un mode de vie par la violence et ce quel que soit l'endroit, je ne trouve pas ça si éloigné d'une volonté de conquête. En revanche FDL je vois que ta position évolue, au moment des attentats du 13 novembre tu semblais considérer le Bataclan comme une cible d'opportunité et rien de plus. Je me rappelle t'avoir lu très agacé par l'idée que le festivisme puisse être la cible de Daesh, aurais tu changé ton fusil d'épaule ?

Sauf qu'une attaque terroriste ne permet en aucun cas d'imposer le mode de vie auquel on aspire. Le mec ne voulait rien imposer du tout, il voulait buter des homosexuels. Mohammed Atta ne voulait pas imposer la charia aux USA. Oui le 11 septembre a foutu la merde dans les vies des Américains, comme les attaques de 2015 ont foutu la merde dans nos vies à nous et rendent notre société plus autoritaire. La progression des idéologies ne se fait pas à coups de bombes.

A partir du moment où tu veux punir quelqu'un de mort pour un comportement où son orientation sexuelle, tu entends imposer une norme de comportement. C'est la même chose dans le droit pénal des pays pétés du Golfe, donc si, le mec veut imposer un mode de vie. Il n'en a pas les moyens, mais il tente de l'imposer.

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Barney a écrit:

Une volonté d'imposer un mode de vie par la violence et ce quel que soit l'endroit, je ne trouve pas ça si éloigné d'une volonté de conquête. En revanche FDL je vois que ta position évolue, au moment des attentats du 13 novembre tu semblais considérer le Bataclan comme une cible d'opportunité et rien de plus. Je me rappelle t'avoir lu très agacé par l'idée que le festivisme puisse être la cible de Daesh, aurais tu changé ton fusil d'épaule ?

Sauf qu'une attaque terroriste ne permet en aucun cas d'imposer le mode de vie auquel on aspire. Le mec ne voulait rien imposer du tout, il voulait buter des homosexuels. Mohammed Atta ne voulait pas imposer la charia aux USA. Oui le 11 septembre a foutu la merde dans les vies des Américains, comme les attaques de 2015 ont foutu la merde dans nos vies à nous et rendent notre société plus autoritaire. La progression des idéologies ne se fait pas à coups de bombes.

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Je ne sais plus ce que j'écrivais dessus, il faudrait que je retrouve.
En même temps, le festivisme m'agace 24h/24.

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Broz a écrit:

Ah oui, un club queer en Floride, une étape essentielle dans la conquête du monde par l'Islam sunnite. Les forces barbues vont bientôt débarquer à Miami Beach !

Une volonté d'imposer un mode de vie par la violence et ce quel que soit l'endroit, je ne trouve pas ça si éloigné d'une volonté de conquête. En revanche FDL je vois que ta position évolue, au moment des attentats du 13 novembre tu semblais considérer le Bataclan comme une cible d'opportunité et rien de plus. Je me rappelle t'avoir lu très agacé par l'idée que le festivisme puisse être la cible de Daesh, aurais tu changé ton fusil d'épaule ?



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